Quelques chers amis disparus : Nardo, Oscar, Virginia, Juan Carlos

Je voudrais dans ce texte rendre hommage à quelques auteurs spécialistes du tango, que je mis à contribution lorsque j’étais rédacteur en chef de la revue La Salida, mais qui furent surtout pour moi des maîtres et des amis. Aujourd’hui, j’ai un petit pincement de cœur en pensant à chacun d’eux.

ImageLors de mes premiers séjours à Buenos Aires, vers 1997-1998, je me rendais souvent dans la librairie de tango d’Oscar Himschoot. C’était un vieux monsieur aux cheveux blancs, très avenant, retranché derrière des piles de livres et de vieux disques. On trouvait à peu près tout sur le tango dans cette caverne d’Ali Baba, et si, on ne trouvait pas, il suffisait de demander à Oscar, véritable bible vivante du tango, de nous raconter ce qu’il savait sur le sujet, c’est-à-dire à peu près tout. Je me souviens être ainsi resté des heures durant dans cette boutique située au premier étage d’un immeuble de la rue Parana, à deux pas de la place du  Congrès, pour discuter avec lui (ou plutôt l’écouter parler) d’un point d’histoire concernant la vie de Canaro ou l’origine de la Cumparsita. Je lui avais demandé quelques années plus tard d’écrire quelques articles pour la revue la Salida… Ce qu’il fit régulièrement jusqu’à sa mort brutale, qui me peina beaucoup, en 2005. Vous pouvez consulter ici un de ses articles, publié en 2005, peu de temps avant sa mort, sur les années de jeunesse d’Anibal Troilo.

ImageVirginia Gift, décédée en 2015, était une figure du tango parisien des années 1990-2000. Elle avait été l’un des premiers journalistes américains à revenir au Vietnam après la fin de la guerre, et y avait alors réalisé un très beau livre de photos. Elle était ensuite venue habiter à Paris, où elle s’était prise de passion pour le tango. Elle avait publié en 2009 un magnifique ouvrage sur le 2X4 : « Tango : a history of obsession » dont j’avais à ‘époque fait un compte-rendu dans la revue La Salida. Je l’avais un peu aidée à finaliser son livre et je ne rappelle avec émotion ces journées entières passées ensemble dans son studio de la rue Saint Honoré. C’était lieu où soufflait l’esprit et l’amour de l’art, empli des souvenirs de toute une vie d’investigations et de reportages. Quand nos corrigions les épreuves, il y avait des centaines de feuillets répandus par terre. Et, catastrophe, un jour, un coup de vent avait tout éparpillé. Il avait fallu courir après les feuilles jusque dans la rue Saint-Honoré et nous avions passé plusieurs heures à tout remettre en ordre. Lisez son livre, si vous le trouvez : il est vraiment excellent !!!!

ImageJuan Carlos Caceres était un être solaire, généreux, attachant. Peintre, poète, musicien, historien, il fut pour moi un maître et même un ami. Il a été l’un des premiers à me donner en envie de réaliser des vidéos documentaires sur les cultures d’Amérique latine. Il m’a aussi donné le goût de l’ethnomusicologie. J’avais en particulier réalisé avec lui, à l’occasion de conférences données par lui dans son atelier de la rue de Rochechouart, à Paris, un grand entretien pour la revue la Salida sur les origines noires du tango, un de ses sujets d’études favoris.

Juan Carlos Caceres est décédé d’un cancer en 2015. Un an environ avant sa mort, il m’avait offert à l’occasion d’une conférence où je jouais le rôle de l’intervieweur, un livre sur le jazz en Amérique latine, « Jazz al Sur ». Sur le moment Je n’avais pas compris son geste si généreux, car il ne m’avait même pas demandé de lui rendre ce livre à l’occasion. En réfléchissant, peut-être est-ce parce qu’il se savait malade et qu’il voulait laisser des petits souvenirs aux gens qu’il avait côtoyé ? Ou bien peut-être était-il simplement généreux de nature ? Aujourd’hui, ce livre m’accompagne dans mes recherches – et avec lui, le souvenir de ce cher homme, artiste polyvalent à la personnalité rayonnante.

ImageNardo Zalko fut pour moi un ami, sans doute celui qui m’a beaucoup appris sur le tango. Il était un peu bourru avec moi, même s’il m’aimait bien lui aussi. Quand il me voyait danser un tango un peu trop fantaisiste à ses yeux, il me regardait d’un air un peu mécontent, comme sur cette photo, en me disant : « Fabrice, tu sais qu’il existe une danse appelée tango ? Je vais te montrer, peut-être que ça te plaira ? » Mais il fut aussi un grand amoureux et un grand connaisseur du tango, et tout particulièrement des relations entre le 2X4 et la France. Quand j’avais commencé à traduire des poèmes de tango, il ne manquait jamais de relever mes erreurs (nombreuses). Un jour, par exemple, j’avais traduit « mano à mano » par « main dans la main » alors que cela veut dire « match très serré » ou « match nul ». Qu’est-ce que j’ai reçu !!! Il ne m’a pas loupé !!! Mais enfin, il m’a évité le ridicule, et de manière plus générale, il m’a beaucoup appris. Aujourd’hui, il me manque beaucoup. Je retrouve ce texte, bien caractéristique de son mélange d’érudition et de passion, sur la présence de Canaro à Paris dans les années 1920, qu’il avait publié dans la revue La Salida en 2005. Tout un pan de l’histoire du tango, racontée avec tant de saveur par ce personnage généreux et bourru auquel je repense souvent avec un pincement de coeur.Image

« Cher Nardo, tu me manques. C’était le bon temps, quand tu m’engueulais, il y a 15 ans, en m’expliquant que je ne connaissais rien au Tango malgré les articles que j’essayais d’écrire, sans, effectivement, savoir grand’chose… 

Comme aussi m’engueulait Victor Convalia(photo ci-contre) pendant ses cours du Latina, quand je ne comprenais pas ses explications de danse embrouillées, et pourtant magiques. Ce soir, j’aimerais bien que quelqu’un m’engueule… Mais c’est le silence… »

Fabrice

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