Canaro à Paris

salida41 paris Editeur : La Salida, n°41, décembre 2004-janvier 2005

Auteur :Nardo Zalko

Canaro à Paris

Ce moment de mon enfance est resté gravé dans ma mémoire comme une sorte de vieux tableau que, maintenant, très souvent d’ailleurs, j’ai plaisir à regarder avec nostalgie, à l’observer de l’extérieur. C’était une nuit de carnaval, et ma mère m’avait amené au gigantesque bal organisé comme chaque année dans le Luna Park, le grand stade couvert de Buenos Aires. Pour le tango, on sortait en famille. La star de la nuit : l’énorme orchestre de Francisco Canaro, celui qui au cours de sa carrière participa à 43 carnavals. Là, sur l’estrade, le maestro, comme toujours dirigeant, baguette à la main, ses trente musiciens qui allaient du tango à la milonga et de la milonga à la vals, sans oublier, au passage, une petite ranchera. Je « me vois » encore, pendant que les couples dansaient dans mon dos, collé à la scène surélevée, levant la tête le plus possible pour mieux attraper ce spectacle pour moi inconnu et fascinant. Soudain, le maître pose sa baguette et descend vers le public, tandis que l’orchestre continue à arracher des étincelles aux instruments, comme lancé par le directeur, mais sans avoir besoin de lui. Canaro avance vers les dames qui attendent un cavalier. Il invite ma mère, danse avec ma mère : c’est la gloire.

Cette nuit là, je ne pouvais pas imaginer que, loin de Buenos Aires et beaucoup d’années plus tard, l’existence m’amènerait à chercher les traces laissés à Paris par ces hommes et femmes qui avaient fait l’histoire du tango, et que, par conséquent, j’allais rencontrer à nouveau Francisco Canaro.

Parfois je pense que je lui dois aussi, par ricochet, le fait d’avoir écouté, pour la première fois de ma vie, le nom de Paris. Au temps de mon enfance, ce fut en effet le tango « Canaro en Paris », qui parmi les centaines qui à l’époque occupaient jour et nuit les ondes des radios de Buenos Aires, a lancé le nom de la capitale de la France. Ce beau tango au rythme endiablé, fruit des plumes de Caldarella et les frères Scarpino, écrit en hommage aux péripéties de Canaro dans les années vingt.

Si l’évocation du passage, en 1925, de Francisco Canaro et de son orchestre par la Ville lumière, a fait naître un tango de cette envergure, c’est parce que ce périple a marqué, pour les Argentins, la consécration définitive à l’étranger de la musique du Rio de la Plata dans la ville considérée alors comme le nombril du monde. Ce voyage a créé un mythe.

Quand Canaro arriva à Paris, y étaient déjà installés des hommes comme Manuel Pizarro et Genaro Esposito, Bachicha et Eduardo Bianco, qui avaient ouvert le chemin de la « conquête ». Mais la répercussion qui a eue sa visite est due peut-être au fait que Canaro retourna ensuite à Buenos Aires (en y laissant à plusieurs de ses frères comme ambassadeurs), pour témoigner de son expérience dans la patrie même du tango.

Canaro était déjà à l’époque un musicien très célèbre à Buenos Aires, et n’avait pas besoin d’une consécration, comme d’autres tangueros qui avaient fait ce grand voyage alors initiatique. Il est allé à Paris pour diffuser le tango, et aussi pour profiter (il était un grand spécialiste du sujet), d’une affaire qui apparaissait alors comme très rentable, de la même manière qu’il l’a fait par la suite à New York.

Canaro était parti de Buenos Aires en amenant un orchestre de six personnes. Non sans écrire un peu avant son départ, avec Manuel Romero, le célèbre tango «Tiempos viejos» (celui qui évoque la « blonde Mireya ») qui fut étrenné alors que Canaro naviguait déjà avec son épouse à bord du bateau « Alsina » en direction de Marseille, tandis que les autres musiciens de l’orchestre le suivaient à bord du vapeur « Lutèce ». Canaro avait eu l’idée, en 1924, d’incorporer un chanteur à son orchestre, mais seulement pour interpréter un estribillo, bref thème central de chaque tango. Il lanca ainsi dans l’histoire du tango l’ère des estribillistas ou chansonniers, dont le premier fut Roberto Diaz. Il amena donc également à Paris ses estribillistas Agustin Irusta et Roberto Fugazot qui, un peu plus tard, formant un trio avec le pianiste Lucio Demare (l’auteur de la musique de « Malena »), allaient faire les grands jours du tango à Barcelone, et cela pendant dix ans.

Canaro débuta à Paris le 23 avril 1925 au dancing Florida, engagée par l’entreprise Lombart (qui aussi avait ses intérêts à Buenos Aires). Ce fut justement dans ce même cabaret Florida, situé dans la rue de Clichy, très près de la place du même nom, au premier étage du théâtre Apollo, que trois ans plus tard Carlos Gardel allait faire ses débuts en France.

Il était alors obligatoire pour les orchestres étrangers de porter les vêtements traditionnels de leur pays. Canaro et son orchestre – comme tous les autres orchestres argentins à Paris – étaient « déguisés » en gauchos, ainsi que les musiciens français ajoutés à son ensemble. Les fonctionnaires du ministère du Travail français arrivaient souvent et par surprise pendant les représentations, pour vérifier si effectivement Canaro et son orchestre respectaient la loi promue par le Syndicat de Musiciens, et vérifier que les représentants à Paris de la musique de la ville de Buenos Aires étaient effectivement habillés comme les vachers de la campagne argentine.

Ces représentations à Paris « ont été le plus grand succès de ma vie », a souvent affirmé Canaro. Le Florida était rempli nuit après nuit, et Canaro non seulement jouait des tangos, mais aussi, pour justifier sa condition de folkloriste, des musiques de lointaines provinces argentines. C’est même dans cette occasion que l’auteur de « Sentimiento gaucho » intégra dans son orchestre un pittoresque instrument supplémentaire, la scie, manipulée par son frère Rafael (celui qui trente années plus tard, toujours à Paris, accompagnait avec son orchestre le chanteur Luis Mariano). La formation de Canaro, très demandée, animait parallèlement des réceptions et des festivités, y compris une fois chez le président Poincaré. Il présenta aussi à Paris une chanteuse, Teresa Asprella, qui vivait déjà en France. Tout comme Linda Telma, qui accompagna l’orchestre du fameux directeur quand celui-ci décida continuer son voyage vers New York.

Le tango était déjà solidement installé à Paris avec les orchestres de Pizarro, Bianco, Bachicha et Esposito, les « quatre grands » de l’entre-deux-guerres. Mais Canaro affirma beaucoup d’années plus tard, dans ses mémoires (« Mes noces d’o avec le tango »), que cette furia parisienne pour la musique portègne « est né à la suite de mon passage à Paris ».

En réalité, l’apparition de Canaro en France fut davantage une confirmation qu’un geste pionnier. Durant ces années vingt, le tango résonnait déjà partout dans les nuits de Paris, et principalement à Montmartre. Les salles de concert et les cabarets qui l’accueillaient étaient très nombreuses. Canaro se présenta à l’Ermitage, au Claridge, aue Capitol, et aussi au Perroquet, un autre dancing qui venait d’ouvrir dans le foyer du Casino de Paris, situé également dans la rue de Clichy, non loin du Florida. Au Florida on fermait à trois heures du matin (tandis qu’El Garon, le cabaret de Pizarro, fermait à six heures). On y apercevait le gratin de la société parisienne, acteurs, politiciens, artistes, ainsi que des musiciens comme Arthur Rubinstein ou le grand violoniste Jascha Heifetz (qui selon Canaro, dansait très bien le tango) l’acteur Rudolf Valentino (également habitué du Garron), avec lequel Canaro avait tissé une amitié, et qui lui conseilla d’aller à New York, avec son orchestre. Ce que fit Canaro. Mais, lorsque celui-ci arriva dans la ville américaine, Valentino était déjà décédé.

Le plus grand succès de Canaro à Paris fut d’être engagé avec son orchestre pour animer l’exposition de Arts décoratifs de 1925. Il étrenna à cette occasion le luxueux dancing dancing L’Ecureil. Pizarro aussi avait été engagé avec son orchestre pour cette exposition ; il jouait dans le pavillon que le célèbre couturier Paul Poiret (celui qui avait créé la « couleur tango » avant la guerre de 1914) avait installé dans « La Péniche », sur la Seine, et où chaque visiteur de marque recevait en cadeau un disque de l’Argentin.

Le moment le plus émouvant pour Canaro fut cependant l’arrivée à Paris, pendant cette exposition, de Benito Quinquela Martin, le grand peintre du quartier La Boca de Buenos Aires, qui y exposa ses tableaux. Elle fut suivie par celle d’un couple de danseurs, les frères Williams, qui firent en France la première démonstration d’une nouveauté, le tango acrobatique, qu’ils venaient d’inventer en Argentine.

Canaro, au cours de cette première visite, ne s’est pas limité au domaine musical : il développa aussi des activités d’impresario, et su tirer des bénéfices là où d’autres n’avaient pu le faire. Mais comme ses intérêts professionnels « avaient vent en poupe », comme lui-même l’a confessé, il laissa ses frères Juan et Rafael en charge de son orchestre et, « chargé de lauriers, je suis retourné à Buenos Aires pour me remettre à la tête de mon orchestre traditionnel et saisir le gouvernail de direction de la Société Générale des Auteurs et des Compositeurs de Musique de l’Argentine », qui plus tard fut transformée en l’actuel SADAIC.

Paris laissa en Canaro une impression énorme, lui inspirant plusieurs compositions, comme « La Garçonnière « (en français dans le texte), la valse « Petite » (en français dans le texte), et, bien entendu, le tango « Paris ».

Canaro ramena également de France sa propre théorie sur une des questions qui ont toujours préoccupé les historiens : quel a été le premier tango qui est arrivé à Paris et quand ? Selon l’auteur de « La ultima copa », un industriel français, voyageant à Buenos Aires, fut invité dans un cabaret clandestin qui pourrait être l’un de deux plus célèbres de l’époque, celui de Laura ou de Maria la Vasca; il y aurait entendu le tango El Choclo, très à la mode dans les premiers années du XXème siècle. Enthousiasmé, il aurait acheté un paquet de partitions qu’il aurait rapporté à Paris.

Nardo Zalko

Nardo Zalko vient de publier la deuxième édition, augmentée et mise à jour, de son livre Paris – Buenos Aires, un siècle de tango (Editions du Félin).

Pour en savoir plus sur la France et le tango : /2004-12-10/la-salida-n-29-le-tango-et-la-france/

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