Victor : un an déjà

Editeur : La Salida n°56, déc. 2007-Janv. 2008

Auteur : Fabrice Hatem

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Victor, voici maintenant un an que tu nous as quittés. A l’occasion de cet anniversaire, je voudrais te remercier trois fois pour ce que tu as fait pour lui et pour nous. D’abord, parce que tu as été l’un des premiers à défendre le tango en France. Ensuite, parce que tu nous as accompagnés dans la découverte de cette danse. Enfin, parce que tu as ouvert des voies nouvelles au tango en tant que culture et que pratique sociale.

Tu as été l’un des premiers à défendre le tango en France

C’était au début des années 1980. Peu de gens s’intéressaient alors au tango. Toi, tu donnais déjà un cours à l’escale, rue monsieur le Prince, de façon quasi bénévole (Pour te garer, c’était facile : quant les gens voyaient arriver ta voiture de la fourrière municipale avec le gyrophare, ils démarraient tout de suite pour te laisser la place. Mais (tu devais te laver les mains longtemps pour effacer les traces de cambouis… Tes premiers élèves ? Des manifestantes d’extrême gauche qui n’avaient même pas enlevé leur brassard rouge pour prendre leur cours. Et puis, en quelques jours la salle avait été pleine de monde.

Un jour, en 1984, tu as rencontré Carmen qui donnait toute seule des cours aux Trottoirs de Buenos Aires et qui cherchait un partenaire. Et justement, ce qui l’a séduite, c’étaient tes mains « des mains fines, des mains d’artiste mais aussi de travailleur enraciné dans le réel, pas celles d’un quelconque intellectuel ». Alors vous avez commencé à donner des cours ensemble, vous avez organisé des bals, vous avez fondé aux Trottoirs la première milonga d’Europe. C’est aussi là que j’ai pris, un dimanche, je crois, mon premier cours de tango, dans une salle bondée. Vous avez organisé des spectacles, comme « Il était une fois le tango ». Vous avez ouvert les Trottoirs à d’autres danseurs, comme Magui Danni et Annibal Pannunzio, Jorge Rodriguez et Gisela Graf Marino, qui y ont donné leur spectacle « Gomina ». A des artistes, musiciens, poètes et chanteurs comme Ana Rosa, Mano a Mano, que vous invitiez dans vos peñas du dimanche.

Et puis il y a eu le 2ème passage de la revue Tango Argentino, avec tous les danseurs qui venaient après le spectacle aux trottoirs où une table leur était réservée. Milena Plebs, Miguel Angel Zotto, Pablo Veron, Virulazzo, ils étaient tous là. Au bout d’une heure ils étaient sur la piste et ils dansaient. Quel exemple pour des spectateurs qui allaient bientôt se transformer en élèves… en vos élèves, car c’est vous qui avez à l’époque su transformer ce qui aurait pu n’être qu’un engouement momentané en un mouvement durable, en formant la première génération de danseurs parisiens, qui allaient eux même devenir les maîtres de la génération suivante, comme Alain de Caro, Marc et Elena Pianko, Mazen Kiwan, Chico Terto, Miguel Gabis. Et aussi, c’est vous, qui avec Elio Torres, avez organisé une master’s class pour harmoniser les méthodes d’enseignement du tango.

Tu nous as accompagnés dans la découverte de cette culture

Et puis les Trottoirs ont fermé, vous avez migré vers le Latina où vous avez continué votre action d’enseignement. Et c’est là que je vous ai vraiment rencontré, un jour décembre 1995, pour recevoir ma première engueulade de Victor et pour ne plus jamais vous quitter, vous et cette danse que vous m’avez aidé à aimer. Moi comme beaucoup d’autres élèves de tous niveaux, depuis les débutants jusqu’aux professionnels. Je me souviens, lors du tournage du film « The truth about Charlie », comment tous les jeunes danseurs les plus lancés de l’époque -nous étions en 2001 – comme Silvina, Federico, entouraient tous Victor avec respect tandis qu’il leur montrait une figure originale de son invention. Et ce rôle de pédagogie, tu le tenais, vous l’avez tenu, toi et Carmen, avec tant de générosité. Combien de fois, pendant le bal du Patio, au cours des dernières années, tu t’es spontanément approché de moi et de ma partenaire Mireille pour nous enseigner une figure, nous transmettre quelque chose de ton immense savoir, comme une semence jetée vers l’avenir…

Tu as ouvert des voies nouvelles au tango en tant que culture et que pratique sociale

Toi et Carmen, vous ne vous êtes pas seulement occupé d’enseigner le tango de bal. Vous vous êtes profondément investis dans la diffusion de cette culture populaire, dans sa reconnaissance et dans son évolution.

C’est vous qui, en allant demander des subventions au ministère de la Culture pour les trottoirs, avez réussi, à convaincre les haut fonctionnaires que le tango était bien une culture et pas une simple danse de loisir. Il a fallu pour cela passer devant eux une sorte d’examen la maison de la Danse. Mais ça a marché : après vous avoir vu danser plusieurs tango, le jury a décrété que le tango était bien une culture…

Et puis il y a eu l’aventure de l’ADEC, fondée en 1982 et qui intègre l’enseignement du tango dans une ambition culturelle et sociale et d’épanouissement personnel plus large : l’ADEC, ce ne sont pas seulement les délicieux bals du dimanche au patio, où nous sommes toujours accueillies avec tant de générosité. C’est aussi un instrument d’action sociale, comme au centre culturel Cerise, pour la prévention de la drogue, l’insertion des jeunes, l’alphabétisation, l’insertion des aveugles, la lutte contre les handicaps, l’utilisation de la danse comme un instrument d’écoute et d’expressivité corporelle pour les enfants. En un mot utiliser le tango comme un instrument de communication entre les êtres, de lutte contre le stress et la dépression, nous permettant de nous réconcilier avec nous-mêmes et avec les autres.

Mais vous avez également apporté votre contribution au développement du tango comme expression artistique, avec entre autres, le spectacle « le Fleuve aux semelles de vent », créé en 2001 : un conte dansé sur le Rio de la Plata, que vous avez été représenter jusqu’en Lithuanie.

Parce que ce tango, vous le sentiez vous le viviez dans votre chair comme lorsque Victor disait si profondément, à propos de Pugliese : «Pugliese jouait dans les bals, il composait pour faire danser, il savait jouer avec les sentiments des danseurs. C’est pour cela que ceux-ci aiment tant sa musique et la reconnaissent immédiatement quand on la passe dans une milonga. C’est une musique complète, d’une finesse qu’on ne retrouve pas ailleurs dans le tango. Elle te permet de jouer sur l’élégance et l’allongement du mouvement, la suspension, la respiration. Mais tout en donnant un caractère plus élancé à la danse, elle nous ancre aussi profondément dans la terre. Pugliese, c’est la terre et le ciel ».

Pour tout cela Victor, nous te remercions. Tu seras toujours vivant dans nos cœurs et dans nos corps. Et particulièrement dans mon cœur et mon corps, sous la forme d’une figure que tu m’as enseignée, et qui me fait penser à toi chaque fois que je la réalise avec Mireille. Et cette petite figure, je l’ai déjà apprise à quelques jeunes danseurs en disant qu’elle venait de toi. Tu vois, tous tes enfants, tes petits enfants du tango sont aujourd’hui autour de toi pour te témoigner, par ce dernier adieu, leur affection et leur reconnaissance. Et aussi pour soutenir Carmen qui a affronté, avec tant de dignité et de courage, l’épreuve de ta maladie et t’a accompagné jusqu’au bout avec tout son immense amour.

Fabrice Hatem

 

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