La désindustrialisation n’est pas une fatalité (déc. 2004)

Editeur : Tableau de bord de l’expansion, 13 décembre 2004
Auteur : Fabrice Hatem (interview par Emmanuel Lechypre)

« La désindustrialisation n’est pas une fatalité »

bordex De plus en plus d’entreprises semblent songer à la délocalisation. La France est-elle en train de se vider de sa substance industrielle ?

Comme les autres pays développés, la France voit effectivement sa part dans la production et dans l’emploi industriel mondial décroître au profit notamment des pays d’Europe de l’Est et d’Asie. Il faut bien voir que les délocalisations ne se limitent pas seulement à la fermeture d’usines et à leur transfert dans des pays à bas coût de main d’œuvre. Elles se traduisent traduit surtout par une réorientation des nouveaux investissements vers ces pays émergents. Ainsi, l’Europe de l’Est a attiré près de la moitié des emplois industriels créés sur le Vieux continent par les multinationales depuis 1998 et 2002. Certes, cette concurrence ne se traduit pas encore par une baisse de la production industrielle. Mais celle-ci progresse désormais plus lentement, entre 1% et 3% par an selon les pays et les années. Ce qui a inévitablement des effets négatifs sur l’emploi manufacturier, aggravés par les gains importants de productivité du travail. Depuis 1990, l’industrie allemande a ainsi perdu 3,6 millions d’emplois, l’Italienne 1,6 millions. L’industrie française a mieux résisté : 500000 postes seulement ont disparu.

Cette tendance à au déclin industriel est-elle inéluctable ?

Il faut prendre conscience de l’existence de tendances lourdes assez négatives. . D’abord, les écarts de coûts de production sont considérables : de 1 à 10 pour la main d’œuvre non qualifiée entre l’Europe de l’Ouest et le Maghreb, de 1 à 15 avec la Roumanie, et de 1 à 50 avec la Chine. Et ils sont accentués par les différences juridiques en matière de droit du travail et de protection sociale. Par ailleurs, l’écart de dynamisme entre les pays développés et les pays émergents créé pour les entreprises une puissante incitation à s’implanter près des sources de croissance les plus prometteuses. C’est aussi important pour elles que la recherche des bas coûts. Sans compter que l’environnement général des affaires s’améliore rapidement dans ces pays. Les pays industrialisés ne sont plus les seuls, comme Il y a quinze ans, à offrir aux investisseurs des garanties de sécurité, d’ouverture et d’égalité satisfaisantes.

Est-ce grave, tant que la France sait se repositionner sur des produits ou des services à haute valeur ajouté, comme Airbus ou le TGV ?

Cette vision est la plus optimiste. Elle relève d’une approche plutôt libérale, selon laquelle les délocalisations débouchent sur une nouvelle division internationale du travail, dans laquelle tout le monde est gagnant. Je ne la partage pas complètement. Il ne faut pas négliger en effet le risque de désindustrialisation massif et cumulatif auquel sont confrontés aujourd’hui certains pays, et sur le caractère illusoire des solutions tournées exclusivement vers les technologies nouvelles et les services. Reste qu’elle est confortée aujourd’hui par les faits. La région de Chambéry par exemple a été confronté depuis les années 1980 à un déclin de ses industries traditionnelles, comme l’électrométallurgie et la chimie Mais, dans le même temps, s’est développé un grand technopole au bord du lac d’Annecy, regroupant des laboratoires de recherche et des entreprises innovantes, où travaillent aujourd’hui 7000 personnes.

Certes, mais ce sont des personnels très qualifiés, bien plus que celles qui ont perdu leur emploi…

C’est vrai. C’est pourquoi les délocalisations sont plus un défi social qu’économique. Ce qui est grave, ce n’est pas qu’une entreprise se délocalise, mais que ses ex-employés peinent autant à retrouver du travail une fois licenciés. Le scénario sombre le plus probable n’est pas celui d’une France vidée de sa substance industrielle et privée de croissance par les délocalisations. Mais celui d’une France dont la production industrielle croît, grâce au travail de salariés hautement qualifiés, tandis que des millions de salariés seraient frappés d’inemployabilité. Ce scénario n’est malheureusement pas exclu en France. D’autant qu’elle n’est pas excessivement bien placé dans les hautes technologies, notamment par rapport aux pays d’Europe du nord et des Etats-Unis, et qu’il ne faut pas sous estimer la vitesse de rattrapage des pays émergents en matière de capacités technologique et d’innovation.

Comment faire pour éviter d’en arriver là ?

L’Etat doit mener une politique à la fois offensive et défensive. Offensive, en encourageant le développement des activités innovantes et la modernisation des industries traditionnelles. Cela implique le soutien aux pôles de compétitivité régionaux, la mise en oeuvre d’une politique de recherche renforçant le partenariat entre le publique et le privé, et la création de dispositifs fiscaux renforçant l’attractivité de la France pour les entrepreneurs et les investisseurs. Défensive, en recherchant des conditions de concurrence équitables pour l’industrie française et européenne à travers l’amélioration de notre environnement fiscal et réglementaire, mais aussi en appliquant des principes de sauvegarde face à des concurrents étrangers ne respectant pas un minimum de règles sociales et environnementales.

Propos recueillis par Emmanuel Lechypre

Pour en savoir plus sur l’Expansion : www.lexpansion.com

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