Pôles de compétitivité ou grands programmes structurants ? (Fév. 2005)

Editeur : Le nouvel économiste, 5 février 2005
Auteur : Fabrice Hatem

Pôles de compétitivité ou grands programmes structurants ?

nouvelecocom Contre les délocalisations, les hautes technologies ? Un pari que tentent aujourd’hui de nombreuses régions industrielles, en France comme à l’étranger. Mais un pari difficile et incertain, tant est intense la compétition sur des créneaux trop étroits pour satisfaire tous les espoirs qu’ils suscitent, et où il n’y aura peut-être pas de place pour les second couteaux.

Plusieurs travaux récents, comme le « Livre bleu » de la filière électronique et numérique, le rapport de la Datar « La France puissance industrielle », les analyses de la Direction générale de l’industrie sur les technologies-clés, ou encore le rapport « Désindustrialisation et délocalisations » du Conseil d’analyse économique, ont pointé à cet égard les faiblesses de l’offre scientifique et technologique française : insuffisante coopération entre centres de recherche publics et entreprises privées, éclatement des structures et des moyens, faible visibilité internationale des pôles d’excellence français, Île de France mise à part. D’où la nécessité de (re)construire, dans les domaines où nous avons des chances de nous imposer, des pôles d’excellence de niveau international, reposant sur des partenariats forts entre tous les acteurs concernés. Mais, à partir de ce diagnostic partagé, les pistes d’actions proposées divergent.

La politique des « pôles de compétitivité » élaborée par la Datar privilégie par exemple une approche de proximité, inspirée du concept de cluster. L’idée centrale ? Un renforcement des synergies locales entre industrie, enseignement et recherche afin de créer, autour de projets partenariaux à forte composante technologique, un effet de masse critique sur des créneaux très précis. D’ici l’été 2005, 20 projets, répartis sur tout le territoire français, seront ainsi sélectionnés et labellisés. A la clé, des aides diverses dont l’enveloppe totale devrait atteindre 750 millions d’Euros sur trois ans. Lancé en novembre 2004, l’appel à projets a d’ores et déjà créé, un peu partout en France, une forte dynamique au niveau local, incitant les acteurs à se rapprocher pour évaluer leur potentiel et élaborer des proposition communes.

 

Ce programme cependant, suscite également des interrogations. A l’ère des réseaux transnationaux et du sourcing technologique planétaire, la proximité géographique constitue-t-elle encore une condition indispensable de réussite en matière de coopérations industrielles ? Les moyens financiers mobilisés, qui devront être partagés entre plusieurs dizaines de projets éparpillés sur tout le territoire, sont-ils vraiment à la hauteur de l’enjeu ? Comment assurer un suivi administratif et une évaluation efficaces de projets partenariaux, très décentralisés par nature, car impliquant une multitudes d’acteurs indépendants ? Et quid du respect des règles communautaires en matière de droit de la concurrence ?

 

Mais surtout, le soutien à une série de projets locaux et très spécialisés dispense-t-elle d’une ambition industrielle plus large, visant à la maîtrise de filières ou de domaines technologiques complets ? D’où l’approche préconisée par les entreprises de la filière électronique et numérique dans leur récent « Livre bleu »: le lancement d’une dizaine de « grandes programmes structurants », impliquant l’ensemble des acteurs concernés, coordonnés entre plusieurs pays européens, et visant à mobiliser les technologies numériques pour répondre à des besoins de sociétés. Internet très haut débit, télévision haute définition, automobile intelligente et sûre, sécurité du territoire, identité numérique, domotique, efficacité énergétique, télé-médecine, figurent parmi les principales pistes envisagées. Un sorte de politique industrielle « New age », ou l’intervention publique (soutien à la RD, commandes publiques, réglementation) s’opérerait dans une optique de partenariat et de coopération européenne qui trancherait avec le jacobinisme hexagonal d’antan. Des propositions séduisantes – qui s’inspirent d’ailleurs de politiques déjà mises en œuvre par nos concurrents asiatiques et américains – mais qui laissent également ouvertes de nombreuses questions, tenant par exemple à l’importance des moyens financiers nécessaires ou au choix des priorités sectorielles.

Les deux approches sont-elle compatibles ? D’un côté, de nombreux programmes locaux et ciblés, visant à la dynamisation technologique de l’ensemble du territoire, mais avec un risque de dispersion des moyens ; de l’autre, un soutien privilégié, coordonné au niveau européen, à quelques filières considérées comme stratégiques, au détriment de celles qui n’auront pas su retenir l’intérêt des politiques… Entre ces deux philosophies d’action, il faudra sans doute choisir, car notre politique industrielle est malheureusement plus riche aujourd’hui d’idées que de véritables moyens.

Fabrice Hatem

Pour des analyses plus approfondies sur le lein entre pôles de compétitivité et politiques d’attractivité : /2005-12-05/poles-de-competitivite-et-attraction-des-investissements-etrangers/

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