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Une bleusaille à Waterloo

bleus1 – Maman ! Maman ! Marcel est revenu !!

Dans la cour d’une ferme du hameau de Saint-Lambert, aux environs de Provins, c’était l’effervescence. Le fils aîné des Dessay, parti quatre mois plus tôt avec la levée anticipée de la classe 1816, était revenu. Entier. Mais dans quel état !! Sale, mal rasé, hirsute, les pieds écorchés, il était affalé, épuisé de fatigue, devant la porte de la grange.

– Marcel !! Mon petit Marcel !! Dieu soit loué !!! Tu es vivant, mon petit !!! Quel bonheur !!! Mais dans quel état que tu es !!! On dirait un vagabond !! T’as les pieds en sang !!! Mais que t’est-il donc arrivé ? T’as faim ?

-Oh ! Oui, maman. Donne-moi aussi un peu d’eau, s’il te plaît.

bleus2 Et après avoir bu deux grandes gorgées et englouti un pâté de lièvre, il s’effondra dans le sommeil.

Le soir, un peu remis de sa fatigue, entouré de toute sa famille et de ses voisins, Marcel raconta sa campagne.

"Vous vous rappelez que les gendarmes sont passés me prendre vers la mi-mai, juste avant la Pentecôte. Ils m’ont emmené, avec d’autres gars de la région, à la caserne de Provins. Là-bas c’était terrible : on crevait de faim, on dormait sur des paillasses remplies de vermine.

bleus15 Et pour les uniformes, ils ont voulu d’abord m’en donner un troué et encore tâché de sang. Heureusement que j’ai protesté : "je ne veux pas porter les vêtements des morts", que je leur ai dit. Le sergent a voulu me punir, mais un officier qui passait par là m’a donné raison, et ils m’ont au moins trouvé une chemise propre. Le temps d’apprendre à tirer au fusil, et ils nous font marcher vers le nord. D’après ce que disaient les sous-officiers, on allait combattre les anglais qui voulaient nous envahir. On a fait plus de 50 lieues en 5 jours, alors, vous imaginez dans quel état j’avais les pieds !!! »

bleus3 « – Tu t’es beaucoup battu ?

Pas les premiers jours. On était dans la division Marcognet, corps d’Erlon. Le 16 juin, il y a eu deux grandes batailles en même temps, l’une dans un endroit nommé Ligny, contre les prussiens, l’autre aux Quatre-Bras, contre les anglais.

Nous, on était entre les deux, et on a passé la journée à faire des aller-retour. Il paraît que Napoléon et Ney n’étaient pas d’accord pour savoir où on devait se faire trouer la peau. Alors, on en a été quittes pour marcher.

bleus5 On a avancé encore comme cela toute la journée du lendemain.

Le temps était épouvantable. Il pleuvait tout le temps. La boue collait tellement qu’elle aspirait nos chaussures. Aussi, beaucoup de camarades marchaient pieds nus. Le pire, ça a été la nuit avant la grande bataille. On n’avait nulle part où s’abriter, rien pour faire cuire la soupe. On a dormi, à même la boue, en essayant de s’abriter un peu sous un arbre ou un buisson. Le lendemain, on était plus morts que vifs.

soult29 On a passé, comme ça, le matin à se faire sécher pour se préparer au combat, assis par petits groupes de 10 ou 12.

Puis, le canon a commencé à bombarder les lignes anglaises. Cela faisait vraiment un bruit terrible ; j’étais près d’une grande batterie de 20 pièces, cela m’a rendu à moitié sourd pendant une bonne heure.

bleus10 Tout d’un coup, sur le coup de 2 heures, les officiers passent dans les rangs et nous disent de nous mettre en colonne, pour nous préparer à attaquer.

Moi et mes camarades, nous ne connaissions rien à ces manœuvres. Mais un vieux sergent nous a expliqué comment faire : il suffisait de se mettre par rangs de 200, et en avant sur toute la ligne. Avec toute la division Marcognet, cela faisait plus de 20 rangs de suite.

bleus6 Au début, tout s’est bien passé : on grimpait la pente lentement, les pieds dans la boue, tandis que nos canons bombardaient les anglais par-dessus notre tête.

On pensait qu’ils étaient déjà tous morts là-haut. Mais on se trompait bien !!

bleus11 D’abord, on a vu à notre droite la colonne de Donzelot se faire tirer de dessus à bout portant par les anglais avant même d’avant atteint la crête.

En une minute, il y avait des centaines de gars par terre, et les autres qui courraient dans tous les sens !!!

Mais on n’a pas eu le temps de réfléchir, car nos officiers nous faisaient avancer au pas de charge maintenant.

bleus8 nous avons d’abord bousculé quelques écossais – c’est des soldats qui portent des jupes comme les femmes, mais qui se battent bougrement bien -.

Puis on se trouve en face d’une ligne de cavaliers rouges, avec de gros bonnets à poils, qui se mettent à nous charger en hurlant.

bleus7 Nos officiers criaient, ils voulaient nous faire manœuvrer, mais nous, on ne comprenait rien.

Alors, le désordre s’est mis dans nos rangs, et on a commencé à courir vers l’arrière, de toutes nos forces, pour échapper aux cavaliers.

Mais la boue nous freinait, et ils nous ont rattrapés et sabrés.

On a laissé, comme ça, des centaines de morts et de blessés sur le terrain.

bleus9 Heureusement, en arrivant vers nos lignes, voila notre cavalerie qui s’avance pour nous sortir d’affaire et se met à charger les anglais. Ils les ont transpercés avec leurs lances et les ont renvoyés d’où ils venaient après les avoir tués par paquets.

Mais nous, les fantassins, on avait eu trop peur pour pouvoir se défendre. On s’était débandés comme une volée de moineaux.»

– Et après ?

bleuse114 « Eh bien, on a passé une bonne partie de l’après midi à panser nos blessures, tandis que les officiers remettaient de l’ordre dans nos rangs. Il y avait de la fumée partout, on ne voyait pas à 100 toises. Notre capitaine n’était pas content de nous, il nous a enguirlandés comme pas possible. Enfin, vers le coup de 6 heures du soir, nous sommes repartis à l’assaut par le même chemin que le matin. On était un peu rassurés, parce que les gendarmes étaient passées pour dire que Grouchy arrivait pour nous renforcer.

bleus12 Mais, arrivés sur la crête, voila qu’on se fait fusiller de nouveau par les angliches. On voyait les copains tomber tout autour de nous en hurlant. Alors, la peur nous a pris de nouveau et on a rebroussé chemin comme la première fois.

En arrivant sur la ligne de départ, à droite de la ferme de Belle-alliance, voila que circule un bruit : il paraît que Gouchy ne viendra pas, que les prussiens sont dans Plancenoît. Alors, les hommes se mettent à crier : "Sauve qui peut !! Nous sommes trahis !! Grouchy ne viendra pas !!!" Et toute la division, tout d’un coup, se met à courir à toutes jambes vers l’arrière. Moi, je suis le flot. Quelques officiers essayent de nous regrouper, mais on avait trop peur, on n’écoutait pas les ordres. Chacun, de son côté, essayait de sauver sa peau.

bleus13 Sur la route de Genappe, c’était une cohue générale. Tous les régiments étaient mélangés. Les cavaliers essayaient de se frayer un chemin à coup de plat de sabre dans le dos des fantassins. Les fuyards renversaient les trains d’artillerie sur le bas côté de la route pour pouvoir prendre les chevaux. Les officiers s’époumonaient pour remettre de l’ordre, mais rien n’y faisait : c’est toute l’armée qui était en déroute.

bleus14 Je suis arrivé vers minuit à Genappe, où j’ai jeté mon fusil et mon sac pour pouvoir courir plus vite, car nous avions la cavalerie prussienne aux fesses. S’ils nous prenaient, ils nous embrochaient aussi sec. J’ai continué à marcher toute la nuit, malgré la fatigue. Le jour d’après, je me suis caché dans une meule de foin, puis j’ai recommencé à marcher, la nuit venue, vers la frontière française. Là, j’ai trouvé des paysans qui m’ont recueilli pendant deux jours. Ensuite, ils m’ont donné des habits civils et un peu de pain pour le voyage. J’ai marché ainsi, pendant plus d’une semaine, de ferme en ferme, et me voici ».

« Ca tombe bien que tu sois revenu, petit, on commence à moissonner demain », dit mon père.

 

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