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Vétérans du Mont-Saint Jean

vete4 Le soir du 18 juin 1865, trois vieux gentlemen anglais, vêtus d’impeccables fracs, étaient assis dans les salons lambrissés du Centaur Club, près de Piccadilly.

– Tout de même, cher David, c’est une idée bien étrange que vous avez eue d’inviter ces « frog eaters » à notre diner annuel, dit le colonel Charles Corbet en imprimant à sa coupe de brandy un délicat mouvement circulaire.

vete42 – Mon cher Charles, voila exactement cinquante ans que nous ressassons entre nous les mêmes anecdotes à la même date, rétorqua David Linset, un ancien officier des Life Guards. Vous n’avez jamais eu la curiosité de vous demander comment la bataille avait été vécue de leur côté ?

– Vous tenez tant que cela à ce qu’ils vous expliquent dans le détail comment ils ont égorgé les nôtres à la Haie-Sainte ? objecta Corbet, passablement renfrogné.

vete43 – Je vous assure que ces trois officiers de cavalerie, que j’ai rencontrés l’an dernier au cours de ma visite sur le champ de bataille, sont de parfaits gentlemen…

– Et puis, colonel, tout cela est du passé maintenant, ajouta Sir Paul Bryne en posant son cigare. L’Angleterre et la France sont alliées aujourd’hui. D’ailleurs, je me suis toujours demandé à quoi pensaient ces splendides cuirassiers pendant qu’ils se précipitaient en hurlant sur nos carrés !!!

– Eh bien, Sir Paul, vous n’allez plus tarder à le savoir, dit Linset. Les voici.

vete1 Introduits par le maître d’hôtel, trois vieux messieurs s’approchèrent de la table de leur hôtes, qui se levèrent devant eux.

vete2 – Chers amis, permettez-moi de faire les présentations, dit David Linset dans un français à peine teinté de l’accent distingué d’Oxford. Colonel Delarbre, un ancien du 4ème cuirassier ; Commandant Dubois, qui était dans les lanciers rouges le jour de la bataille ; monsieur Lhermitte, ex-lieutenant du 7ème dragon. Messieurs, prenez place, je vous prie. Un brandy ? Un cigare ?

vete3 La conversation, au début d’une politesse réservée, et butant sur les obstacles de la langue, s’anima peu à peu.

Etait-ce l’effet de l’alcool ou de tous ces souvenirs anciens qui remontaient peu à peu du fond de leur mémoire ? Ces messieurs rubiconds et compassés, déjà touchés par les infirmités de l’âge, semblaient retrouver la vitalité de leur jeunesse en évoquant les faits d’armes de cette journée mémorable.

Mais pourquoi donc n’avez-vous pas encloué nos batteries après les avoir prises d’assaut ? Cela vous aurait évité de perdre bien du monde pendant les charges suivantes, demanda Linset au Colonel Delarbre.

vete5 – – Cher monsieur, l’armée française, ce jour-là, n’était déjà plus elle-même. Nous manquions de tout, et surtout de rigueur dans le commandement. De toutes manières, c’était déjà une folie de charger ainsi, comme nous l’avons fait, votre infanterie intacte, sans même savoir exactement ce que nous allions trouver derrière la crête. Et puis, Ney et nos officiers croyaient vraiment vous balayer à la première charge : ils voyaient déjà votre armée en pleine retraite. Alors, personne n’a pensé aux clous….

vete6 – De loin, vos colonnes de cavalerie nous ont fait peur, répondit Corbet. Mais, à mesure que vous vous approchiez, nous nous sommes rendu compte que vous n’étiez peut-être pas invincibles. Vos rangs étaient clairsemés, désorganisés, vous avanciez au trot dans la boue. Nous avons eu tout le temps de vous ajuster proprement, pendant que vous vous approchiez à découvert.

– Dans quel régiment étiez-vous ? demanda Delarbre.

– J’étais lieutenant au 30ème foot guard, brigade Halket.

cavm4 – Alors, mon régiment a chargé droit sur vous, et nous nous sommes peut-être regardés dans le blanc des yeux le jour de la bataille… Mais vous savez que dans ce genre de combat entre fantassins et cavalerie tout se passe dans la tête des soldats. Les cavaliers effrayent par leur masse et leur vitesse, les fantassins par leur puissance de feu. Et ce jour-là, nous n’étions pas si effrayants qu’à l’habitude. Au contraire: après nos premières charges infructueuses, c’est nous qui avons commencé à redouter votre feu. J’essayais d’encourager mes hommes, mais je les voyais prêts à tourner bride avant même d’atteindre vos carrés.

vete8 – C’est vrai, reprit Lhermitte. Quand mes dragons ont chargé, une heure plus tard, ils ont pris peur en voyant tous ces cuirassiers gisant au sol. Et puis, quand ils se sont approchés des lignes anglaises, c’est le silence qui les a effrayés. Ils ont compris que vous les attendiez pour les fusiller d’un coup, à bout portant. Alors, le premier rang a obliqué à droite, vers la Haie-Sainte, pour se mettre à l’abri d’une mort presque certaine. Et les autres ont suivi, malgré tous les efforts des officiers.

vete9 – Quand même, dit Sir Paul Bryne, vous avez aussi mis du cœur à l’ouvrage ; voir vos grenadiers à cheval foncer sur nous en hurlant « Vive l’Empereur !!», c’était vraiment quelque chose d’effrayant. Et puis, il n’a avait pas que la cavalerie… Quand vous vous retiriez, après nos avoir transpercé de vos épées, c’était votre artillerie qui recommençait à tirer sur nous…

cavm19 Et nos pertes aussi ont été atroces : Je me souviens qu’à la fin des charges, le centre de mon carré, dans la brigade Maintland, était comme un hôpital rempli de morts et de blessés.

– Ils étaient vraiment braves, ces cavaliers français, opina Charles Corbet. Je me souviens de l’un d’eux, seul survivant, au milieu de ses camarades morts, qui caracolait à 50 pas de nos carrés en nous couvrant d’injures !!! Quel homme, celui-là !! Tout le carré en était bouche bée !! Et il n’a même pas été blessé, car nos officiers nous avaient ordonné de réserver nos balles pour les pelotons et d’éviter de tirer ses les isolés. vete10 .

– Ah, cela devait être Keller, du 3ème escadron. Une vraie tête brûlée, mais pas un très bon soldat, dit Delarbre. En dix ans de campagne, il n’a même pas réussi à passer brigadier. Il a été un des premiers à ses débander 2 heures plus tard, au moment de notre déroute.

vete11 – Mais, cher monsieur, demanda Linset au commandant Dubois, vous étiez dans les lanciers rouges n’est-ce pas ?

– C’est exact ; et j’ai même chargé, avec les chasseurs de la garde, votre régiment, le 2ème Life Guard, qui s’était trop engagé dans le vallon en contrebas de la crête. Vous reconnaîtrez que nous vous avons promptement ramenés derrières vos lignes.

– Certes, certes, répondit Linset d’un ton rêveur. C’est même à ce moment que j’ai eu le bras transpercé d’un coup de lance qui m’a désarçonné. Mon adversaire est alors descendu de cheval pour dérober mon argent, et m’aurait proprement égorgé, je crois, si un officier n’était intervenu pour me sauver.

vete7 – Je dois admettre, répondit répondit Dubois, que nos hommes étaient hors d’eux ce jour là. J’ai moi-même dû intervenir à plusieurs reprises pour empêcher de tels actes de barbarie. Qui sait, c’est peut-être moi qui vous ai sauvé la vie ? Mais reconnaissez que vos soldats ne se comportaient pas beaucoup mieux avec les nôtres….

– This is too much !!! These barbarians invade all Europe, cut the throats of unarmed prisoners, and then complain about being mistreasted !!! I can’t stand any more… Charles Corbet commençait à élever la voix.

vete14 Mais David Linset lui coupa promptement la parole. " Sir Charles, do not forget that they are our guests. Please behave yourself !!! "

– You are right, David. Sorry for this. But…

Chers amis, pourquoi ne passerions-nous pas à table pour continuer notre conversation, proposa opportunément Sir Paul. J’espère que vous apprécierez nos vins français…

vete13 Et la conversation se poursuivit, sans autres incidents, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Echauffés par l’alcool et la bonne chère, les protagonistes finirent par évoquer des souvenirs d’un autre genre. Ils déroulèrent la liste, passablement enjolivée par la mémoire, des conquêtes féminines réalisées au cours de leurs campagnes. Et ces vieux messieurs gouteux comparèrent une dernières fois, avec une verve de sous-lieutenants, les mérites amoureux des femmes andalouses, catalanes, portugaises, belges, hollandaises ou françaises rencontrées au hasard des cantonnements. Ils se quittèrent ensuite bons amis, en convenant en riant que les meilleurs moments de la guerre sont finalement… ceux de l’amour !!!

Source principale : Revue "Napoléon 1er", hors série Waterloo, n°7, juin 2007, pages 48 à 53

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