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Aide de camp de Soult

soult1 – Envoyez au moins quatre ordonnances, sous forte escorte, et par des chemins différents !!!, ordonna Soult.

– Mais, monsieur le Maréchal, répondit Bailly de Monthyon, les effectifs du grand Etat-major sont exsangues… Il ne nous restera plus personne sous la main ici !!!

– Certes, certes, admit Soult. Pourtant cette missive à Grouchy est d’une importance extrême… Eh bien soit, on se contera d’en envoyer deux, en priant Dieu qu’ils ne se fassent pas sabrer en route par les prussiens !!!

soult2 Sortant brusquement de la petite cuisine de la ferme du Caillou qui tenait lieu de salle d’Etat-major, de Monthyon se tourna alors vers moi :

– D’Hatel !!!

– A vos ordres, général !!!

– Partez immédiatement vers Wavre, trouvez Grouchy et remettez-lui cette missive en mains propres. Dites-lui qu’il se hâte de marcher au canon, le sort de la France est entre ses mains !!!

hougo8 Il était alors une heure passée, et les pentes du Mont-Saint-Jean étaient déjà recouvertes par les fumées de la canonnade, commencée en fin de matinée.

A droite, nos troupes étaient en train de prendre d’assaut la ferme du Goumont. A gauche, à quelques centaines de mètres de nous, le corps de d’Erlon se préparait à attaquer la crête entre Papelotte et la Haie-Sainte.

soult3 A vrai dire, personne à l’état-major ne partageait l’optimisme de l’Empereur quant aux chances de la bataille. Nos soldats avait passé une nuit exécrable, sous une pluie de fin du monde, et n’avaient pu préparer la soupe, faute de bois sec. Couverts de terre des pieds à la tête, ils étaient déjà épuisés avant même le début des combats. Pataugeant dans la boue, les régiments avaient tardé à atteindre leurs positions face aux lignes ennemies. Quant à l’artillerie, Drouot avait dû retarder de plusieurs heures son entrée en action – et donc le début de la bataille – pour cause de poudre mouillée.

soult4 Et puis, il y avait en face de nous ce vieux renard de Wellington, qui avait massé son infanterie sur la contre-pente du plateau, bien à l’abri de nos regards et de nos boulets. Bref, on allait avancer vers ses positions intactes sans même savoir où elles se trouvaient. Soult et moi connaissions bien ses ruses ou plutôt ses habitudes, pour l’avoir affronté pendant plusieurs années en Espagne, où il avait fini – bien aidé par l’inepte roi Joseph, il est vrai – par nous battre à plate-couture et nous réexpédier au delà de la Bidassoa.

soult5 C’est en 1811 que j’avais rejoint l’Etat-Major de Soult en Andalousie, où il tentait de prendre Cadix. A dire vrai, j’avais bénéficié d’un traitement de faveur, car ma faible ancienneté ne me permettait pas d’espérer une promotion si rapide dans un Etat-Major. Mais ma femme Mireille était la petite-nièce par son père de Mme Marie-Brigitte, mère du grand militaire. Elles appartenaient toutes deux à la lignée des Grenier de Lapierre, une famille de petite mais de vieille noblesse, dont les ancêtres s’étaient ruinés pendant les croisades pour reconquérir Jérusalem. Pour leur permettre de gagner leur vie à leur retour, Saint-Louis leur avait accordé le privilège de pratiquer sans déroger l’art de la fabrication du verre, que leur avaient enseigné les arabes de Syrie. Devenus gentilshommes verriers, ils avaient depuis lors survécu tant bien que mal, au fil des siècles, dans les montagnes de l’Ariège et du Languedoc, au milieu des forêts dont le bois alimentait leurs fours constamment allumés, les « réveillées ».

Ma famille, les D’Hatel, n’était pas issue d’une lignée aussi prestigieuse, mais seulement d’une plus récente noblesse de robe. Cependant, elle avait sur celle de ma femme une supériorité, celle de l’opulence. Et ma mère Renée, toujours mauvaise langue, ne se privait jamais de le faire remarquer à mon beau-père, en lui lançant quelques piques comme celle-ci : « Est-il vrai, cher Pierre, que les Grenier ont fait vœu de pauvreté sous Saint-Louis, et n’ont depuis lors jamais trahi leur parole ? ». Ce à quoi mon beau-père, touché au vif et quelque peu méprisant pour cette belle-famille de parvenus, répliquait que la devise de Grenier était effectivement « fais ton devoir », et non pas « fais ton avoir », comme celle de certaines autres de sa connaissance.

soult7 N’empêche que lorsqu’on est jeune lieutenant d’infanterie en 1811 et qu’on commence sa carrière sous les drapeaux, on n’est pas trop mécontent d’être le petit-neveu par alliance d’un des plus prestigieux maréchaux de France.

Ma femme Mireille, du haut de ses 22 ans, avait remué ciel et terre dans sa famille pour me faire profiter de l’aubaine. Et elle bénéficiait d’une alliée de poids en la personne de sa grande-tante Marie-Brigitte, qui s’était prise pour elle d’une affection quasi-maternelle.

soult8 Il faut dire qu’avec son mari prématurément disparu et ses deux grands fils militaires, toujours par monts et par vaux, elle se sentait un peu seulette, la pauvre vieille !!! Pensez que l’Empereur n’avait même pas accordé à Soult une permission de 24 heures pour aller la voir en 1808, quand il l’avait envoyé, depuis la Prusse, vers l’Espagne pour y prendre la tête d’un corps d’armée !! Alors, elle lui écrivait beaucoup.

Et c’est ainsi qu’elle glissa dans plusieurs de ses lettres des recommandations appuyées à mon sujet. Et celle-ci finirent par porter leurs fruits, puisque je reçus, au début de 1811, mon ordre de nomination à l’état-major de l’armée d’Espagne, dont Soult était devenu major général en 1809.

soult9 Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’accueil de Soult à Séville fut sans chaleur.

« Ah ! C’est vous, d’Hatel, le petit protégé de madame ma mère !!! Je vous préviens que c’est la seule et unique fois que je vous ferai bénéficier d’un traitement de faveur… Prenez ces liasses et allez les porter immédiatement à l’état-major de Victor, devant Cadix. Et rapportez-moi sa réponse avant demain soir. Rompez !!! ».

soult10 Je ne m’attendais pas à être accueilli par un lit de roses, mais cette entrée en matière me glaça quelque peu.

Je compris vite, cependant, la raison d’un tel comportement : outre sa naturelle brutalité militaire, Soult savait que la discipline de ses troupes, constamment menacée d’être mise à mal par les excès d’une guerre atroce, tenait largement à l’exemple de ses chefs. Que ceux-ci perdent leur prestige et leur autorité, et c’est toute l’armée qui pouvait s’écrouler d’un coup, comme un château de cartes, dans l’étouffante torpeur des sierras. En conséquence, il appliquait une impitoyable discipline, qui l’avait fait surnommer « bras de fer » par ses soldats qui le détestaient. Mais c’est ce bras-de-fer-qui, en maintenant la force de l’armée, donnait aux hommes une chance supplémentaire de revoir un jour leur Patrie.

soult11 Soult était par ailleurs surveillé de très près par les agents du roi Joseph, sans doute le pire de tous ses ennemis, anglais et guérillas compris. Le roi d’Espagne, qui cherchait par tous les moyens à desservir mon patron auprès de son frère l’Empereur, était à l’affut de la moindre de ses fautes. Stratège nul, il mettait fréquemment le sort de nos armées en péril par ses décisions insensées, dictées, selon les cas, par l’orgueil, la couardise ou la jalousie. Après la victoire de Despannaperas contre les espagnols en 1810, il avait inutilement fait arrêter l’armée pour préparer son entrée triomphale dans Séville, permettant ainsi à nos ennemis de se barricader dans Cadix. Quelques mois plus tard, il avait refusé d’envoyer à Soult l’artillerie de siège dont il avait besoin pour abattre les murailles de Badajoz. Le maréchal en avait été réduit à faire lui-même forger des canons dans l’arsenal de Séville, pendant que les grosses pièces françaises reposaient, inutiles, dans le parc d’artillerie de Salamanque. Tout cela avait créé entre les deux hommes une haine profonde qui divisait le camp français.

soult12 C’est dans cette atmosphère exécrable que je pris mes fonctions auprès de Soult. Je ne mis pas longtemps à me rendre compte de ses formidables qualités de stratège. Avant mon arrivée, il avait déjà écrasé à plusieurs reprises la médiocre infanterie espagnole, comme à Ocaña en 1809. Face à un Wellington toujours prudent, privilégiant les positions défensives fortifiées, où son infanterie excellait à causer des dommages aux assaillants, Soult avait appris à manœuvrer, en lançant sa cavalerie ou son infanterie légère sur les ailes de l’ennemi pour le contourner et le prendre à revers. C’est ainsi qu’il avait réussi à faire décamper son adversaire au combat d’Alba de la Tormes, à la fin 1812, le contraignant à rebrousser chemin vers sa base arrière du Portugal.

soult13 Mais je m’aperçus rapidement que ce grand militaire avait aussi appris à concilier, contrairement à ses ancêtres maternels, son devoir avec ses intérêts personnels. En fait, il s’enrichissait sans vergogne, et surtout constituait, au fur et à mesure de ses déplacements, une fabuleuse collection d’œuvres d’art : les Murillo et les Velasquez étaient promptement décrochés des châteaux et des monastères espagnols, emballés, et expédiés en France, vers la propriété du maréchal à Saint-Amand. Et leur mode d’acquisition était souvent – c’est le cas de le dire – fort peu catholique. Je me souviens ainsi que Soult avait fait un jour condamner à mort deux moines cordeliers, convaincus d’aider les guérillas. Le monastère vint en délégation supplier le Maréchal de leur accorder la vie sauve, en lui offrant une superbe « Ascension de la vierge » pour prix de sa mansuétude. Il accepta le marché. Et le soir, il me dit en riant : « Voyez ce tableau, d’Hatel : il ne m’a coûté que deux cordeliers ».

soult14 Vers la fin de 1812, la guerre d’Espagne n’avait pas de vainqueur décidé. Les français, après la défaite de Marmont aux Arapiles, avaient dû évacuer l’Andalousie. Mais les anglais, étrillés par Soult à Tormès, s’étaient ensuite repliés vers le Portugal. Quant aux troupes régulières espagnoles, de faible valeur militaire et plusieurs fois battues, elles ne constituaient plus une menace importante pour les nôtres. Mais Soult, fatigué et las, avait demandé son rappel à l’Empereur, qu’il obtient au début de 1813. En fait, Napoléon souhaitait surtout qu’il l’aide à reconstituer l’Armée impériale, détruite pendant la campagne de Russie, pour affronter la nouvelle coalition des alliés en Allemagne.

soult15 Soult me demanda de le suivre. J’avais, au cours de ces deux années réussi à gagner peu à peu sa confiance par mon application scrupuleuse à accomplir mes devoirs d’officier d’Etat-major. Envoyé dans de périlleuses missions de liaison, au milieu de campagnes infestées de guérillas, j’avais été plusieurs fois laissé pour mort ou prisonnier. A la difficile bataille de La Albuhera contre Beresford, j’avais réussi à arrêter la débandade d’un régiment d’infanterie légère, à le regrouper autour du drapeau et à le ramener à l’assaut.

soult28 J’avais aussi conseillé Soult dans le choix des œuvres d’art pour sa collection personnelle, remplaçant dans ce rôle son aide de camp Franceschi, fait prisonnier par l’ennemi puis mort de la fièvre jaune dans un cachot de Carthagène. J’avais même été le témoin, l’intermédiaire et le confident – entre hommes ces choses ne s’oublient pas – de ses amours avec une belle andalouse, Doña Maria de la Paz.

soult16 Durant la malheureuse campagne d’Allemagne, Soult se couvrit à nouveau de gloire. Il joua notamment un rôle décisif lors de la bataille de Bautzen, au cours de laquelle il réussit à enfoncer le centre de l’Armée prussienne, tandis que Ney la prenait en tenailles. Il retrouva ainsi la pleine confiance de Napoléon, que les calomnies de Joseph, ainsi que de certains de ses propres officiers, qui l’avaient accusé en 1808 d’avoir voulu se faire couronner Roi du Portugal, avaient un moment ébranlé. Un témoignage éclatant de ce retour en grâce fut donné par sa nomination à la tête de la Garde impériale, après la mort de Bessières.

soult17 Mais nos routes avaient alors provisoirement divergé. Le manque d’officiers du rang expérimentés – ils avaient été décimés par la campagne de Russie – avait facilité ma nomination comme capitaine dans un régiment d’infanterie de ligne. Et c’est donc au premier rang de nos troupes que j’assistais à la navrante défaite de Leipzig, puis à la retraite vers la France, par Hanau et la Forêt Noire. Je pris ensuite part, lors de la campagne de France, à plusieurs engagements victorieux contre les russes et les prussiens, qui n’empêchèrent malheureusement pas la première abdication.

soult18 Pendant ce temps, Soult avait retrouvé son vieil ennemi Wellington. Celui-ci avait battu à plate couture, à Victoria, Joseph le couard, qui s’était enfui avant même la fin de la bataille. Il avait ensuite chassé nos troupes d’Espagne et commencé à envahir le sud-ouest de la France. Un mouvement que Soult, malgré tout son sens tactique, ne parvint qu’à ralentir du fait de la faiblesse des troupes françaises, minées par les désertions. Et les anglais étaient déjà devant Toulouse, que nos soldats défendaient à un contre trois, lorsqu’y parvint la nouvelle de la première abdication.

soult19 Mis en demi-solde en mai 1814, je retournai alors dans ma famille pour y vivre quelques mois de repos et de bonheur. J’y fus accueilli par mon épouse Mireille avec des transports de joie : outre le plaisir de me voir revenir vivant et entier, cette tigresse au cœur d’or était profondément rassurée de savoir que j’échappais ainsi aux tentations des cantonnements et des rencontres de hasard.

soult20 Mais cet intermède dura peu. Je fus en effet rappelé en catastrophe en mars 1815 à l’Etat-Major impérial, dont Soult avait pris le commandement depuis le retour de Napoléon. Un travail véritablement titanesque nous y attendait : reconstituer, en moins de trois mois, la plus puissante armée d’Europe à partir du niveau lamentable où l’avait réduit la première Restauration. Il fallait pour cela à la fois rappeler les officiers mis en congé, lever et entraîner de nouvelles troupes pour reconstituer les cadres, fabriquer armes, munitions et uniformes, mettre en place l’intendance, le train et l’approvisionnement, réarmer les forteresses, dresser les plans de bataille.

soult21 Malgré nos efforts désespérés, nous ne parvînmes à construire, par manque de temps et de moyens, qu’un outil aux faiblesses criantes. C’est ainsi qu’au moment du départ de l’Armée du nord vers la Belgique, en juin 1815, plusieurs régiments nouvellement levés n’avaient pas encore reçu leur tenue militaire. Certains soldats moururent ainsi, pendant la campagne, sans même avoir eu le bonheur de porter l’uniforme français.

soult22 Le dernier acte de la tragique épopée se noua au matin du 18 juin 1815, en face du plateau de Mont-Sant-Jean. Soult me fit alors part de ses craintes : « Je connais cette position, où j’ai combattu les autrichiens en 1794. Elle est parfaite pour la défensive : il suffira à Wellington de s’abriter de notre artillerie derrière la contre-pente du plateau, et d’y attendre tranquillement nos soldats pour les faire fusiller à bout portant par la ligne d’infanterie. Et, le connaissant bien, je sais que c’est exactement ce qu’il va faire ».

– Mais, monsieur le Maréchal, pourquoi ne pas mettre en garde l’Empereur ?

soult23 – « A quoi bon ? Il ne m’écouterait même pas. Il prend Wellington pour un mauvais général et les anglais pour de mauvaises troupes. Ce en quoi il se trompe lourdement ». Et il finit par cette terrible confidence : « vous savez, d’Hatel, c’est un homme fatigué que l’Empereur. Ce n’est plus le génie d’Austerlitz. D’ailleurs, moi aussi j’ai vieilli. La famille me manque. Au fait, comment va votre épouse Mireille ? » Il fallait qu’il se sente bien ébranlé intérieurement pour se laisser aller en un tel moment à des confidences et des familiarités si inhabituelles pour lui.

soult24 Enfin, vers 11 heures, la bataille commença. Et c’est ainsi que je me retrouvais, en ce début d’après – midi du 18 juin 1815, à galoper vers Grouchy pour lui demander de venir prêter main forte à l’Empereur. Après une cavalcade salissante, mais sans incidents, dans les fondrières boueuses de la campagne belge, j’arrivais à bon port auprès du maréchal, vers 16 heures, presqu’en même temps que l’autre aide de camp, Du Tertre. Nous fûmes donc témoins directs de décisions sur lesquelles on a beaucoup glosé, parfois au mépris de la vérité historique, mais où n’interviennent ni la fatalité, ni la trahison, ni l’incompétence, mais seulement les temps : celui qui passe et celui qu’il fait.

soult25 Grouchy avait reçu la veille de l’Empereur l’ordre de se lancer, avec trente mille hommes, à la poursuite des prussiens, sans savoir très bien où ils se trouvaient. Ses deux adjoints, Vandamme et Gérard, ne décoléraient pas d’avoir été mis sous ses ordres et ne manquaient pas une occasion de lui faire sentir. Ils s’étaient même violemment apostrophés avec lui, trois heures plus tôt, lorsque que le bruit lointain de la canonnade s’était fait entendre : face à Gérard et Vandamme, partisans de marcher au canon, Grouchy avait répondu que les ordres stricts de l’Empereur étaient de poursuivre les prussiens, qu’il croyait encore regroupés autour de Wavre alors que le gros de leur armée avait déjà obliqué vers l’ouest pour porter secours à Wellington.

soult26 Mon arrivée déclencha une seconde altercation, au cours de laquelle ces officiers supérieurs faillirent en venir aux mains et échangèrent maints jurons[1] : Je ne sais si Cambronne prononça vraiment son célèbre « merde » au soir de la bataille, mais je peux témoigner que ce mot fut utilisé une bonne dizaine de fois lors de cette algarade. « Il faut marcher immédiatement au canon ! » dit Gérard. « C’est inutile, la bataille est sans doute déjà gagnée, et de toutes manières, nous arriverions bien après la fin des combat » dit Grouchy. «Valaze, le chef du génie, se fait fort de mon ouvrir un chemin en trois heures», dit Vandamme. « Cette assurance me paraît reposer davantage sur des espérances que sur des réalités, répondit Grouchy. Avez-vous vu l’état des routes ? L’artillerie ne passerait pas ». « Laissez-moi au moins accourir vers l’Empereur avec mon corps de cavalerie ! » supplia Exelmans ». « Non, je commettrais une erreur militaire majeure en fractionnant ainsi mes forces au contact de l’ennemi ».

planc27 La vérité m’oblige à écrire que Grouchy n’avait pas vraiment tort : ce sont les ordres mêmes de l’empereur qui avaient entraîné, de manière rendue irréparable par les caprices du temps, le fractionnement de l’armée de nord. Et même si, cédant à l’instance de ses subordonnés, Grouchy avait décidé de marcher au canon dès le milieu de la journée, il serai sans doute arrivé trop tard pour infléchir le sort des armes. Sa décision, ce jour-là, n’eut pas pour conséquence la défaite de la France, mais seulement le salut de son propre corps d’armée.

Quant à moi, mis en demi-solde après la restauration, je retournais au sein de ma famille, à Bordeaux. Après toutes ces épreuves et ces vaines souffrances, je fus pendant plusieurs années en proie à un sentiment d’amertume et de révolte. Selon les jours, je me livrais à la boisson ou tenais en public des propos séditieux qui me valurent plusieurs mises en garde de la police des Bourbons. J’aurai sans doute, comme tant de mes anciens camarades de combat, glissé sur la pente de la déchéance sans l’aide de mon épouse Mireille, un femme de caractère qui m’aida, avec ses manières un peu brusque héritées de sa famille paternelle, à remonter la pente. « Cessez de gémir sur vous-même, mon ami. Ce qui est fini est fini. Chez les Grenier, on n’a l’habitude ni de geindre, ni de pérorer. On affronte les difficultés de la vie en silence. Et puis arrêtez de boire ainsi : que penserait plus tard votre fils s’il vous voyait dans cet état ? ».

soult27 Grâce à elle, je parvins au bout de quelques années à relever la tête. Je commençais à travailler dans l’étude de mon père, que je repris quelques années plus tard. Je suis ainsi devenu, au fil des ans, l’un des notaires les plus prospères de la région, doté d’une riche clientèle d’armateurs et de vignerons. Grâce à l’appui de mon grand oncle, devenu chef du gouvernement de Louis-Philippe, j’espère être bientôt élu maire de la ville. Et mon premier acte sera alors d’ériger un mémorial à mes anciens compagnons, les braves soldats de l’Empereur.

Bordeaux, le 23 juin 1842

Source principale :, Le maréchal Soult, par Frédéric Hulot, éditions Pygmalion, 2003

 

 


[1] Cette scène est en partie imaginaire. A l’heure où elle est censée avoir lieu, ses protagonistes supposés étaient en fait dispersés autour de Wavre, en train d’affronter le corps de Von Thielmann. Une discussion très similaire eut bien lieu, mais quatre heures plus tôt, entre Gérard et Grouchy.

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