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Désastre à Friedland

frie1 Cela faisait plusieurs jours que nous marchions pour échapper à Napoléon. Depuis Eylau, où nous avions mis en échec l’armée française, ébranlant le mythe de l’invincibilité impériale, L’ogre Corse n’avait eu de cesse de prendre se revanche afin de restaurer son prestige et d’anéantir la dernière armée qui faisait encore obstacle à sa totale mainmise sur l’Europe : celle du Tsar, commandée par Benningsen.

frie2 Elle avait été vraiment acharnée, cette bataille d’Eylau. Je me souviens de la manière dont la cavalerie lourde française avait transpercé nos carrés à plusieurs reprises, sans parvenir à les écraser. Serrés les uns contre les autres, sur trois rangs, dans un froid glacial, nous attendions en silence le choc mortel. Nous les vîmes arriver vers nous au galop, hurlants, l’épée déjà prête à nous embrocher, leur élan à peine freiné par les décharges de mitraille que crachaient nos canons : cuirassiers à la cuirasse étincelante, grenadiers à cheval avec leur énorme bonnet d’ourson et leur jugulaire de cuivre. A vingt pas, nous tirâmes sur eux à bout portant, faisant tomber beaucoup d’hommes et de chevaux des premiers rangs, qui emportés par l’élan, virent rouler mourants jusqu’à nos rangs et s’embrocher sur nos baïonnettes croisées.

frie3 Mais les survivants arrivaient au même moment sur nous de toute leur formidable puissance : 3000 cavaliers lancés à toute allure !! Dès que leur masse mobile percuta le mur des fantassins, le silence de l’attente fit place au brouhaha du combat : les hurlements des blessés, les hennissements des chevaux, les jurons et les ordres, le cliquetis des sabres, les coups de pistolets, le piétinement de milliers de soldats luttant dans la neige donnaient à qui voulait entendre un assez bon avant-goût de l’enfer. Mais personne n’écoutait vraiment : ivres de violence, de haine et de terreur, nous étions trop occupés, chacun pour son compte, à tuer et à survivre.

frie4 Les cuirassiers enfonçaient d’en haut la pointe de leur épée dans nos épaules et nos poitrines, brisaient nos reins à coups d’éperons, nous écrasaient de tout leur poids. De notre côté, nous répliquions à coup de baïonnettes, essayant d’atteindre leurs parties les plus vulnérables : poitrail et jarrets des chevaux, jambes et visages des cavaliers. Ceux d’entre eux qui avaient le malheur de tomber à terre, accablés par le poids de leur cuirasse, à demi assommés par le choc, peinaient à se relever. Nous nous précipitions alors sur eux, à trois ou quatre, pour les égorger.

frie5 Malgré notre résistance, la cavalerie impériale brisa bientôt nos rangs. Nos lignes désunies, chacun de nos fantassins devenait un frêle gibier à la merci des coups de sabres de ces centaures harnachés de fer. Beaucoup d’entre nous n’eurent d’autre choix que de s’allonger à terre pour échapper aux coups de l’ennemi. Mais, ce faisant, ils cessaient aussi leur résistance, risquant de transformer en une véritable boucherie l’action des cavaliers dès que ceux-ci auraient ajusté leurs coups. Heureusement, croyant notre ligne définitivement vaincue et impatients de parachever leur victoire, leurs officiers ordonnèrent de continuer la charge afin de bousculer le reste de notre armée. C’était mal connaître l’acharnement des fantassins russes : cette précipitation nous sauva et faillit provoquer la perte des français.

frie6 Dès que la tempête des cavaliers s’éloigna, nos officiers nous ordonnèrent de reformer nos rangs. Sans une plainte, les survivants se relevèrent d’entre les morts pour reprendre leur place au combat. Parmi eux, beaucoup d’hommes gravement blessés, mais qui trouvaient dans l’amour de la Patrie et de la Sainte Religion la force de se tenir debout. Je me souviendrai toujours de l’un d’eux qui, la main droite coupé et hâtivement bandée, avait empoigné son fusil de la main gauche !!! L’infanterie russe, dressée comme une forêt de chênes que les coups de sabre avaient entaillée, mais pas abattue, se tenait à nouveau, silencieuse et droite, face à l’ennemi.

frie7 Celui-ci ayant dans l’intervalle achevé de traverser notre armée de part en part, se trouva ainsi placé dans une situation étrange et terrifiante. Au lieu du champ de cadavres et du troupeau de fuyards épouvantés qu’il croyait avoir laissé derrière lui, il voyait se dresser sur le chemin de son retour, comme une armée de spectres invulnérables à leurs coups, nos carrés ressuscités. Les grenadiers à cheval étaient même pratiquement encerclés par notre infanterie. Il leur fallait donc, à nouveau, charger une seconde fois pour dissocier nos rangs et retourner à l’abri de ses propres lignes.

frie8 Mais cette fois, ils ne pouvaient plus bénéficier ni de la force donnée par l’élan, ni l’effet de terreur provoqué chez les fantassins par l’angoisse du choc avec l’énorme masse des cavaliers. Ils étaient trop près de nos lignes pour lancer leur galop avec toute sa puissance. Quant à la peur, notre résistance farouche montrait assez que nous avions su la vaincre. Aussi leurs pertes furent-elles bien plus lourdes sur leur chemin de retour, même s’ils parvinrent encore une fois à dissocier nos rangs. Lorsqu’ils se furent éloignés, plusieurs centaines des leurs jonchaient la neige ensanglantées, leurs cuirasses et leurs bonnets à poils mêlés à l‘uniforme verts sombre de nos soldats tombés au champ d’honneur. Et parmi eux, plusieurs de leurs fameux généraux, comme d’Hautpoul, commandant des cuirassiers, avaient laissé la vie.

frie9 C’était il y quatre mois de cela. Saignées à blanc par cette terrible bataille, épuisées par l’hiver, nos armées avaient ensuite suspendu les combats pour les reprendre au printemps. Et ce 13 juin, alors que le soleil se couchait sur la Poméranie, l’armée russe, talonnée par celle de Napoléon, était en route vers Koenigsberg pour s’y réfugier et réunir ses forces à celle de la dernière armée prussienne encore en état de combattre, celle de Lestocq. Mais nos 70 000 hommes étaient épuisés par six jours de marches et de combats.

frie10 Notre route passait par une petite ville nommée Friedland, au bord de la rivière Alle. C’est là que, vers le soir, notre avant-garde débusqua un parti de hussards français qui exploraient la ville, dispersés par petits groupes. Sans hésiter, ils les chargèrent, les firent reculer. Les autres essayèrent bien de nous envoyer quelques coups de pétoires et de pistolet. Mais ils furent bientôt obligés de se replier précipitamment, sans attendre leur reste. Plusieurs pelotons, encerclés, furent même faits prisonniers.

frie11 Cela nous redonna du cœur au ventre. Au fond, ils n’étaient pas si terribles que cela, ces français, qui s’enfuyaient au premier coup de fusil. C’est sans doute ce qui décida Benningsen à franchir la rivière pour courir à leurs trousses et anéantir ainsi quelques milliers d’ennemis. Il ne savait pas qu’il se précipitait ainsi dans la gueule du loup.

frie12 Il envoya d’abord quelques régiments de cavalerie pour courir aux trousses des hussards. Mais ceux-ci furent arrêtés, au milieu de la plaine, par des troupes ennemies, retranchées dans quelques villages. Croyant avoir affaire à un faible parti, notre commandant en chef envoya alors, pendant la nuit, de l’infanterie pour les réduire. Celle-ci se répandit dans la plaine, sur plusieurs kilomètres, en direction de la chaussée de Koenigsberg, à la recherche des français.

frie13 Les ayant accrochés, il les attaqua vers le village de Posthenen, après les avoir fait copieusement canonner par l’artillerie de Doctorov, tandis qu’à notre gauche, Bagration les repoussait dans le bois de Sorlack. Mais après avoir donné quelques signes de faiblesse, l’ennemi parvenait à se maintenir. Un peu plus tard, vers notre droite, il parvenait même à emporter le village d’Heinrichdorf. Pour en finir, notre général fit alors passer presque toute son armée sur la rive nord. Mais nos attaques sur les positions ennemies, contre toute attente, se soldèrent par un échec.

frie14 Sans prendre conscience du danger dans lequel il nous mettait, le commandant en chef ordonna alors à nos troupes un repos dont elles avaient d’ailleurs fort besoin, et qui dura jusqu’au début de l’après-midi. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il donnait ainsi à Napoléon le temps d’arriver avec toute son armée pour secourir le maréchal Lannes, qui jusque là avait été seul à nous faire face avec son corps d’armée.

frie15 Lorsqu’il comprit enfin que l’armée française toute entière se préparait à nous attaquer, Bennigsen commença à donner le signal de la retraite pour échapper au piège dans lequel il s’était lui-même enfermé. Mais il ne faisait ainsi qu’aggraver la précarité de note position. Notre armée avait été jetée en désordre, sans plan, préétabli, dans la plaine de Friedland. Ses différents corps, isolés les uns des autres par des accidents de terrains, comme le ravin du moulin ou la rivière Alle, formaient autant de tronçons séparés qui ne pouvaient se soutenir mutuellement en cas de besoin. Acculée à la rivière par ses reculs successifs, coincée dans le goulot d’étranglement des petites rues de Friedland et des ponts trop peu nombreux jetés sur la Alle, elle se disposait pas de la profondeur stratégique nécessaire à ses manœuvres.

frie16 C’est alors que Napoléon lança simultanément, un peu avant six heures du soir, plusieurs offensives qui transformèrent en quelques instants la précarité de notre position en déroute complète.

A notre aile gauche, une batterie d’artillerie sema dans nos rangs une confusion, rapidement mise à profit par un assaut général d’infanterie. Les troupes de Bagration furent ainsi contraintes de franchir à gué, dans le plus grand désordre, la rivière Alle pour trouver refuge sur l’autre rive. Elles perdirent ainsi tout leur matériel, tandis qu’un grand nombre de nos soldats se noyaient. Arrivées sur l’autre rive, nos troupes, gagnées par la panique, se débandèrent alors complètement.

frie17 Au centre, l’attaque du 6ème corps de Ney, avec en fer de lance la division Dupont, repoussa nos troupes dans Friedland, où elles furent bientôt engluées dans une cohue épouvantable. Les boulets de quelques batteries françaises achevèrent alors de semer l’affolement et le désordre dans nos rangs.

plan21 C’est à ce moment que notre aile droite, commandée par Gortchakov, tenta de repousser Ney des faubourgs de la ville pour dégager notre ligne de repli, ce qui donna lieu à un terrible combat de rue.

frie18 Après avoir eu un moment le dessous, les français, par une contre-attaque brutale, parvinrent à repousser nos troupes. Menacées d’encerclement, celles-ci ne trouvèrent alors le salut que dans une fuite éperdue, laissant sur le terrain plus de 10 000 morts et blessés.

Voila ce que fut la bataille de Friedland, qui permit à Napoléon, par la défaite de l’armée russe, d’asseoir pour plusieurs années sa domination sur l’Allemagne, la Prusse et la Pologne.

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