Le soja transgénique : bienfait ou malédiction pour l’Argentine ?

ImageLe soja transgénique : bienfait ou malédiction pour l’Argentine ?

Par Fabrice Hatem

Dans un article récent, l’écrivain argentin Mempo Giardinelli évoquait en termes déchirants le drame des indiens de l’éthnie Qom, chassés de leur terres et livrés à une existence misérable par la déforestation et l’extension des cultures industrielles de soja dans leur territoires ancestraux de la province du Chaco, au Nord-est de l’Argentine[1]. Le terme de « génocide » a même été utilisé par certaines ONG altermondialistes. Ce thème, quoiqu’étranger au tango, touche profondément à la réalité de l’Argentine contemporaine, et, au-delà, à un enjeu beaucoup plus vaste : le coût écologique et humain de l’expansion des activités agro-industrielles. Nous essayerons de le traiter sans parti pris, en exposant d’abord les faits, pour ensuite analyser les positions opposées des parties prenantes au débat.

Le « boom » du soja transgénique

C’est en 1996 que la firme américaine Monsanto introduisit en Argentine une nouvelle variété de soja génétiquement modifiée, le « round up ready », dont la principale caractéristique est de résister à l’herbicide « Round up », à base de glyphate, également vendu par Monsanto. Elle offrait ainsi aux agriculteurs la possibilité d’augmenter de manière spectaculaire la productivité des exploitations de soja, tout en réduisant – c’est du moins ce qui était promis – la consommation d’herbicides. Le succès fut spectaculaire : alléchés par la hausse des cours mondiaux du soja, séduits par la renonciation par Monsanto à ses royalties sur les semences, les agriculteurs argentins se convertirent massivement à cette production, qui désormais occupe près de la moitié des terres cultivées du pays.

D’un point de vue strictement économique, le succès est incontestable, presque miraculeux. Devenue, avec 37 millions de tonnes de grains produites en 2006, le premier exportateur mondial de soja, l’Argentine lui doit largement le redressement spectaculaire de sa balance commerciale depuis la grave crise économique de 2002. Crise de la vache folle et pression de la demande chinoise aidant, les ventes vers l’Europe et l’Asie ont progressé rapidement, notamment pour l’alimentation du bétail. D’après les statistiques officielles, environ 30 % des exportations argentines sont aujourd’hui liées à la filière céréalière, reléguant loin derrière les traditionnelles exportations de viande.

Des effets secondaires jugés négatifs

Mais cette expansion fulgurante – incontrôlée disent certains – a aussi modifié en profondeur la physionomie agricole du pays, avec des conséquences humaines et environnementales souvent considérées comme néfastes. La liste de ces impacts – réels, potentiels, ou supposés -est fort longue. Avide de grands espaces, la production de soja favoriserait la concentration des terres et aurait joué un rôle majeur dans la disparition de 100 000 petites exploitations agricoles – soit 25 % du total national – depuis le début des années 1990. L’épandage massif d’herbicides -détruisant indistinctement toutes les espèces végétales autres que le soja – aurait réduit la biodiversité locale et parfois ravagé les petites cultures vivrières voisines ; il est de plus suspecté d’avoir des conséquences négatives sur la santé humaine. Obligés d’augmenter progressivement les doses d’herbicides du fait de l’apparition de végétaux résistants, sommés par Monsanto de payer désormais des redevances sur les semences, les agriculteurs auraient vu se dégrader leurs marges ; au point certains d’entre eux accusent aujourd’hui la firme américaine de les avoir « pris au Piège »[2].

Enfin l’extension phénoménale des surfaces cultivées en soja – notamment le long de ce que l’on appelle la « frontière agricole » du nord du pays – bouleverserait les équilibres environnementaux. Plus de 800 000 hectares de forêts et de savane auraient ainsi été défrichés en dix ans pour faire place à la monoculture industrielle, notamment dans les provinces du Chaco, de Santiago del Estero, de Salta, du Chubut de Missiones. Avec pour conséquence immédiate la destruction de nombreuses espèces naturelles. Et, au bout de quelques années, l’apparition redoutée d’un phénomène redouté de « latérisation » liée à l’appauvrissement accéléré des terres par la culture intensive, transformant ces espaces en semi-déserts ; tandis que les inondations se multiplient, comme encore récemment dans la province de Santa Fé, du fait la non-absorption des eaux de pluie par le sol[3].

Cette destruction massive d’espaces naturels aurait également un coût humain. Elle perturberait en effet gravement les conditions d’existence des habitants des zones rurales concernés – souvent d’origine indienne – chassés de leurs terres par les agro-exploitants et souvent contraintes, dans des conditions de grande précarité, à l’exode vers les villes. Un phénomène, qui, dans la seule province du Chaco, aurait touché plusieurs milliers de personnes. Voici pour les faits, avérés ou supposés. Place maintenant à leur interprétation – ou à leur reconstruction.

L’argumentaire alter-mondialiste

En Argentine comme ailleurs, les mouvements écologistes ou altermondialistes se sont mobilisés autour de la cause emblématique du « soja transgénique ». Leur discours séduit a priori par son efficacité manichéenne[4]. D’un côté les « méchants » : multinationales, le plus souvent nord-américaines, prêtes à toutes les manipulations – génétiques ou juridiques – pour augmenter leurs profits ; fonds d’investissements agricoles détruisant de splendides espaces naturels pour les supplanter par une agro-industrie sans âme, surexploitant les sols jusqu’à la désertification ; autorités politiques refusant de reconnaître aux populations indiennes locales un droit de propriété sur leurs terres ancestrales. De l’autre, les « victimes » : petits paysans ruinés par l’épandage massif d’herbicides, populations indiennes dont le mode de vie traditionnel, bien sur en « osmose parfaite » avec leur environnement, est subitement détruit par l’expropriation et l’irruption des cultures industrielles[5]. Enfin, les « justiciers » : jaguars motocyclistes de Greenpace freinant la déforestation par des opérations commandos ; agronomes et médecins courageux persistant à dénoncer les méfaits supposés des OGM malgré les pressions dont ils seraient l’objet ; journalistes et hommes de lettre témoignant, sous le choc de l’indignation, des dégâts humains provoqués par l’agro-capitalisme ; syndicats de petits paysans défendant une agriculture à taille humaine, davantage orientée vers la satisfaction des besoins locaux que vers la grande exportation, etc. Les rôles sont clairs, et si la pièce est bien mise en scène, on a toutes les raisons d’y croire. Mais la seule utilisation du noir et du blanc est-elle suffisante pour décrire une réalité forcément complexe et nuancée ?

La question indienne

L’utilisation croissante du thème de l’indianité par les associations altermondialistes révèle à cet égard les dangers d’une reconstruction forcée de la réalité par un discours idéologiquement orienté. Certes, on ne peut nier que l’actuelle expropriation des indiens du Chaco par les agro-industriels s’inscrit dans une longue liste d’injustices et de massacres dont ont été victimes les primo-habitants de l’Argentine[6]. On en peut nier que les survivants de ces massacres puis leurs descendants -une population estimée aujourd’hui à environ 1 million d’habitants, soit 3 % de la population argentine – a ensuite été cantonnée aux marges inférieures de la société, cumulant les handicaps en termes d‘analphabétisme, de pauvreté, et est victime encore aujourd’hui d’un racisme sournois. On ne peut nier que, malgré la réforme constitutionnelle de 1994, les droits de certaines populations rurales d’implantation ancienne (dites « communautés indiennes ») sur les terres qu’elles occupent depuis des générations ne sont toujours pas reconnus par un cadastrage approprié. Enfin, on peut se féliciter que ces groupes sociaux marginalisés s’organisent aujourd’hui pour mieux défendre leurs droits et leur dignité.

Mais la référence croissante à l’indianité dans le discours revendicatif, largement relayé les associations altermondialistes, est également porteurs d’erreurs, d’excès et de dangers. La référence fréquente à la « merveilleuse cosmogonie guarani » ou à l’osmose supposée des habitants indiens avec leur milieu naturel, conduisent à projeter sur ces populations une image figée et intemporelle, rappelant le mythe du « bon sauvage » de Jean -Jacques Rousseau, et qui n’a que peu de rapport avec leur mode d’existence actuel. Les tentatives de redonner vie à des « communautés » organisées sur un mode traditionnel (conseil des anciens, etc.), risquent d’enferment les habitants des villages concernés dans des schémas d’organisation souvent « pré-formatés » par des activistes d’origine urbaine, et qui sont rapidement instrumentalisés par quelques habiles individus, pas moins « politiciens » qu’ailleurs[7]. La référence constante à la « victimisation » passée et présente de la « communauté »[8] constitue le terreau d’un discours à consonance xénophobe, voire raciste (les « bons » indiens contre les « méchants » blancs destructeurs de la nature), qui pour venir d’ex-colonisés, n’en n’est plus acceptable et peuvent conduire aux mêmes dérives dangereuses[9]. Enfin, la mise en scène de l’injustice présente sert de base à des stratégies revendicatives concernant la propriété de la terre, sans que rien ne garantisse – sauf les discours auto-légitimateurs des « représentants » desdites « communauté » – que celle-ci sera de ce fait mieux utilisée au bénéfice de chacun.

Au total, on peut souhaiter que les effets secondaires négatifs de l’actuel développement agricole de l’Argentine soient mieux contrôlés, et que d’une manière plus générale les fruits en soient mieux répartis au sein de la population du pays, sans pour autant accepter que les faits soient déformés et leur enchainanement simplifié au profit d’une action de propagande. Il n’y a pas actuellement en Argentine de génocide des indiens Qom, et les graves difficultés vécues actuellement par ces populations ont bien d’autres causes que l’action des multinationales américaines.

Fabrice Hatem




[1] Pour accéder à ce texte sur internet : http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=12156
[2] Monsanto, de son côté, affirme défendre simplement ses droits de propriété intellectuels face notamment à l’expansion du traffic de semences au marché noir.
[3] Sur ce sujet, voir l’excellent reportage d’Arte, visionnable sur internet : http://blog.argentine-news.com/comment-largentine-sest-pris-les-pieds-dans-le-soja-transgenique-2439.htm
[4] Pour un exemple typique d’argumentaire alter-mondialiste, voir par exemple l’article de Pierre-Ludovic Viollat :  http://www.monde-diplomatique.fr/2006/04/VIOLLAT/13346
[5] Voir sur ce thème l’interview de Vilma Perez y Zarate : http://www.alterinfos.org/spip.php?article1025
[6] Et qui a culminé, il y a 120 ans, lors des guerres dites du Désert – en fait des campagnes d’extermination pure et simple des indiens de la Pampa.
[7] Sur cette instrumentalisation de la référence à l’indianité, voir par exemple l’article de Christophe Giudicelli et Maité Boullosa : http://nuevomundo.revues.org/document863.html
[8] Dont le dernier avatar est la référence à un prétendu « génocide » dont seraient victimes les indiens Qom, terme totalement outrancier pour désigner le terrible drame vécu actuellement par certains membres de ce groupe humain.
[9] On pourrait pas exemple analyser en détail comment, à partir d’un fait malheureusement trop réel – par exemple la situation misérables des indiens d’ethnie Qom dans la région du Chaco – on en vient à désigner un responsable unique – Monsanto, la société forestière Macana Forestal, etc., alors que ce situation est en fait imputable à un faisceau de facteurs négatifs – par exemple la mauvaise qualité des hôpitaux publics, la sous-éducation des populations concernées, etc. Pour un exemple d’argumentation outrancière, voir l’article de Alberto Lapolla : « Argentina : del granero del mundo al hambre generalizado, de la mano del monocultivo de soja transgénica », Rebelión, 31 mars 2004

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