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Comment j’ai inventé le tango

Je suis né il y a presque 80 ans de cela, en 1791, dans le village de Thorame, dans les basses-Alpes. Qui eut dit alors, que je finirais mes jours en tant qu’aieul d’une lignée de musiciens sur les rives du Rio de la Plata ? Mon père, notaire au bourg voisin d’Allos, était tout disposé à voir son fils aîné reprendre son étude, et malgré mon attirance pour la musique, j’avais déjà commencé, depuis l’âge de 15 ans, à occuper auprès de lui les fonctions de clerc. Mais les guerres napoléoniennes avaient dépeuplé notre village de beaucoup de ses jeunes hommes et l’état de ceux qui rentraient incitait de moins en moins les autres à suivre leurs traces dans la carrière militaire. Alors, quand vint, en 1810, l’ordre de levée anticipée de la classe 1811, je m’empressais, plutôt que de me rendre à la caserne d’Aubagne où j’étais appelé, de partir me cacher dans le maquis comme beaucoup d’autres jeunes gens du village- avec le soutien actif des habitants de la région. Celui-ci fut, pour ce qui me concerne, particulièrement assidu de la part de la fraction féminine de la population, dont je ne manquais jamais de récompenser les livraisons de jambons et de chemises propres par quelques notes de ma guitare.

Au fil des mois, cependant, les gendarmes intensifiaient leur traque, et beaucoup d’entre nous furent pris pour être envoyés dans des bataillons de réfractaires, soumis à la plus dure des disciplines. Ma situation devenant intenable, je décidais de quitter la France pour gagner de terres plus hospitalières. Ma fuite fut favorisé par une cantinière d’un régiment de ligne, fort sensible à mes sérénades, et alors cantonnée dans les Bouches-du Rhône. Ce fut ainsi caché dans une carriole militaire tout à fait réglementaire que le réfractaire René Duret entra dans Marseille.

Je fus ensuite pris en charge, derrière le fort du Pharo où m’avais conduit ma mélomane bienfaitrice, par des pécheurs catalans dont les barques se trouvaient rassemblées dans une petite crique. Après un périple dangereux et compliqué, je gagnais la Sicile, alors gouvernée par les Bourbon de Naples, alliés des anglais. A bout de ressources, je dus prendre un engagement comme matelot à bord d’un brick appareillant pour Gorée, au Sénégal. Peu après avoir passé le détroit de Gibraltar, je pus observer l’une des sinistres destinées auxquelles ma fuite n’avait permis d’échapper : devant Cadix, je distinguais, de très loin, plusieurs grands navires démâtées, appelés « pontons », dont mes camarades s’expliquèrent qu’ils servaient de prisons, ou, plus exactement, de mouroirs, aux prisonniers français de la guerre qui faisait alors rage en Espagne.

Là-bas, toujours à la recherche d’un quelconque gagne-pain – n’ayant que pour tous biens ma guitare, ma jeunesse et ma liberté – je n’eu d’autre choix que de m’embarquer à bord d’un bateau négrier chargé d’une cargaison d’esclaves à destination du Rio De la Plata. Je dois dire que ce ne fus pas sans un grand serrement de cœur que j’achetais ainsi ma survie au prix de la liberté d’autres hommes, d’autant que ces nègres et ces négresses étaient affreusement maltraités par les brutes qui les conduisaient vers la servitude. Dès cet instant, partageant au fond de moi-même les sentiments de ces hommes déracinés de leur patrie pour être à jamais exilées vers des rivages inconnus, je commençais à éprouver pour eux une sympathie qui plus tard allait profondément influencer ma vie, et j’ose le dire, l’évolution de la musique du nouveau monde.

Cette sympathie était d’autant plus vive qu’elle se doublait d’une affection particulière pour l’une d’entre eux. Alors que la plupart des nègres étaient enfermés, dans des conditions abominables, à fond de cale, quelques femmes, parmi celles qui semblaient montrer le moins de disposition à la révolte, étaient employés comme servantes par l’équipage et pouvaient se déplacer de manière relativement libre sur le navire. C’est ainsi qu’un soir, alors que j’égrenais tristement quelques notes sur ma guitare, seul près de la poupe du bateau, le regard fixé vers ce vieux monde que j’avais sans doute quitté à jamais, je vis s’approcher de moi une négresse d’une grande beauté. Avec sa taille de guêpe, ses poignées de poupée, son port de reine et ses longues jambes de biche, elle ressemblait davantage à une princesse africaine qu’à une esclave promise aux plus abrutissantes besognes. Après m’avoir observé quelques temps avec un mélange de crainte et de curiosité, elle se mit à danser au son de ma musique, avec toutes sortes de contorsions à la fois gracieuses et provocantes qui ne pouvaient laisser indifférent un jeune homme en bonne santé, et qui depuis 3 mois qu’il avait quitté Marseille et sa jolie cantinière, n’avait approché aucune femme.

Après un long moment, la conversation s’engageât. Evidemment limitée par l’absence de langue commune, elle nous permis cependant, moi de lui faire entendre que je m’appelais René et que j’aimais sa manière de danser, elle qu’elle se nommait Fatou et qu’elle appréciait ma musique. J’eu maintes fois l’occasion de constater, dans la suite de mon existence en Argentine, que la musique et la danse constituent ainsi des formes de communication universels qui peuvent suppléer, dans les relations entre les hommes, à l’absence de langue commune.

Notre dure et dangereuse traversée fut ainsi quelque peu égayée par des rencontres de moins en moins fortuites. Celle-ci, totalement proscrites par le règlement du navire, étaient cependant rendues possibles par la bienveillance de quelques quartiers maîtres en principe commis à l’application de la discipline, mais pour lesquels notre duo était devenu une inhabituelle source de distraction. Bien entendu, notre goût commun de la musique et de la danse ne tarda pas à se transformer en mutuelle affection, sans toutefois aller plus loin, les relations intimes entre négresses et matelots étant totalement proscrites durant la traversée.

Mais Fatou ne se contentait plus de danser : elle n’avait, à plusieurs reprises, chanté des mélopées africaines, et j’avais été très frappée par l’omniprésence, très étrange pour des oreilles européennes, de syncopes rythmiques qui, tout en brisant la mélodie, la faisait aussi rebondir d’une manière particulièrement vivante. J’essayais à plusieurs reprises, mais sans beaucoup de succès je l’avoue, d’accompagner la voix de Fatou avec ma guitare, mais j’étais alors dérouté par d’étranges inflexions mélodiques qui ne permettaient pas aux accords habituellement utilisées pour accompagner les chansons provençales de remplir correctement leur rôle.

Mais ces moments étaient bien fugitifs, la fonction principale d’un navire négrier n’étant pas d’abriter les amours musicales d’un guitariste française réfractaire et d’une esclave africaine aimant le chant et la danse. Les côtes du Rio de la Plata approchaient, et, avec elles, la sinistre perspective de la dernière nuit passée à bord. Au cours de celle-ci, une sinistre coutume consistait pour les hommes d’équipage, jusque là soumis à une stricte discipline quant à leurs relations avec les esclaves, à faire des plus belles négresses, lâchées parmi eux comme des gazelles au milieu d’un troupeau de bêtes fauves, l’objet de leur plaisir pendant la dernière nuit passée sur le bateau.

Comme je l’ai dit, Fatou était une très jolie femme. Pendant la traversée, elle avait été épargnée de la concupiscence des marins, autant par la rigidité de la discipline que par le fait qu’elle entretenait avec moi une relation particulière. Or, avec mes six pieds de hauteur et mes muscles durcis au fil de mes diverses aventures, j’étais en mesure d’inspirer aux autres mâles une forme de respect qui ne les incitait pas à s’approcher de trop près des femelles qui bénéficiaient apparemment de ma protection.

Mais, cette nuit-là, la preuve fut donnée une nouvelle fois de la force des plus bas instincts, qui, une fois qu’ils sont déchaînés chez l’homme, peuvent l’emporter même sur la peur et lâcheté. Plusieurs matelots de la pire espèce avaient eux aussi remarqué, avec leur regard de brute, la beauté de Fatou, et l’avaient sans doute aussi vue chanter et danser au son de ma guitare. L’alcool, le nombre et le climat général de dérèglement aidant, ils ne tardèrent pas à prendre courage – si l’on peut appeler ainsi le fait d’abuser à cinq gaillards d’une femme deux fois plus légère que chacun eux. J’essayai bien de les en empêcher, -mais, faisant face à plusieurs, je fus bientôt assommé, par derrière, d’un coup de bouteille dont je retrouvais le lendemain, à mon réveil, les éclats éparpillé autour de moi, mélangés à ceux de ma guitare, que ces ignobles personnages avaient brisée en mille morceaux, comme ils avaient sans doute aussi brisé le cœur et le corps de Fatou.

Si les nègres étaient encore à fond de cale, les négresses avaient déjà disparu, convoyées vers les estrades quartier du Retiro où elles devaient être vendues à leurs acheteurs. Lorsque j’y parvins, Fatou avait déjà été emportée par son nouveau maître, et il me fut impossible, ne parlant même pas l’espagnol et étant au surplus incapable de fournir le moindre détail précis ni de justifier la raison d’une recherche totalement incongrue selon les usages de l’endroit, d’obtenir le moindre détail sur son sort.

J’avoue qu’après ce jour, je l’oubliai assez vite. J’étais trop préoccupé, d’une part d’assurer ma survie immédiate, d’autre part de répondre aux nombreuses sollicitations dont j’étais l’objet de la part des jeunes femmes créoles, fort sensible à ma grande taille, à l’étrangeté de mon accent et à mes talents de musicien. Largement du fait de leur aide opportune, je ne tardai pas à construire à Buenos-Aires une nouvelle vie, qui, sans présenter aucun caractère exceptionnel, me permis de retrouver, après près d’une année de fuites, de privations et de dangers, un peu de sérénité.

J’étais employé, à deux pas du port de Puerto-Madera, chez un grossiste qui alimentait en maté la moitié de Buenos-Aires. Le soir, j’allais jouer de la guitare dans une des nombreux Peringundines de l’endroit, où l’on venait danser au son des musiques européennes et locales : fandangos espagnols, menuets, sérénades, zambas et chacareras. Doué d’une bonne oreille, j’intégrais bientôt ces musiques à mon répertoire, tout en agrémentant parfois mon jeu de l’une de ces syncopes africaines apprises de Fatou.

Les histoires d’amour ne commencent pas toujours bien, mais ne finissent pas toujours mal. Le hasard me permis de retrouver Fatou, sans vraiment la chercher, presque aussi facilement que je l’avais oubliée. L’époque était loin, en effet, où la majeure partie des nègres étaient envoyés vers la Bolivie et les mines de Potosi, pratiquement épuisées à cette époque. Si beaucoup d’entre eux étaient encore acheminés vers les estancias du nord-est du pays, une proportion importante était en fait achetée pour alimenter la nombreuse domesticité au service des familles riches de la ville. C’est ainsi que quand j’arrivais à Buenos-Aires, en 1811, près d’un habitant de la ville sur deux était noir.

Le sort des esclaves domestique, à l’époque, était de loin meilleur que celui des pauvres nègres que l’on tuait littéralement à la tâche dans les champs et surtout dans les mines. En fait, ils jouissaient non seulement d’une relative liberté, mais aussi d’un forme de familiarité avec la population blanche, favorisée par la petite taille de la ville – quasiment une bourgade de province à l’époque, qui, depuis le vieux fort de San Telmo jusqu’aux faubourgs de Montserrat, ne dépassait pas la longueur d’un quart de lieue et n’abritait pas 100 000 âmes. Dans les préaux des églises, on amenait parfois, à l’occasion de certaines fêtes chrétiennes, des nègres pour jouer leur musique, le Candombe. Sur les marchés de la ville, on voyait se mêler une population bigarrée, où les mamas noires côtoyaient les maîtres blancs – toujours accompagnés d’un esclave porteur d’un petit parasol coloré – et les matelots européens -anglais surtout – pratiquant le commerce de ir y vuelta entre les deux continents. Il y avait aussi beaucoup de métis.

C’est sur l’un de ces marchés que je retrouvais Fatou, très occupée à marchander le prix d’une caisse de patates douces avec un paysan mulâtre édenté, la tête couverte d’un vieux chapeau d’osier complètement cabossé. Malgré notre désir de le faire, nous ne nous jetâmes pas publiquement dans les bras l’un de l’autre, ce qui eut été contraire aux convenances les plus élémentaires. Mais nous pûmes, par contre, échanger, avec des voix tremblantes d’émotion, quelques mots en espagnol, elle dans son baragouin mêlé d’africain, moi dans mon sabir mélangé de français : nous avions en effet tous deux commencé à apprendre la langue de notre nouvelle Patrie.

Oui, je dis bien Patrie, en anticipant cependant quelque peu sur l’histoire. En 1813, en effet, Fatou et ses compagnons d’infortune purent en effet se sentir un peu moins prisonniers sur cette terre d’exil, puisqu’y fut décrétée l’abolition de l’esclavage. Puis, en 1816, fut fondée, après une série d’événement relatés dans tous les livres d’histoire, l’Argentine indépendante en lieu et place de l’ancien vice-Royaume espagnol du Rio de la Plata.

Les femmes de Buenos-Aires ont joué un rôle décisif à tous les stades de mon apprentissage musical. Ce fut la fille de mon patron, ma future épouse Teresa, qui m’initia, sur son clavecin, à la musique baroque et aux habaneras dans la grande maison familiale de San Telmo. Une jolie indienne, venue des Missiones du Paraguay, me chanta des zambas et du chamame. Enfin, la femme d’un vendeur de bétail, quelque peu délaissée par son mari, me conduisit un jour, plus à l’est, vers le quartier de Mataderos, où les gauchos venaient parquer les bêtes en route depuis la Pampa, jouant le soir leur milongas campesinas à la guitare dans les relais et les pulperias du quartier. Partout, l’on me demandait de jouer de la guitare, et je m’amusais, à la grande satisfaction de mon auditoire, à mélanger les différents styles musicaux, jouant par exemple la mélodie d’une sonate baroque à la façon d’une milonga.

Quant à Fatou, devenue désormais ma maîtresse, c’est elle qui m’introduisit dans les fêtes de Cadombé qui avaient lieu chaque semaine dans le faubourg pauvre de Montserrat, où habitaient beaucoup d’anciens esclaves noirs. Pour beaucoup d’entre eux, la récente abolition de l’esclavage n’avait d’ailleurs pas été une si bonne affaire : elle s’était en effet traduite par la disparition de la protection familiale et bon enfant de leurs anciens maîtres. Abandonnés à eux-mêmes, ils devaient désormais trouver seuls les moyens de leur subsistance, et vivaient souvent dans le plus grand dénuement.

Un dimanche, elle me prit gaiment par la main en me disant dans son jargon : « tanbo !! tanbo !! Vamos a toca tango !! et m’emmena vers Montserrat. Je compris alors pourquoi ce quartier avait reçu le surnom de Barrio del tambor. Les noirs y organisaient en effet régulièrement des fêtes endiablées, où ils dansaient au rythme des tambours africains, parfois collectivement, parfois en couples, l’homme et la femme se faisant face à face dans une position déhanchée plus que suggestive. Après quelques manifestations de réticence devant l’irruption d’un blanc à une réunion qui présentait également quelques caractères de cérémonie religieuse et initiatique, je fus finalement bien reçu par les nègres lorsque Fatou leur eut expliqué les conditions de notre rencontre sur le navire qui nous avait jetés tous deux sur ces rivages.

Fasciné par le rythme de leurs tamboriles et la puissance sauvage de leurs danses, je retournais souvent dans leurs fêtes nègres, assistant à leurs pantomimes et à leurs bouffonneries, comme l’élection du Roi Baltazar ou la promenade de la veille mama au moment de leurs carnavals. Un soir, voyant que j’essayai de reproduire leurs rythmes et leurs mélodies sur ma guitare, ils se mirent à danser sur ma musique. Depuis lors, je fus pratiquement admis, avec mon instrument, comme un musicien à part entière de leurs fêtes, ce qui simplifia singulièrement mon apprentissage du candombé.

A vrai dire, c’est une bien étrange musique que je commençais à jouer à l’époque, empruntant des éléments à toutes celles que j’avais pu entendre. Les rythmes syncopés étaient plutôt d’inspiration africaine, mais ressemblaient aussi un peu à celui des habaneras et des milongas camperas des gauchos ; les mélodies mélangeaient les apports des sérénades européennes et du candombé africain ; quant aux accords, ils étaient proches de ceux que j’utilisais en Europe, avec toutefois quelques altérations de tierces et de sixtes nécessaires pour accompagner les mélodies d’inspiration africaine.

Les années 1820 étaient bien avancées maintenant, et j’avais commencé à fonder ma lignée – ou plutôt mes lignées : vers San Telmo, avec mon épouse Teresa, une nichée de sages enfants tout blancs que ma femme s’était empressée de mettre au piano forte, tandis que je leur apprenais, en cachette de leur maman, à casser la suavité des mélodies européennes par l’introduction de quelque syncopes nègres ; et, du côté de Montserrat, avec ma maîtresse Fatou, une volée de petits mulâtres turbulents qui se déhanchaient déjà dans les fêtes de candombe, et auxquels j’essayais d’apprendre les rudiments de l’harmonie européenne. Notre fille aînée, Carmen – Bongui de son secret nom africain – donnait déjà, quoiqu’encore fort jeune, les preuves d’un grand talent pour la danse et surtout pour le chant, aimant d’ailleurs mélanger, avec l’active complicité de ma guitare, mélodies européennes et mélopées africaines.

Mais l’époque était troublée : une terrible guerre civile ensanglantait notre pays, opposant les partisans d’un pouvoir central fort – les unitaristes – à ceux d’une plus large autonomie des provinces – les fédéralistes. En 1829, le chef des fédéralistes, Juan Manuel Rosas, prit le pouvoir à Buenos Aires, imposant une terrible dictature et terrifiant la bourgeoisie unitariste de Buenos-Aires avec sa police secrète dirigée par sa fille, Manuelita, et sa terrible milice, la mazorqua, formée principalement de morenos de Montserrat- c’est ainsi que l’on appelait les nègres dans ce pays, le terme « negros » étant plutôt utilisé pour désigner les indiens.

Mon beau-père étant un unitariste fort en vue, notre famille aurait pu être alors terriblement persécutée, si elle n’avait bénéficié d’une double protection : tout d‘abord, celle de Fatou. Celle-ci, bien entendu, était violement jalouse de ma femme – au point d’avoir un jour tenté de la faire envoûter par un sorcier Vaudou pour l’empêcher de me donner une descendance – . Mais, désireuse de protéger le père de ses enfants, elle avait fait passer des mots d’ordre de bienveillance envers notre famille auprès des mouchards de la police secrète qui pullulaient au sein de la domesticité noire des familles bourgeoises de San Telmo.

Outre Fatou, une autre femme veillait sur moi : Manuelita elle-même. On raconte que lors de ses expéditions nocturnes à San Telmo, destinées à recueillir les dénonciations des domestiques noirs, elle faisait exprès un détour vers notre maison dans l’espoir de m’entendre égrener, à la guitare, quelques notes de mon étrange musique.

Il faut dire que Rosas et sa fille étaient de grands amateurs de candombé, allant jusqu’à présider, vers 1836, une grande fête de cette musique en présence de 6000 nègres sur la place de Miserere, en plein San Telmo. Ma fille Carmen -alias Bongui -, alors dans tout l’éclat de sa jeunesse, fut l’une des chanteuses les plus appréciées de cette gigantesque cérémonie qui terrifia littéralement la bourgeoisie blanche de la ville. C’est sans doute le souvenir de cette provocante bacchanale qui poussa celle-ci, lorsqu’elle revint au pouvoir en 1852, à la chute de Rosas, à proscrire les fêtes de candombé, réduisant au silence les tamboriles de Monserrat.

Dans l’entretemps, cependant, ma descendance s’étoffait, et plusieurs de mes enfants affirmaient leur vocation musicale.

Mon aînée de Montserrat, Carmen, ouvrit vers 1850 une académie de danse au centre de Buenos Aires. Je n’ai jamais pu savoir si sa mère et elles utilisèrent vraiment, comme elles en furent accusées, la magie noire pour jeter un sort sur le perigundine de sa concurrente Agusta. En effet, ma pauvre Fatou, devenue à son tour avec l’âge une grosse mama noire, mourut en 1855, à l’occasion de l’une de ces terribles épidémies de typhus qui ravagèrent le quartier de Montserrat et poussèrent ma famille blanche à quitter San Telmo pour s’installer vers Palermo.

Du fils cadet de Fatou, Rosendo, il n’y a pas grand-chose à dire, sauf qu’il m’a donné un petit-fils, Casimir, doté d’un formidable talent de musicien, et qui remplit de joie ma vieillesse par ses succès. Il vient de me jouer sa dernière composition, Entrada Prohibida, et a même inventé un nouveau style de musique, qu’il appelle « tango-milonga ». En fait, cela ressemble beaucoup à ce que je lui jouais à la guitare quand il était petit garçon. J’aime beaucoup ce Casimir, mais il a un gros défaut : il a tendance à trop profiter de l’amour que lui portent les femmes, surtout celles qui travaillent dans les perigundines où il joue. Ce n’est pas bien de prendre cet argent-là, et nous essayons souvent, avec son père, de le lui faire la leçon. Mais il nous écoute de moins en moins et n’en fait qu’à tête.

Carlos, le fils aîné que j’ai eu avec Teresa, va bientôt me succéder dans le commerce d’exportation de bétail que j’ai mis en place vers l’Europe. Mais c’est aussi un bon guitariste, comme son père, et un bon vivant. Il n’a pas son pareil pour animer les murgas et les fêtes de carnaval, en imitant les vieux rythmes de candombé.

Voila quelle a été ma vie. Bien sur, j’ai eu souvent la nostalgie des montagnes d’Allos. Mais je ne regrette pas au fond, plutôt que de prendre une mauvaise blessure sur un champ de bataille, d’avoir tenté l’aventure du nouveau monde.

Pour plus de renseignements sur les origines noires du tango :

/2005/11/02/aux-sources-du-tango-les-rythmes-africains/

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