La tradition du concours (truqué ou non) dans le tango

Editeur : La Salida n°49, juin à septembre 2006

Auteur : Fabrice Hatem

La tradition du concours (truqué ou non) dans le tango

Depuis que le tango existe, les artistes et le public argentin ont spontanément ressenti le besoin de classer, de comparer, de désigner les meilleurs. Les compétitions constituent de ce fait une composante importante de l’histoire de cette culture dans tous ses aspects : musique, chanson et danse. Elles ont ainsi puissamment stimulé la production artistique et permis la découverte de nombreux talents. Quelques exemples :

– Organisé de 1924 à 1930, le concours Max Glücksmann permettait chaque année au public portègne, réuni dans une grande salle de spectacle de la ville, de désigner la meilleure œuvre de tango. Mais pas toujours dans la plus grande transparence, comme le montre cette anecdote. Parmi les lauréats, figurèrent notamment, en 1924, deux chefs d’œuvres aujourd’hui incontestés : Organito de la Tarde, de José Gonzáles et Cátulo Castillo (3ème prix) et Sentimiento Gaucho de Francisco Canaro et Juan Andrés Caruso (1er prix). Or, ce classement fut le résultat des truquages éhontés auquel se livrèrent chacun de leur côté, les partisans des différents candidats. José Gonzáles Castillo, en particulier, s’est plaint amèrement, plusieurs années plus tard, de ne pas avoir réussi à…. acheter assez de billets pour faire venir tous ses amis, les places ayant déjà été raflées par les partisans de Canaro. Moralité amère : l’art et la beauté peuvent très bien s’accommoder de la tricherie, de la vénalité, de l’esprit de compétition et du mensonge.

– Le concours de chansons « natives », organisé chaque année à l’occasion des fètes de carnaval désigna comme vainqueur, en 1926, le célèbre tango Caminito (Juan de Dios Filiberto/ Gabino Peñazola). Quant au 5ème concours « national », il permit de primer en 1928 Duello criollo (Juan Rezzano/Lito Bayardo, qui obtient le 4ème prix derrière des œuvres de Carlos Percuoco, Pedro Maffia et Anselmo Aieta.

L’histoire des concours de danse est peut-être encore plus riche, qu’il s’agisse de grands concours officiels ou de petites compétitions de quartier :

– La carrière du grand danseur Juan Carlos Copes commença par l’obtention d’un prix à un concours de danse organisé au Palais de Glace dans les années 1950 ; celle de Osvalodo Zotto et Guillermina Quiroga fut lancée par leur victoire au concours de danse Hugo Del Carril à la fin des années 1980.

– Quant aux compétitions de quartiers, elles étaient courantes et courues. La chanteuse Monica Cacelles[1] , qui passa son enfance dans le quartier de Vieytes – l’un des plus authentiquement populaires de Buenos Aires – se souvient des petites compétitions de danse étaient organisés presque chaque fin de semaine dans les milongas et les clubs sociaux de l’endroit. Elles suscitaient toujours l’engouement du public, constituant ainsi l’un des bases les plus solides de la sociabilité populaires – et tout simplement, permettaient aux gens de s’amuser beaucoup.

– Plus récemment, le danseur Pocho Pizarro a organisé des « marathons de tango », compétitions très courues par les danseurs de la capitale argentine.

Et il ne s’agit là que d’une liste très incomplète. Le succès jamais démenti de toutes ces compétitions est lié à la rencontre très saine de deux enthousiasmes : celui du public, désireux d’admirer les meilleurs talents, et celui des artistes, professionnels ou amateurs, désireux de faire connaître leur travail et de se mesurer avec leurs collègues.

Fabrice Hatem

[1] Nous présenterons dans une prochaine Salida cette intéressante artiste, aujourd’hui installée à Montpellier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *