Critique du livre « Astor », de Diana Piazzolla

piazzolla Editeur : La Salida n°30, octobre à novembre 2002

Auteur : Fabrice Hatem

Critique du livre "Astor", de Diana Piazzolla

Savez-vous qu’à 12 ans, Piazzolla était un véritable chenapan, bagarreur de rue, fugueur, et même un peu voleur ? Diana Piazzolla avait deux grandes qualités pour nous raconter cela : fille du musicien, elle disposait de sources de première main. Ecrivain, elle a su rompre avec la monotonie des biographies distanciées pour nous proposer une vision originale, en quelque sorte kaléïdoscopique, de son père en donnant directement la parole à ceux qui l’ont connu.

Le début de l’ouvrage nous décrit de manière très vivante l’enfance de Piazzolla dans une famille italienne pauvre, mais passionnément éprise de musique, ce dont témoignent de jolies anecdotes : l’accordéon avec lequel le père Vicente séduit sa mère Azuna en Italie, avant leur immigration en Argentine, les premières douleurs de l’enfantement pendant la saynète de Vacarezza « Quand un pauvre s’amuse » à Buenos Aires en 1921. Eh oui, Piazzolla est né au son d’un tango ! Puis la famille fait plusieurs allers et retours entre l’Argentine et New York. C’est la nostalgie, la gêne financière, la tristesse du petit logement de Greenwich Village, les travaux difficiles et mal payés, la participation à la fabrication d’alcool clandestin, la fréquentation de la mafia italienne de New York, avec des pages savoureuses sur le bar louche de « l’oncle » Nicola Scabutiello, un vrai gangster qui prend le jeune Astor sous sa protection. Piazzolla néglige ses études chez les sœurs, traîne dans les rues, fait du base-ball et de la boxe, fugue, pratique toutes sortes de petits métiers (cireur de chaussure…), essaye même de voler …un harmonica, mais se fait pincer.

Mais c’est la passion du père Vicente pour le tango, son désir presque obsessionnel de faire de son fils un musicien, et plus précisément un bandonéoniste, qui va, en dépit de tous les obstacles et de toutes les déceptions, orienter le destin d’Astor. Les pages consacrées à l’achat du premier bandonéon par le père et à la découverte de l’instrument par le fils sont très émouvantes. Quant aux professeurs, ils sont souvent faméliques, payés d’une séance de coiffure dans le salon de la mère d’Astor ou d’un bon dîner. Un de ses maîtres italiens lui apprend, entre deux exercices de solfège, la recette des pâtes au basilic.

En 1934, Astor rencontre Carlos Gardel à New York, auquel il apporte un cadeau de son père. Il joue du bandonéon pour le chanteur, qui se prend d’affection pour lui et le fait jouer dans son film « El día que me quieras ». Il propose même de l’emmener dans sa troupe. Le père refuse et fait ainsi échapper Astor à la mort qui les surprendra sur l’aéroport de Medelín.

De retour en Argentine, Astor cherche sa voie de musicien. Ses rapports avec le tango sont compliqués, contradictoires, faits d’éloignements et de retour brutaux. Il n’est pas vraiment intéressé par le tango jusqu’à ce qu’il éprouve un « coup de foudre » en écoutant Emilio Vardaro à la radio. Il arrive à Buenos Aires, connaît la solitude et l’amertume du musicien de cabaret. Il parvient, malgré son jeune âge, à rentrer dans l’orchestre de Troilo en 1937. Le livre décrit ses relations complexes avec Troilo, qui éprouve pour lui beaucoup d’affection mais bride ses désirs de renouvellement de la musique tanguera. En révolte contre la médiocrité et la paresse des musiciens de tango, détestant l’univers du cabaret, Astor essaye de travailler, de composer. Il montre un projet de concerto à Rubinstein, prend des cours avec Ginastera. Il propose des arrangements à Troilo, qui les trouve trop compliqués pour le grand public et pour ses musiciens. Piazzolla quitte alors l’orchestre de Pichuco en 1944 pour fonder sa propre formation. Très exigeant avec ses musiciens, il compose des œuvres de plus en plus audacieuses. Il crée en 1953 la Symphonie de Buenos Aires dans une atmosphère de polémique. Il part à Paris, prend des cours de composition classique avec Nadia Boulanger qui lui fait découvrir sa vraie nature : celle de musicien de tango.

Tout cela est vu de l’intérieur, à partir de témoignages de première main, dont bien sûr celui d’Astor lui-même, auquel sa fille donne largement la parole, transformant ainsi la première partie du livre en un dialogue avec son père. Autre choix, au départ surprenant mais qui finalement « fonctionne » très bien : celui de construire la deuxième partie de l’ouvrage, celle qui décrit le Piazzolla de la maturité, non par un discours lisse, objectiviste, de biographe, mais en donnant directement la parole aux acteurs eux-mêmes, à travers la correspondance de Piazzolla ou des interviews de nombreux artistes argentins et français comme Leopoldo Federico, Horacio Ferrer, Georges Moustaki, Gidon Kremer, Giorgio Strehler, Daniel Piazzolla, Ernesto Sabato, Gary Burton… Au lieu de nous laisser porter passivement par le récit, nous sommes ainsi conduits à reconstituer par nous-mêmes, comme un puzzle, le parcours du musicien à partir de ces témoignages croisés, qui portent chacun la marque d’une personnalité et d’un style différents. Piazzolla aussi nous parle des artistes qu’il admire et avec lesquels il a travaillé : Ginastera, Boulanger, Solanas, Gary Burton…

Le livre est complété par des très riches discographies et filmographies réalisées par Jean-Luc Thomas. Quant à Françoise Thanas, elle a fait plus qu’un travail de traduction : non seulement elle a accompagné pas à pas la rédaction de l’ouvrage par Diana Piazzolla, mais elle a également réalisé plusieurs entretiens inédits qui enrichissent la version française.

Fabrice Hatem

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