Trottoirs nostalgie

ImageEditeur : La Salida n°29, juin-septembre 2002

Auteur : Claude Bismut

Trottoirs nostalgie

Claude Bismut, économiste de renom, excellent musicien de jazz, a assidûment fréquenté les Trottoirs (de Buenos Aires) dans les années 1980. Il nous livre ici ses souvenirs nostalgiques de cette heureuse époque.

Une nuit d’hiver 1981, alors que je remontais la rue saint Denis, dans ce quartier des Halles éreinté par les coups de boutoir des grands travaux, ma solitude m’ouvrit les portes du tango authentique. Une force obscure me fit prendre à gauche la tranchée béante de la rue des Lombards. Le cloître raisonnait encore aux accents afro-cubains bien avant de migrer vers la Bastille. Le jazz avait déjà trouvé refuge dans l’étroit caveau du Sunset, mais cette nuit là, ce fut un autre soleil crépusculaire, noir, celui d’un bandonéon en éventail, qui me fit signe. Je passais la porte des «Trottoirs de Buenos Aires » sans me douter qu’un voyage initiatique commençait.

Je n’étais pas, loin de là, ignorant du tango et de ses rites, mais tout cela n’était alors pour moi que vestiges d’une civilisation ancienne, dont ne survivait que la figure immense et douloureuse du géant Piazzola, enfant terrible, reniant l’héritage. D’autres l’avaient accepté sans bénéfice d’inventaire. Ils étaient là, dans ce lieu qui ne ressemblait à aucun autre, où je croisais les regards d’inconnus venant d’un lointain pays, qui dans un demi-sourire m’invitaient à me joindre à eux dans une communion fière et silencieuse, et à devenir leur compagnons d’exil.

A leur côté, il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que le tango n’était pas une danse, ni un genre musical, encore moins une mode, mais une culture, dont le rayonnement dépassait de beaucoup l’estuaire du Rio de la Plata. Sans doute y étais-je préparé car Borges ou Cortázar avaient déjà fait leur place dans mon imaginaire. Mais j’ai reçu, inestimable cadeau, dans cette lointaine parcelle de Buenos Aires, un peu de l’esprit d’un peuple sans lequel ces livres ne m’auraient jamais totalement livré leurs secrets.

La musique, bien sur, la musique est venue d’abord. C’est elle qui m’a procuré mes premières émotions en me donnant à entendre aux Trottoirs autre chose que la soupe électronique agressive et glacée des années 80. Je me souviens de l’émotion purificatrice qu’ont suscitée un soir de janvier 1982, les plaintes du bandonéon de Roberto Caldarella parcimonieusement posé sur les genoux du musicien protégé d’un rectangle d’étoffe usée. Je me souviens de la fébrilité des violons malmenés, du ronflement des glissandos de contrebasse. Je connaissais les grands ensembles des années 40 par les enregistrements historiques. Pour la première fois, au premier rang, je plongeais ma tête dans la vague sonore vivante. Entre les moments musicaux j’écoutais, religieux, les présentations didactiques et propres d’Edgardo Canton, prêtre des lieux, pour ne perdre aucun détail, aucune miette de ces bribes de culture livrée à mon inextinguible appétit.

Je me souviens de Jacinta, interprétant avec une justesse et une sincérité d’une autre époque Cafetin de Buenos Aires, dans ce décor inespéré, matérialisant immédiatement le texte de Discépolo, sous une lumière minimale. Je me souviens de mes premières rencontres avec la poésie de Manzi et de Cadicamo à ces tables étroites partagées avec des inconnus qui vivaient ces moments de repos et de nostalgie tranquille, ignorant mes vertiges. D’autres émotions ont suivi, Horacio Salgan et Ubaldo de Lio, Josephina, Calo et Gubitsch, le grand Mosalini, le Sexteto et tant d’autres. Mais la danse ?

Au début des années 80 la musique, devenue musique de concert sous l’influence de Piazzola, occupait dans la culture populaire du tango, une place aussi importante que la littérature et le cinéma. La danse avait pratiquement disparu. Le tango dansé n’évoquait alors que les clubs de troisième age, le bal musette, les après midi de la Coupole, ou encore la danse de salon revue par les Anglais ou les concours de danse sportive de Bercy. Il n’était plus argentin. Seule la revue annuelle Tango Argentino, flanquée de quelques vétérans et du Sexteto Major venait présenter aux yeux ébahis des parisiens, les virtuosités d’un tango de scène totalement hors de portée du commun des mortels.

Je me souviens d’une soirée au cours de laquelle Edgardo Canton, s’apercevant que le Sexteto Major qui se produisait aux Trottoirs serait présent au prochain 14 juillet, prononça au cours d’une pose ces paroles prophétiques : « …. alors nous nous sommes dit : pourquoi pas…un bal ? Mais…seront-ils capables de faire cela ? » Et relevant le défi, le Sexteto attaqua sur-le-champ a media luz dans le plus pur esprit des bals d’autrefois. Comment ai-je pu croire alors que qu’il ne s’agissait que d’une évocation nostalgique, une de plus, du bon vieux temps, si chère au tango ? Depuis le tango argentin à connu la renaissance que l’on sait et les formations de tango se sont remises à jouer pour faire danser. Combien de fois, depuis, ai-je repensé à ce moment, en rejoignant une milonga à Paris à Nîmes ou ailleurs. Combien de fois me suis-je dit que mon tango, aujourd’hui réalité quasi-quotidienne, n’a pu être un jour, pas si lointain, qu’un rêve improbable.

Je me souviens, en 1984, juste après son concert à l’Odéon, comment l’oublier, de l’apparition aux Trottoirs de la diva Rinaldi, idole absolue et sans âge, au teint blafard, à la chevelure rousse, dans une robe bleue de fée, prenant tous les risques, brisant le tabou de la distance, passant entre les spectateurs entassés dans une salle surchauffée, imposant le silence ou provoquant le délire. Je me souviens de sa voix saturée d’harmoniques, poussée jusqu’à la rupture par l’émotion, faisant renaître comme à la première fois, el Choclo ou Madame Yvonne. Divine et pourtant terriblement humaine, comme jamais.

C’était sans doute l’apothéose. On ne pouvait monter plus haut ; on ne pouvait que redescendre. Les aléas ultérieurs d’une gestion discutable de l’établissement ne sont qu’un épiphénomène. Qu’on me laisse mon rêve ! Le retour de la démocratie en Argentine faisait perdre aux Trottoirs sa raison d’être. Revenir au pays devenait possible, et ceux qui sont restés ici (la plupart) n’étaient plus en exil mais faisaient de Paris la ville jumelle de Buenos Aires.

Un jour, un jour terrible, l’enseigne au bandonéon, repère si familier de mes errances nocturnes, a disparu. Les Trottoirs ont laissé place à un bar, aux néons bleus, glacés. Je tombe parfois sur l’image de son comptoir magnifique au dos de la pochette de l’album Imagenes du trio Mosalini. Une autre époque est venue depuis, et la danse a retrouvé sa place primordiale dans la culture vivante du tango. Pourtant je ne peux oublier le temps des Trottoirs, et les souvenirs de ces moments me surprennent, m’assaillent parfois, au moment où l’inconnue invitée au hasard d’une milonga, s’abandonne dans les accents exacerbés d’un Pugliese.

Claude Bismut

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