Critique du livre « Cien tangos fundamentales »

cien tangos Editeur : La Salida n°14

Auteur : Fabrice Hatem

Critique du livre Cien tangos fundamentales (Cent tangos fondamentaux)

Présenter au public les cent tangos ayant fait l’objet du nombre d’enregistrement le plus élevé : tel est l’objet de cet ouvrage, structuré sous forme de petites monographies décrivant chacune la genèse d’une œuvre. Cette approche présente l’immense intérêt de nous faire pénétrer de manière très vivante dans la « petite histoire » des chansons, c’est-à-dire dans les conditions concrètes de formation du répertoire tanguero. Nous pouvons ainsi comprendre, sans que soient imposées ni théorie ambitieuse ni généralisation hâtive, la succession d’affinités, de hasards et de nécessités qui ont permis, jour après jour, le surgissement du flux vivant de la musique portègne. Quatre catégories d’anecdotes dont particulièrement intéressantes de ce point de vue.

L’existence, dans plusieurs cas de différentes versions écrites de la même œuvre reflète l’influence de la grande histoire sociale et politique de l’Argentine sur la petite histoire du tango. Le gouvernement militaire, épris d’ordre moral, imposa par exemple dans les années quarante une censure visant à expurger les textes des passages jugés inconvénients ainsi que de leur vocabulaire lunfardo. Celedonio Flores dut ainsi écrire en 1943 une version expurgée de Mano a Mano (1923), où, entre autres, le vers « je ne te dois rien, nous sommes quittes / mais si par mégarde tu m’avais oublié une petite dette / mets-la donc sur le compte du gros corniaud qui t’entretient » devient, « Je te supplie de l’oublier, de l’oublier, rien de plus ». L’allusion insultante, mais chargée d’une troublante puissance poétique, à la déchéance de la femme autrefois aimée est ainsi émasculée au profit d’un texte totalement plat, heureusement aujourd’hui tombé dans l’oubli. D’autres textes furent rajoutés, au fil des ans, pour donner à la musique des paroles plus dignes d’elles ou plus conformes au goût de l’époque, comme dans le cas de El Choclo (1903). Le texte, à la gloire du tango, composé en 1947 par Enrique Discépolo fera oublier la chanson originale de Angel Villoldo, à la tonalité populaire et vaguement obscène (El Choclo signifie l’épi de maïs…).

La question des droits d’auteurs a constitué pour les artistes une préoccupation constante qui est à l’origine de nombreuses vicissitudes. Par exemple, le texte de La Cumparsita (1917) écrit en 1926 par le compositeur Gerardo Matos Rodriguez doit uniquement son existence à la bataille juridique qui opposa celui-ci aux poètes Pascual Contursi et Enrique Maroni. Rodriguez n’avait en effet jamais accepté le poème écrit en 1917 par ces deux auteurs sur sa composition et exigea que son propre texte soit systématiquement imprimé avec la musique qu’il avait composé afin de récupérer une fraction plus importante des droits.

La mise en lumière des collaborations répétées entre auteurs et compositeurs permet de reconstituer la trame des affinités électives et des choix esthétiques qui furent au cœur du développement du tango. Catùlo Castillo collabora ainsi à 15 reprises avec Anibal Troilo, Homero Manzi à 6 reprises. Le couple constitué par le poète Homero Exposito et son frère Virgilio nous ont laissé plus de 10 œuvres dont plusieurs sommets, comme Naranjo en flor (1944) : « il faut d’abord savoir souffrir, ensuite aimer, ensuite partir, enfin se laisser aller sans pensées ».

Les conditions concrètes de réalisations des œuvres montrent à quel point celles-ci s’enracinent dans l’âme et dans la chair du peuple portègne. Amurado (1925), œuvre pudique contant l’éternelle tristesse d’un amoureux abandonné par la femme aimée, fut composé un soir à l’improviste, dans l’ambiance surchauffée du café El Parque, entre rois bouteilles d’alcool et quelques femmes trop maquillées, au moment d’une pause de l’orchestre, par le bandonéoniste Pedro Laurenz, qu’avait séduit le poème de José de Grandis. La ùltima Curda (1956), composée en une nuit par Catùlo Castillo et Anibal Troilo, fut jouée pour la première fois au petit matin devant la foule enthousiaste qui s’était réunie pendant la nuit devant la fenêtre du compositeur. Le rôle du cinéma et de ses commandes, l’atmosphère de bouillonnement créateur autour des cabarets des années 1940 comme El Tibidado ou El Chantecler sont également très bien mis en lumière. Un regret cependant : l’analyse littéraire et surtout musicologique font presque entièrement défaut.

Fabrice Hatem

Oscar del Priore et Irene Amuchsteguui, Cien tangos fundamentales, préface de Horacio Ferrer, Edition Aguilar.

Peut être commandé à Club de tango, 5° piso, off. 114, CP 1017, Buenos Aires, tèl/fax : +54043727251.

Post navigation

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *