Le mafieux, le dictateur et le Mambo

ImageDu 22 au 26 décembre, 1946 se tint à l’hôtel Nacional de la Havane une réunion particulièrement importante pour l’histoire de la musique cubaine. Les participants, cependant, n’étaient pas des artistes, mais des mafieux nord-américains parmi les plus notoires.

Il y avait là Alberto Anastasia, l’exécuteur des hautes œuvres de la Mafia ; Vito Genovese, boss du clan New-Yorkais éponyme ; Santo Trafficante, maître des casinos et des jeux clandestins de Floride ; Lucky Luciano, chef suprême de la « commission », revenu secrètement d’Italie ou il avait été expulsé après être resté 10 ans en prison aux Etats-Unis ; Frank Costello, qui avait exercé l’intérim de ce dernier pendant son incarcération ; et surtout Meyer Lansky, le plus avisé de tous, maître des finances de la Mafia, et qui voulait faire part à ses associés de ses grandioses projets pour Cuba (photo ci-dessus).

Amis de jeunesse, Meyer Lansky et Lucky Luciano, respectivement issus de familles juive et sicilienne, s’étaient connus au cours des années 1920 dans le Lower East Side, où ils avaient fait leurs premières armes dans le jeu clandestin. Puis ils s’étaient imposés comme les maîtres d’une nouvelle génération mafieuse, après avoir éliminé les « moustachus » de la vieille garde sicilienne à l’occasion d’une série de règlements de compte entrée dans l’histoire sous le nom de « guerre de Castellamarese » en 1931.

Donnant aux activités de la mafia « nouveau style » une allure plus proche du business que du gangstérisme violent, préférant régler les différends entre familles par des compromis négociés que par des rafales de mitraillette, Luciano et surtout Lansky caressaient un rêve : fonder quelque part dans le monde une sorte d’Etat entièrement dévoué aux intérêts de la mafia, où ils pourraient exercer leur activités sans crainte des offensives réformistes qui leur avaient fait tant de mal aux Etats-Unis au cours des années 1930.

Dès le début des années 1930, Meyer Lansky Identifia Cuba, avec son climat agréable, le goût proverbial de sa population pour la fête et surtout la profonde corruption de sa classe politique, comme un lieu propice à la réalisation de ce projet. Lansky avait ensuite rencontré le dictateur cubain Fulgencio Batista à la fin des années 1930 à l’occasion d’une première coopération illustrant les méthodes de travail de la « Mafia » nouveau style. La malhonnêteté des opérateurs locaux de maisons de jeux de la Havane entraînaient alors en effet une désaffection des joueurs nord-américains. Batista fit donc appel à Lansky pour lui demander de faire le ménage afin de restaurer l’image des casinos cubains, tâche dont il s’acquitta parfaitement, permettant ainsi un redressement notable de la fréquentation des salles de jeu. Une profonde et durable complicité se noua à cette occasion entre les deux hommes, qui partageaient deux objectifs : faire de la Havane une grande destination touristique – « le Monte Carlo des Caraïbes » selon la formule de Lansky – et bien sûr en profiter pour s’enrichir au maximum.

L’offensive réformiste du milieu des années 1930, qui ébranla fortement la mafia, puis le déclenchement de la seconde guerre mondiale, enfin le départ du pouvoir de Batista en 1944, avaient cependant conduit à mettre ces projets en suspens.

Mais, la fin 1946, la situation était redevenue favorable. La guerre était finie, la pression sur la mafia américaine s’était provisoirement relâchée, et si Batista lui-même n’était pas encore revenu au pouvoir, les politiciens cubains, au premier rang desquelles le président de la république de l’époque, Carlos Prío Socarrás, semblaient tout à fait disposés à s’enrichir grâce à une collaboration étroite avec la mafia nord-américaine.

Au cours des 4 jours de réunion, les participants se mirent d’accord sur la répartition des sources de profit : hôtels, casinos, night-clubs. Lansky, comme à son habitude, veilla à ce que les compromis fussent avantageux pour tous, afin d’éviter des conflits ultérieurs.

Quelques semaines plus tard, les mafieux encore sur place eurent le plaisir d’être rejoint par un vieil ami : Franck Sinatra, porteur d’une valise de 2 millions de dollars destinés à Lucky Luciano, et qui profita de son séjour pour se livrer à des nombreuses orgies avec quelques-unes des plus belles call-girls de la Havane. Il manqua d’ailleurs à cette occasion de susciter un épouvantable scandale lorsqu’une délégation de jeunes filles d’une école catholique, escortées par leurs bonnes sœurs, furent par erreurs autorisées par la réception de l’hôtel Nacional à apporter un cadeau à leur idole romantique, le surprenant ainsi en pleine action avec les putes.

Au cours des années suivantes, et surtout après le retour au pouvoir de Batista à l’occasion du coup d’Etat de 1952, la mafia put mettre ses projets à exécution, multipliant les maisons de jeu, les night-clubs et les hôtels. C’est de cette période que date en particulier la construction de plusieurs grands hôtels qui virent s’ajouter au Presidente, au Nacional et au Sevilla Biltmore déjà existants. Citons le Capri, le Deauville, le Hilton (devenu aujourd’hui le Havana Libre) et bien sur le Rivera, enfant chéri de Meyer Lansky avec son gigantesque casino et sa grande piscine d’eau salée, et dont l’inauguration en 1957 sur le Malecon donna lieu à une soirée mémorable, animée entre autres par Ginger Rodgers et Tybee Afra.

Surtout intéressés par le jeu et l’hôtellerie, les mafieux nord-américains abandonnèrent certaines activités pourtant fort lucratives aux cubains, comme par exemple la prostitution. Le marché du sexe de la Havane, traditionnellement très actif, connut alors une expansion phénoménale. Maisons closes de toutes catégories, innombrables prostituées de rue du quartier Colon offraient ainsi leurs charmes tarifés aux mâles locaux et aux touristes, tandis que des établissements se spécialisaient dans les spectacles pornographiques « live ». Comme au théâtre Shanghai, où officiait le fameux « Superman », un afro-cubain doté d’un organe viril aux dimensions impressionnantes. Tout cela drainait vers la Havane des flots considérables de touristes nord-américains – parmi lesquels beaucoup d’hommes seuls – avides de goûter aux sensations fortes de l’exotisme tropical.

La musique et de la danse furent naturellement dopés par l’essor de cette vie nocturne. Des milliers d’artistes se produisaient ainsi chaque soir dans les cabarets de toutes tailles alors en activité à la Havane. Parmi les établissements les plus prestigieux, on peut citer le Montmartre, le Sans-Souci et surtout le Tropicana, situé au milieu d’un petit bois du quartier de Miramar. C’est là que le chorégraphe lépreux (si, si, j’ai bien dit lépreux) Roderico « Rodney » Neyra inventa l’esthétique du grand show tropical, avec ses grands orchestres, ses troupes de danseuses à plumes et paillettes évoluant au milieu de décors féeriques, et surtout l’utilisation d’un matériel esthétique inspiré de la culture afro cubaine (Rumba, Orishas,…) qui permit à celle-ci de sortir de la marginalité voire de la clandestinité dans lesquels elle avait été jusque-là confinée.

Bien que le mafieux n’aient été pas eux-mêmes particulièrement intéressés ni par la musique ni par la danse (sauf pour prendre éventuellement pour maîtresse une chanteuse ou une danseuse), ils fournirent ainsi les bases financières et matérielles d’un extraordinaire épanouissement artistique de la scène des loisirs nocturne de la Havane, dont l’exceptionnelle diversité, se nourrit alors d’apports à la fois autochtones et étrangers.

Parmi les artistes cubains les plus éminents de l’époque, on peut citer Benny Moré y su Banda Gigante, la Sonora Mantancera, le conjunto d’Arsenio Rodriguez, l’orquesta america d’Enrique Jorrin ; et, parmi les danseurs, le fameux duo formé par Conchita Lopez et Alfredo Romero.

C’est de cette époque que date l’invention par des orchestres cubains, de rythmes comme le Diablo, la Mambo ou le Cha Cha Cha, qui rayonnèrent ensuite sur le nouveau monde puis sur la planète toute entière, et dont notre moderne Salsa constitue l’héritière.

De nombreux artistes nord-américains de renom venaient également faire des tournées à la Havane ou s’y installer pour une saison, comme Nat King Cole ou Dorothy Dandrige. Quant à Franck Sinatra, qui avait pris des parts aux côtés de la Mafia dans la construction de l’Hôtel HIlton, il s’apprêtait en 1958 à en faire le lieu à partir duquel sa musique de divertissement rayonnerait sur les Etats-Unis et même sur le monde… Mais la victoire de Fidel Castro devait en décider autrement, et c’est finalement à Las Vegas, autre création de la Mafia, que Sinatra connaitra beaucoup de ses plus grands succès des années 1960.

Mais la mainmise scandaleuse de la Mafia sur le pays, les violences associées à la dictature de Batista, le climat d’inégalités et d’injustice, enfin le sentiment d’abaissement moral éprouvé par les cubains, réduits à l’état de larbins des riches visiteurs du nord venus assouvir leurs bas instincts dans leur pays, alimenta un vent de révolte qui allait contribuer de manière décisive au succès du soulèvement castriste.

L’arrivée de Castro au pouvoir, au début de l’année 1959, allait rapidement mettre fin à l’âge d’or artistique des années 1950. Les révolutionnaires, en effet, ne se contentèrent pas de bannir les activités les plus immorales ou dégradantes, comme le jeu ou la prostitution. Ils étouffèrent également rapidement l’activité nocturne des cabarets, d’abord privés de leur riche clientèle locale et nord-américaine, puis nationalisés voire fermés, enfin soumis à une censure de plus en plus oppressante…

Ce brutal collapsus de l’activité nocturne contribua largement à un mouvement d’exode artistique en direction notamment des Etats-Unis. Parmi ces exilés, citons par exemple la chanteuse La Lupe, l’orchestre Sonora Matancera, ou encore Celia Cruz, que l’on retrouvera une douzaine d’années plus tard dans les rangs de la Fania New-Yorkaise.

Je vous laisse donc réfléchir à ce paradoxe selon lequel, bien souvent, c’est dans le fumier des maisons closes, des casinos et des trafics mafieux en tous genres que se sont épanouies les plus belles fleurs de la musique populaire latino. Des fleurs cultivées avec amour par les putes et leurs clients, par les voyous et les gangsters, et qui se sont fanées aussitôt que les réformateurs moralistes, les policiers incorruptibles, les politiciens honnêtes (heureusement fort rares) et les révolutionnaires utopistes se sont lancés dans l’entreprise sans espoir de nettoyer la société de ses vices.

Fabrice Hatem

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