Quand les gangsters violents deviennent des entrepreneurs de spectacle délicats

ImageDorothy Fields était impatiente et nerveuse, ce soir du 4 décembre 1927. La nouvelle revue du Cotton Club de Harlem, qui donnait sa première ce soir-là, devait interpréter les nouvelles chansons qu’elle avait écrites à cette occasion, sur la musique de Jimmy McHugh. Et tout le New York des noctambules aisés et des esthètes passionnés de Jazz étaient là !!! La jeune femme était d’autant plus émue que son propre père, Lew Fields, un directeur connu de revues de music-hall, était lui-même présent dans la salle. Elle avait en effet eu toutes les peines du monde à le convaincre de la laisser travailler pour le Cotton Club, dont tout le monde savait qu’il était la propriété de mobsters notoires : Sa fille allait y perdre sa réputation, si elle n’était pas tuée pas une balle perdue au cours d’un règlement de comptes ! Il avait fallu lui expliquer longuement que le travail de Dorothy -écrire les paroles de chansons de Jazz – était parfaitement décent, et que le Cotton Club, justement parce qu’il était contrôlé par la mafia, était l’un des endroits de New York les plus surs pour une jeune femme de bonne famille, pour qu’il accepte d’abandonner ses préventions.

Malheureusement, ce soir-là, les choses ne se passèrent pas exactement comme prévu. En effet, lorsque la chanteuse Edith Wilson se mit à interpréter la première chanson de Dorothy, il apparut rapidement que ses paroles de balade romantique avaient été changées …. En une suite de couplet salaces, quand ils ne frôlaient pas l’obscénité pure et simple !!! Dorothy effondrée, osait à peine regarder son père furieux, dont le visage avait pris une teinte écarlate. Celui-ci n’attendit même  pas la fin de la chanson pour se diriger vers l’un des propriétaires du Cotton Club, Georges « Big frenchy » DeMange[1], en lui mettant entre les mains un marché un peu spécial : ou bien il faisait immédiatement annoncer que sa fille Dorothy n’était pas l’auteur de cette chanson, ou bien il allait immédiatement, lui, Lew Fields, lui « exploser la gueule ».

Or Big Frenchy, justement, n’était pas du tout le genre d’homme susceptible de se laisser « exploser la gueule » sans réagir. Ce colosse avait derrière lui un lourd (ou prestigieux, selon le point de vue) passé de mobster et de racketeer. Outre que les jeux clandestins et le trafic d’alcool n’avaient aucun secret pour lui, il avait aussi participé, plus ou moins directement, à l’élimination physique d’un certain nombre de rivaux infiniment plus dangereux que le papa énervé de la jeune Dorothy. Et de plus, il disposait dans la salle une bonne dizaine d’hommes de mains prêt à réagir immédiatement sur un claquement de doigts.

Mais « Big frenchy » s’inclina pourtant devant les menaces de son adversaire, et fit effectivement annoncer sur le champ que les paroles de la chanson incriminée n’étaient pas de Dorothy Fields.

Au-delà de son caractère cocasse – un gangster dangereux cédant sur-le-champ aux menaces physiques d’un petit monsieur excité, inoffensif et inconscient des risques encourus -, cette anecdote révèle à mon sens d’un de ces moments de rupture, où la musique populaire – en l’occurrence ici le Jazz – passe d’un état social à l’autre. Issu de la confluence des traditions musicales des populations créoles et noires – ces dernières misérables – du sud des Etats-Unis, le Jazz naît dans cette ville dépravée qu’est alors la Nouvelle-Orléans, où il passe son enfance dans les bordels et les maisons closes du quartier de Storyville. Puis les mobsters juifs et italiens du Nord-est lui offrent la possibilité de conquérir les faveurs d’un public beaucoup plus large en ouvrant, notamment à New York et Chicago, de nombreux night-clubs qui embauchent alors les musiciens de Jazz par milliers.

Mais l’avènement de cette ère des night-clubs nordistes signifie aussi pour le Jazz un nouveau changement de public, et plus largement encore, de milieu et de statut social. Finis les chantiers de chemins de fer et les campements de bûcherons où les musiciens noirs itinérants jouaient pour un public clairsemé, violent et inculte. Finis les bordels de New-Orleans dont les pensionnaires incitaient leurs clients à donner un pourboire au « professor » (le pianiste de la maison) entre deux parties fines. Désormais, le public des night-clubs les plus huppés -comme justement le Cotton Club – est constitué du « gratin » de la bonne société blanche de New York ou Chicago : des hommes d’affaires, des professeurs,  des médecins, des artistes en vue…  Et ce public, s’il aime bien éprouver de temps à autres un frisson de dévergondage en écoutant une chanson polissonne ou en buvant un verre de whisky prohibé, reste aussi profondément pétri de moralisme et de souci du qu’en dira-t-on.

Les mobsters propriétaires des ces night-clubs se trouvent alors confrontés à une sorte de contradiction, ou, plus exactement de défi : d’un côté, toute leur réussite passée est fondée sur la transgression de ces valeurs morales et de ces codes de comportement bourgeois : pratique d’activités illégales, recours à la violence physique, utilisation d’un langage typique des milieux marginaux dont ils sont issus….  D’un autre côté, leur réussite future, ou du moins celle du club dans lequel ils ont investi, passe par une appropriation des codes sociaux de leur nouvelle clientèle : politesse – notamment avec les femmes -, absence de violence physique et de grossièreté, distinction, élégance, etc. (il est d’ailleurs vraisemblable que pour beaucoup de mobsters venus de milieux très modestes, ce changement de comportement ait été considéré non comme une contrainte, mais comme l’opportunité tant désirée de parvenir enfin à un statut de respectabilité bourgeoise dont leur famille et eux-mêmes rêvaient depuis si longtemps).

Et lorsque Lew Fields somme, de manière un peu outrancière, Big Frenchy, de respecter l’honneur « autoral » de sa fille, c’est exactement ce marché qu’il lui met dans les mains en lui disant en substance : « ou bien tu continues à te comporter comme un mobster venu des bas-fonds en me cassant la gueule avec tes sbires, et tu ne sera jamais qu’un voyou parvenu déguisé en smoking (et accessoirement, le Jazz que tu fais jouer dans ton club restera lui aussi une musique des bas-fonds) ; ou bien tu te soumets ostensiblement aux codes de la morale bourgeoise, tu renonces à l’utilisation de la violence physique, et tu peux alors franchir une étape décisive pour toi (et pour la musique de Jazz que tu aimes tant) dans l’ascension vers une forme de respectabilité. »

Big Frenchy comprit parfaitement le message. Il fit ce que Lew Fields lui demandait. Dorothy Fields continua à écrire des paroles pour les magnifiques compositions de Jazz qui furent étrennées au Cotton Club au cours des années suivante. Et le public distingué s’y pressa en masse, donnant au jazz un immense rayonnement sur la scène américaine et bientôt mondiale. Grâce à Lew Fields et Big Frenchy, il avait franchi une étape décisive, ce soir du 4 décembre 1927, dans son ascension depuis les bas-fonds de son enfance vers le statut d’une expression artistique reconnue.

Source : Haskins Jim, 1977, The Cotton Club, éd. Random House, New York, pages 47-49


[1] Là je m’avance sur ce nom que Dorothy Fields ne mentionne pas dans ses mémoires. Mais,  compte tenu de ce que je sais par ailleurs,  c’était probablement lui, soit de toutes manières quelqu’un du même acabit.

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