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Un demi-siècle de Music-hall parisien vu par une costumière : Lucienne Marchand

Paris le vendredi 8 Juin 2012

goudeau2Hier, j’ai passé la soirée en compagnie de Joséphine Baker en habit de scène, c’est-à-dire essentiellement vêtue de plumes. Si, si….

Je m’explique.

Il existe sur la butte Montmartre, à mi-chemin de la montée très raide qui conduit de la place des Abbesses à l’église du Sacré-Cœur, une petite placette ombragée par de magnifiques marronniers, et où se trouve l’une des dernières « fontaines Wallace » encore en fonctionnement à Paris : la place Emile Goudeau.

paripolisIci rôdent les souvenirs des artistes si nombreux qui ont fréquenté le quartier : Georges Sand et Chopin, dont les amours furent, selon la légende locale, abrités vers 1838 par la petite maisonnette située au coin de la place et de la rue d’Orchampt (photo ci contre, @paripolis) ; Pablo Picasso et Juan Gris, qui habitèrent au début du siècle dans le fameux « bateau Lavoir », dont l’entrée donnait justement sur la place Emile Goudeau, et y inventèrent rien moins que le cubisme ; Max Jacob, qui habita quelques mètres plus bas, rue Ravignan, pendant l’Occupation, avant d’être déporté et assassiné par les Nazis ; Arthur Rubinstein, qui était propriétaire dans les années 1960 d’une très jolie villa située un peu plus haut, à l’entrée de la rue d’Orchampt, et y répétait plusieurs heures par jours ses concerts, au grand dam de ses voisins incommodés par le « bruit » ; Dalida, qui habitait une autre belle maison au fond de la rue d’Orchampt, où elle mit fin à ses jours en 1987…

atelierA l’entrée de la rue d’Orchampt, se trouvent quelques vieux ateliers d’artistes en briques blanches, aux portes de bois vert, munis de vénérables verrières et recouverts de magnifiques plantes grimpantes : ce sont les derniers vestiges du véritable Bateau-Lavoir, dont le corps principal, situé en contre-bas, a brûlé vers 1971, juste avant mon installation dans le quartier. Dans ces ateliers, travaillèrent, entre autres Suzanne Valadon et son fils, Maurice Utrillo.

nicoleDepuis près de 50 ans, les deux ateliers du milieu sont occupés par Nicole Marxon-Milhaud. Passionnée de peinture, celle-ci a été successivement mariée à deux artistes qui ont travaillé dans cet endroit. Elle a également noué depuis 40 ans une étroite amitié avec ma mère, avec qui elle a longtemps collaboré au sein de leur cabinet d’avocat.

Nicole est une femme bienveillante et généreuse, qui, depuis près d’un demi-siècle, a su faire de ses ateliers des lieux de rencontre, de bonheur et de partage, en y organisant régulièrement des fêtes mémorables. Des soirées où les artistes les plus célèbres côtoyaient, dans une décontraction toute montmartroise, les voisins du quartier et les amis d’enfance.

Depuis sa retraite, elle organise, tous les premiers jeudis du mois, une réunion à la fois amicale et culturelle, où un écrivain, un cinéaste ou un musicien, vient présenter son travail. Mais, comme une grande partie du public – les amis de Nicole – est lui-même constitué de « créatifs », la programmation est en quelque sorte tournante, chacun des invités étant susceptible de passer, à son tour, du rôle de public à celui d’animateur. Une atmosphère qui n’est pas sans rappeler celle des « Peñas » latino-américaines, à cette différence près que chaque soirée n’est consacrée qu’à un seul artiste.

puiblicLa programmation est éclectique, guidée davantage par le fil directeur de l’amitié que par la recherche d’une cohérence esthétique.

J’ai ainsi assisté à la présentation d’un livre sur le quartier de Barbès, d’un roman consacré à Nice pendant la période de l’Occupation, puis à un concert de jazz manouche, avant de présenter moi-même le documentaire que j’ai réalisé sur le danseur folklorique cubain Domingo Pau.

Ici, règnent le don et l’hospitalité. La soirée est gratuite. Chacun amène cependant sa petite contribution culinaire sous la forme d’une tarte, d’une salade de fruits ou d’une bouteille de vin.

mauriceMais l’intérêt de la soirée tient aussi aux retrouvailles ou aux rencontres nouvelles que l’on y fait : chanteurs ou peintres du quartier vous invitant à leurs prochains concerts ou vernissages, vieux amis perdus de vue depuis trente ans, comme mon ami Maurice B…

Ce jeudi était consacré à l’œuvre de Lucienne Marchand.

Lucienne, aujourd’hui retraitée, a exercé pendant presque un demi-siècle un métier merveilleux : elle était costumière de théâtre.

Sa spécialité était la réalisation des magnifiques tenues de scènes, emplumées et pailletées, portés par les danseuses des grandes revues de music-hall : Paradis Latin, Moulin Rouge, Lido…

panoramioLorsque j’avais 20 ans et que j’habitais rue d’Orchampt, je passais tous les jours devant son atelier, situé de plain-pied sur la rue, à cinq mètres de la maison de Dalida (photo ci contre, @panoramic).

Je la voyais souvent affairée devant des sortes d’armatures en fil de fer et en toile collée.

Quelques jours plus tard, sortaient de sa boutique une série de magnifiques couvre-chefs multicolores, couvert de plumes, de bijoux, de fleurs…

lucienne1Ce jeudi soir, Lucienne avait amené avec elle les souvenirs de ces quarante années passées à créer de ses mains la féérie nocturne de Paris : une bonne vingtaine d’albums de croquis et de photos, dont chacun rappelait un spectacle et son travail de préparation. Et parmi eux, celui donné pour le 50ème anniversaire de la carrière de Joséphine Baker…

cartonLucienne a des mains de fée. Elle exprime son talent en créant des objets, davantage qu’en en parlant. Elle a feuilleté devant nous ses albums, je n’ose dire pendant un long moment, tant ces instants magiques nous ont paru court, en les ponctuant de ses souvenirs.

Par exemple, comme Joséphine Baker était petite, il était préférable de construire ses couvre-chefs en hauteur qu’en largeur, de manière à la grandir sur scène.

Pour que les chapeaux des danseuses soient solides et tiennent bien sur leur tête, il était nécessaire de les pourvoir d’une armature extrêmement résistante, à base de toile forte et de cordes métalliques de piano. Leur apparence aérienne était donc un leurre, car ils pesaient lourd sur la tête des artistes, tenant autant du casque de combat que du rêve éthéré de plume et de paillettes dont ils donnaient l’image.

lucienne2En lisant récemment un article de Paris-Match sur le Moulin Rouge, Lucienne a vu que des chapeaux qu’elle avait réalisé il y a 40 ans étaient encore utilisé aujourd’hui dans les revues du fameux music-hall. Ils étaient tellement solides qu’ils n’avaient pas perdu une plume…

Il est bien dommage que ce magnifique artisanat si parisien – celui des chapeliers, des plumassiers, des costumiers, des bottiers – tende aujourd’hui à disparaître, privant progressivement nos grands revues des accessoires de qualité qui contribuaient tant à leur prestige.

Quoiqu’il en soit, Lucienne nous a offert jeudi dernier un émouvant voyage à travers l’histoire du music-hall parisien de la seconde moitié du XXème siècle, vu depuis les coulisses ou plus exactement depuis l’un de ces ateliers d’artisans qui les alimentaient en objets de rêves.

Fabrice Hatem

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