Théâtre et musique chez ma voisine : mon immeuble réenchanté

Dimanche 17 Juin 2012

trioDepuis 15 ans que j’y habite, j’avais pris l’habitude de considérer mon immeuble comme un lieu de quasi-coma social.

Un endroit où, à part quelques rares diners organisés chez moi, il ne se passait jamais rien d’intéressant : des charges à payer, quelques bonjour-bonsoir aux voisins, une petite dispute de temps en temps pour une fuite d’eau ou un tapage nocturne, et c’était à peu près tout.

La culture, le divertissement, les découvertes amicales, c’était ailleurs, dans les milongas, les salles de concert, les théâtres, les écoles de danse, les cabarets…

trio2Depuis quelques mois, les choses ont changé. Ma voisine du dessous, Odile Zimmermann, a en effet commencé à organiser de petites soirées semi-privées où sont invités, à chaque fois, des artistes différents.

Le spectacle, intitulé « Cabaret d’un soir », est suivi d’un diner aux saveurs ethniques changeantes.

trio3Le tout est accompagné de l’accrochage de quelques œuvres d’artistes-peintres.

J’ai par exemple assisté, le 16 février dernier, à un très agréable concert de jazz animé par le clarinettiste et saxophoniste Gérald Nassif.

Celui-ci avait ce jour-là réuni autour de lui le pianiste Henri Gravier et le contrebassiste Laurent Larcher pour former un talentueux trio improvisé.

La peintre montmartroise Véronique Fleury avait accroché aux murs quelques gravures sous verre inspirées par le thème… des tickets de métro.

Cette soirée, humoristiquement désignée sous le nom de « Jazz à l’étage », fut suivie d’un diner libanais arrosé de vin de Cahors.

trio4Anecdote amusante, nous avions invité ce jour-là à diner, par le plus grand des hasards, un ami musicien de jazz de passage à Paris.

Or, il était lui-même 1) non seulement musicien de jazz, mais aussi 2) d’origine libanaise, et 3) habitant la région de Cahors. Accord parfait et coïncidence véritablement incroyable !! Je n’ai rien inventé, je vous le promets !!

Pratiquant la batterie, il aurait pu compléter le trio dans un « beuf » improvisé. Malheureusement, il n’avait pas ses instruments avec lui. Cela aurait été vraiment trop beau…

duo4Hier soir, c’est le « Duo ambulant » (1) qui nous proposa un spectacle rafraichissant associant chant, poésie et théâtre dans une vingtaine de petites saynètes toutes plus drôles et déjantées les unes que les autres, autour du thème la rencontre (et de la dé-rencontre) amoureuse. Elle, Nathalie Duong, est une comédienne-chanteuse, au visage asiatique frais et expressif, avec une jolie voix de mezzo. Lui, Fabrice Villard, poète et clarinettiste, alterne des textes emplis d’assonances et de répétitions en boucle avec des improvisations musicales au climat lunaire. Le dîner, était cette fois imprégné des saveurs de la Chine. Quant aux murs, ils avaient été ornés, pour l’occasion, des huiles et aquarelles longilignes et colorées de Claire Zuber.

duo1L’un des moments les plus précieux de la soirée se déroula dans la cour de l’immeuble : une cour que j’avais toujours considérée comme laide, sombre, sans aucun intérêt. Et c’est là, justement, que se produisit un petit miracle poético-musical. Le duo interpréta en effet la fameuse scène du balcon, tiré de la tragédie Roméo et Juliette, de William Shakespeare. Le lieu en fut ré-enchanté, et l’horrible cage d’escalier à l’air libre fut soudain transformée en magnifique décor de théâtre, subtilement éclairé, à travers les vitres dépolies de l’ascenseur, par la chaude lumière de la cage de l’escalier B. ; une lumière qui avait attendu près de 80 ans pour montrer qu’elle était belle…

duo2Puis les invités furent conviés à une sarabande joyeuse dans les étages de l’immeuble, entraînant au passage quelques voisins étonnés, pour se rendre dans l’appartement d’Odile Zimmermann, où se poursuivit le spectacle. A noter : une scène de séduction du Dom Juan de Molière, dans la cuisine ; la psychothérapie d’une pendule névrotique, sur un texte de Roland Dubillard, sur le canapé du salon ; une interprétation à la guitare électrique de Roxanne, du groupe de Rock The Police, avec une loufoque traduction simultanée en français ; le tout conclu par une violente chanson de désamour (Je t’aime pas) de Sanseverino … Puis diner, rencontres, discussions débouchant sur de possibles nouveaux projets….

duo3La démarche d’Odile n’est pas isolée. Depuis quelques années, mes amis se sont lancés, en nombre croissant, dans l’organisation à leur domicile de manifestations culturelles. Je citerai en vrac : la transformation, tous les étés, de la résidence secondaire de mon beau-père, en Bourgogne, en une galerie d’exposition, L’Archipel sur le Lac : l’organisation, tous les premiers jeudis du mois, de concerts et de petites manifestations culturelles par mon amie Nicole Milhaud dans son atelier du Bateau-Lavoir à Montmartre ; les peñas argentines dominicales d‘Alain de Caro dans sa villa de Cormeilles-en Parisis ; l’utilisation de son domicile par le photographe Alain ApsaraImages comme décor de ses portraits d’artistes et d’amis ; sans oublier les séances de projection, dans mon appartement, de mes propres films documentaires sur la culture cubaine… et je pourrais donner encore beaucoup d’autres exemples.

duo7Je pense qu’il s’agit là d’un mouvement de fond : les gens en ont assez qu’on leur dicte ce qu’ils doivent regarder et ce qu’ils doivent aimer. Des milliers d’artistes sont heureux de pouvoir montrer leur talent à des publics par forcément très nombreux, mais surement motivés. Une culture vivante, indépendante, proche, partagée, festive, naît de cette rencontre. Tout cela me paraît très encourageant et j’ai bien l’intention de participer de toutes mes forces à ce mouvement de « réappropriation » de l’expression artistique par tout un chacun. A ma manière personnelle, bien sûr, c’est-à-dire en cherchant à faire connaître les manifestations dont je serai témoin.

Fabrice Hatem

(1) Contact : duoambulant@gmail.com

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