Las Perlas del Son : le Son au féminin

Santiago de Cuba, Lundi 25 Juillet 2011

perl7 C’est en septembre 2010, au Patio de los Dos Abuelos, que j’avais entendu, pour la première fois, le Septet féminin Las Perlas del Son.

Avant même le début du concert, elles égayaient déjà la scène avec leur joli body de satin rose clair. Puis elles commencèrent à jouer les Boléros romantiques, les Son entraînants et les Guarachas comiques qui composaient leur répertoire. Leur orchestre à la rythmique entraînante dégageait une énergie juvénile et joyeuse. Les trois chanteuses se complétaient très agréablement : l’une, un peu forte, avec sa voix verte et mutine ; la seconde, dont on se demandait par quel miracle un corps si fluet pouvait produire un timbre si puissant et profond ; la troisième, une grande et belle femme aux gestes athlétiques et au chant voluptueux. Non seulement elles chantaient bien, mais elles animaient aussi agréablement le spectacle par de jolies petites chorégraphies, des jeux de scène, de petites animations comiques éparpillées entre ou au milieu même des chansons. Cet agréable trio vocal était accompagné par deux guitares qui ajoutaient encore un peu de légèreté et de fraîcheur à l’ensemble, et, bien sûr, un bongo et une contrebasse[1].

perl4 Je les ai retrouvées cet été, mais quelque chose avait changé. Au lieu des adolescentes un peu mutines sont j’avais gardé le souvenir, j’avais maintenant l’impression de me retrouver en face de femmes adultes, volontaires, dégageant un puissant fluide vital imprégné d’érotisme. La raison de cette mutation inattendue me fut donnée, lors d’un entretien par l’actuelle directrice du groupe, Oleisis Infante Guerra : depuis mon dernier passage, la composition du groupe avait été presque entièrement modifiée, avec le départ et le remplacement de cinq des interprètes, et notamment l’entrée d’une nouvelle chanteuse, Jacqueline, dans le trio vocal. Mais commençons par le commencement.

perl8 Le sextet féminin Las Perlas del Son est apparu en 1995. A l’époque, le Monde du Son est dominé à Santiago par des hommes aux préjugés machistes bien ancrés. Beaucoup considèrent que les femmes n’ont pas l’énergie nécessaire pour interpréter cette musique, et notamment les percussions (bongo et tumbadoras), instruments nécessitant une grande force physique.

Rosa Maria Lopez Mustellier n’est pas d’accord. Elle regroupe autour d’elle plusieurs jeunes musiciennes auxquelles les portes des orchestres sont fermées. Un premier projet de Septet, Las Divinas, n’a qu’une existence éphémère. Mais Rosa Maria ne se décourage pas et créé en 1995 Las Perlas del Son, le premier groupe féminin de musique traditionnelle à Santiago.

Cette fois, les choses vont durer. Quinze ans plus tard, le groupe a à son actif de nombreuses tournées à l’étranger (Japon, Australie, Mexique, Canada, Nouvelle Zelande, Mexique) ; la participation régulière à des festivals (Festival Ignacio Pineiro de musique traditionnelle, Festival des Caraïbes, Fête du feu, Festival international de documentaire Santiago Alvarez, Festival international de la Trova, Festival international du Son) ; et la réalisation de 5 CDs, dont le dernier, Siempre soneras, a été publié en février 2011.perl1

« L’idée fondamentale de Las Perlas a toujours été de maintenir la musique traditionnelle cubaine, mais en intégrant le moment d’aujourd’hui, le contemporain » explique Oseisis, l’actuelle directrice (photo ci-contre). Mais nous sommes aussi un groupe de show : nous faisons pour chaque thème une petite mise en scène, nous jouons la comédie, nous dansons de petites chorégraphies, nous utilisons l’humour, le double-sens, le picaresque. Dans nos arrangements, les lignes de chant solistes se dédoublent, les chanteuses se répondent à l’intérieur de la chanson. Nous interprétons notre musique un peu en avant de la pulsation rythmique, ce qui lui donne un côté plus frais, plus juvénile. Nous passons aussi souvent d’un rythme à l’autre à l’intérieur du même morceau : du Son au ChaChaCha et vice-versa, C’est notre « toque » à nous, notre manière de faire, qui sort un peu du commun des orchestres de Son».

perl6 Le groupe possède aujourd’hui un répertoire très large, allant de la musique traditionnelle (Pepe Sanchez, Miguel Matamoros, Sindo Garay, Marcello Guerra, Compay Segundo), jusqu’à des compositeurs contemporains : Marcos Perdomo, Vladimir Lopez, Emilie Rodriguez, Pedro Figuereido, Jacqueline Sarran Palay… Il interprète, bien sûr, des Sones et des Boléros, mais aussi une proportion importante de Guarachas – une variété de musique traditionnelle faisant une large part à l’humour, au double-sens et au picaresque.

Depuis 8 mois, le groupe s’est profondément renouvelé, beaucoup d’interprètes s’étant mariées et parties à l’étranger. C’est en particulier le cas de Rosa, la fondatrice, qui a laissé sa place de directrice à Oseisis, qui était déjà membre du groupe depuis 2000 comme chanteuse et percussionniste mineure. Et aussi de l’une de chanteuse, Mercedita, remplacée par une nouvelle venue, Jacqueline, ancien chanteuse du groupe Septeto Cumbre. Ceci a entraîné, comme je l’ai dit plus haut, une profonde modification de la couleur musicale de l’orchestre.

Mais parlons d’abord de ce qui n’a pas changé. Le Septeto Las Perlas c’est, d’abord et avant tout, trois chanteuses solistes accompagnées par une guitare, un tres, un bongo et une contrebasse. Il n’y a pas d’instruments à vent, pas de tumbadoras et peu de solos instrumentaux. C’est donc avant tout le jeu des trois chanteuses, placées bien visiblement en première ligne de l’orchestre, qui fait l’identité musicale et artistique du groupe. Une caractéristique qui s’est même encore renforcée avec les changements intervenus dans la composition de celui-ci.

perl3 Je les ai vues jouer le 18 juillet dernier à la salle Artex de la rue Heredia. Comme en septembre dernier, leur tenue de scène était soignée, toutes les musiciennes étant vêtues à l’identique. Elles portaient toutes cette fois-ci un pantalon blanc et un body noir au corsage rehaussé de broderies argentées.

Le premier morceau qu’elles interprétèrent ce soir-là s’appelait Ave Maria Mora. C’était la première fois qu’elles jouaient. Tout de suite, j’ai senti la différence avec la précédente formation. Il y avait dans les voix quelque chose de plus africain, de plus instinctivement vital, de plus pêchu, qu’auparavant. J’avais vraiment l’impression que les jeunes filles mutines de l’année passée s’étaient transformées en femmes d’expérience, aimant les plaisirs de la vie et sachant exactement ce qu’elles pouvaient attendre des hommes.

Puis les titres s’enchaînèrent, alternant traditionnel et contemporain :Siete años, de Polo Montanez, sur un rythme de Bachata ; l’ultra-classique Lagrimas Negras, de Miguel Matamoros ; puis deux compositions récentes, Montuno si es, de Miguel Rodriguez, et Con el Sonar de los Cueros, de Vladimir Lopez. Enfin un Changui-son Polo Montanez, Locura, chanté avec énergie avec une saveur un peu flamenco.

On voyait et on entendait surtout les trois chanteuses, tandis que les quatre instrumentistes restaient beaucoup plus discrètes, avec très peu de solos instrumentaux. Un peu incertain au début, le swing et l’énergie du groupe se mit progressivement en place, à mesure notamment que la salle, initialement presque vide, se remplissait d’un public attentif, permettant à l’orchestre de trouver davantage d’assurance, notamment dans l’interprétation pleine de vitalité de Locura, à la fin du second set. Au total, un moment fort agréable, qui s’est terminé en feu d’artifice. J’en ai gardé quelques enregistrements in vivo, que je partagerai avec vous sur Youtube dès mon retour en France.

Fabrice Hatem

[1] Pour écouter un court extrait de Las Perlas dans leur composition antérieure, cliquer sur le lien suivant : http://www.youtube.com/watch?v=LBuYODJaRCM

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