Réouverture d’un lieu traditionnel de la trova santiaguera : le café de Virgilio

Santiago de Cuba, samedi 9 juillet 2011

trova2 La Trova ou chanson santiaguera constitue l’un des plus beaux fruits du génie populaire cubains. A l’image de ses créateurs, des gens le plus souvent d’origine modeste, elle élut toujours domicile, depuis son apparition au XIXème siècle, dans des lieux simples : des maisons minuscules, des chambres pauvres dans des habitations collectives appelés cuarterias, des épiceries, des kiosques à tabac, des café miteux, et bien sur les maisons closes du quartier de Barracones, près du port. Dans ces humbles lieux, les trovadores puis les soneros se réunissaient pour jouer de la guitare, chanter… et boire. Car « La trova sin trago se traga », « Sans un verre, la trova s’étrangle » (ci-contre, la salon « trovita » de la Casa de la Trova de Santiago de Cuba).

trova3 A la fin des années 1960, le plus connu de ces lieux s’appelait « Le cafe de Virgilio ». Il était animé par Virgilio Palais, dont la vie porte témoignage du caractère profondément populaire de la Trova. Virgilio Palais passa sa jeunesse à fabriquer des cigares… et à jouer de la guitare. Plus tard, il devint vendeur ambulant de bimbeloterie, puis installa en 1958 une sorte de petit kiosque où il vendait des cigares, des biscuits et du rhum bon marché dans l’entrée d’une maison de la rue Heredia, située à deux pas de la place Cespedes (photo ci-contre, la chanteuse Yaima montre le lieu exact où se trouvait ce kiosque). Il servait aussi quelques verres et quelques cafés aux clients. Pendant ses heures de désoeuvrement, il jouait de la guitare et chantait. Sa clientèle : des maçons (comme le fut Nico Saquito), des tabaqueros (comme le fut Compay Segundo), des chauffeurs (comme le fut Miguel Matamoros).

rroa4 L’un des habitués s’appellait Anselmo Lainati. Il n’était alors que le réceptionniste de l’hôtel Casa Grande, situé à deux pas de là, au coin de la place Cespedes. Mais il avait une jolie voix. Quand il chantait, les gens rentraient dans le kiosque de Virgilio pour l’écouter. D’autres trovadores, comme Angel Almenares ou Ramon Marquez, commencèrent à fréquenter le lieu, qui s’agrandit en 1968 en déménageant dans une petite boutique mitoyenne, renommée « Le cafe de Virgilio » (photo ci-contre). Désormais, la clientèle – y compris les touristes de l’hôtel Casa Grande, avec leurs poches bourrées de devises fortes – venaient exprès pour la musique, tout en consommant en quantité le rhum et le tabac toujours en vente dans le lieu. Quelques articles publiés dans la presse locale accrurent encore la popularité de cette Peña.

trova1 Puis Virgilio quitta ce monde. En 1998, les autorités de la ville décidèrent de donner plus de lustre à sa Peña en agrandissant le lieu, desormais connu sous le nom de « Casa de la Trova Pepe Sanchez », en l’honneur de l’un des premiers – et des plus illustres – trovadores de Santiago. La maison mitoyenne, celle justement où Virgilio avait tenu ses première peñas improvisées au pied d’un escalier, faisait parfaitement l’affaire. Au rez-de chaussée, à la place d’une caféteria, on installa une première salle, nommée la Trovita, aux murs ornés des magnifiques collections de peintures et de photographies de Virgilio. Dans la cour intérieure, on créa un joli patio, le Patio de Virgilio. Au premier étage, qui avait jusque-là servi de lieu d’habitation, on installa une grande salle bordée d’un grand balcon en bois, El salon de los grandes, destiné aux concerts du soir. En peu de temps, celle-ci devint l’un des foyers les plus prestigieux et les plus actifs de la culture populaire cubaine. Par contre, le « véritable » cafe de Virgilio fut un peu dénaturé, puisque transformé en une boutique sans âme d’objets touristiques (photo ci-contre : la casa de la Trova, vue exterieure).

troba5 Mais la fièvre de l’authenticité et du retour aux sources a aussi touché Cuba. Beaucoup de trovadores et d’afficionados, aux premiers rangs desquels Eliades Ochoa, réclamaient à cor et à cris depuis des années le retour de la « Peña de Virgilio » dans son berceau originel. Les travaux commencèrent fin 2010. Le 26 janvier 2011, la Peña rouvrit ses portes. C’est aujourd’hui un lieu charmant, auquel des décorateurs talentueux et amoureux de la Trova ont su donner un grand parfum d’authenticité en ornant les murs des magnifiques collections de Virgilio revenues à leur lieu d’origine (photo ci-contre). Nous avons eu hier vendredi l’émotion d’y entendre chanter, s’accompagnant de sa guitare, le trovadore Baldo Saez, aujourd’hui âgé d’environ 45 ans, devant une photo de lui accrochée au mur, prise 25 ans plus tôt dans la vieille Peña.

Fabrice Hatem et Yaima

 

Pour en savoir plus :

Lino Betancourt Molina, La trova en Santiago de Cuba, Apuntas históricos, Ediciones Andante Editora Musical de Cuba, La Habana, 2005.

http://www.infotur.cu/noticia.aspx?not=994

http://www.cubarte.cult.cu/periodico/otros-medios/18479/18479.html

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