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Poésie et littérature

Une si étrange solitude, de Graciella Lopez

Editeur : La Salida n°48, avril-mai 2006

Auteur : Graciela H. López

Une si étrange solitude

Et lui qui n’arrive pas.

Aucun autre homme ne peut la distraire de cette obsession, de cet engouement excessif qui tient presque du fanatisme. Mais c’est la première fois qu’elle brûle d’un tel feu pour quelqu’un. À en perdre la raison.

Au point où elle en est, tout ce qu’elle sait c’est qu’elle ne peut écarter les yeux de la porte. La soirée a atteint son apogée et il arrive constamment de nouveaux danseurs. Du coin de l’œil, Alina note l’identité de ceux qui arrivent. C’est une stratégie stupide. Mais elle ne peut rien faire d’autre que de garder les yeux fixés sur cette porte, en tentant tant bien que mal de le dissimuler.

Nombreux sont ceux qui l’ont reconnue. Ils la regardent. Alina est une des meilleures. Mais aujourd’hui la seule chose qui compte c’est cette porte qui laisse passer tant de gens, tant de visages souriants, scrutateurs. Visages qui en saluent d’autres, qui fouillent les lieux de leurs yeux, qui se mettent à l’aise, qui avancent par l’une des ailes de la salle de danse.

Et lui qui n’arrive pas. Peut-être viendra-t-il plus tard.

Le jeu n’en vaut pas la chandelle, tente de se répéter Alina. Tout le monde le lui a dit : que lui trouve-t-elle à ce fainéant? Que lui trouve-t-elle à cet abruti? Il n’étudie pas, ne travaille pas; il est mal élevé, n’a pas d’amis. On va même jusqu’à dire qu’il trempe dans des affaires louches. Quelqu’un d’un monde totalement différent du sien, qui traîne une mauvaise réputation et ne lui convient pas du tout. Mais, la première fois qu’elle a dansé avec lui, elle a ressenti une commotion comme elle n’en avait jamais connu auparavant, quelque chose de proprement miraculeux.

Personne ne peut la comprendre. Elle ne comprend pas non plus. Ce sont des choses qui arrivent.

Alina est à Buenos Aires pour quelques jours. Elle est venue voir sa famille. Cela fait un certain temps déjà qu’elle mène à l’étranger une carrière de danseuse professionnelle couronnée de succès. Elle est jeune, belle, et d’une allure qui fait plaisir à voir. Une excellente danseuse. Les contrats et invitations lui tombent dessus sans aucun effort de sa part. Toutefois, sa vie tourne autour de lui, aussi bien ici qu’à l’étranger. Quand elle est en voyage, il lui manque; elle lui téléphone, lui écrit. Quand elle est ici, elle lui court après pour reprendre le fil de quelque chose qui, finalement, n’est que douleur. C’est plus fort qu’elle : elle en pince singulièrement pour lui. Y a-t-il un remède à son tourment?

L’abruti fait une entrée triomphale. Avec un coup de trop dans le nez, joyeux et bien sapé. Il la voit tout de suite mais fait semblant de rien. C’est sa technique de prédilection avec les femmes : se faire désirer. Il n’attire pas la sympathie des autres hommes. En fait, ils ne peuvent pas le sentir. Il occupe toute la piste, disent-ils; il a l’air de danser seul et ne respecte personne. Mais il a du succès auprès d’elles.

Pancho assiste à la scène depuis sa table et s’indigne en silence. Il voit bien comment Alina pâlit, transpire et s’agite. Il la connaît depuis qu’elle était toute jeune, si jeune que ses parents ou ses frères aînés, bien plus vieux qu’elle, l’accompagnaient aux cours de tango. Elle était en somme la petite mascotte que gâtait toute la communauté. Famille de danseurs, tous bons, mais aucun autant qu’elle.

Aussi belle intérieurement qu’elle l’est extérieurement, Alina souffre si cruellement qu’elle est incapable de capter le regard de sympathie de Pancho qui cherche à lui lancer une bouée de sauvetage et aimerait bien flanquer un coup de poing à l’autre crétin. Surtout maintenant qu’elle sourit, acquiesce de la tête au signe que lui fait le voyou, et se lève de son siège. Mais il lui passe pratiquement sous le nez sans la regarder et se met à danser avec une autre. La petite pâlit et se rassied, couverte de honte. Elle porte les mains à son visage, on dirait qu’elle va s’écrouler.

Pancho n’en peut plus. Il se rend à sa table, s’assied à côté d’elle, commande un café et une aspirine au garçon, prend la main de la jeune femme dans la sienne et la serre fortement. Elle se laisse faire, indifférente, languide, les yeux humides, dans le vague. Le petit prétentieux passe devant eux en dansant. Maintenant il y a une lueur d’inquiétude dans ses yeux. Tout ce qu’il voit c’est qu’Alina est accompagnée d’un homme d’âge mûr qui lui caresse la main, signes non équivoques pour un observateur superficiel manquant de finesse.

Pancho se rend compte du malentendu et s’en délecte. Quel emmerdeur, je fais! se dit-il avec satisfaction. Et pan dans les gencives, espèce de lâche!

– Ma petite, sans le faire exprès, j’ai rendu jaloux ton galant. Tu ne t’en es pas rendu compte, mais il s’imagine qu’il y a quelque chose entre nous. Bien fait. Ça lui apprendra à jouer les coqs de basse-cour. Il te regarde de là-bas d’un air affligé.

Elle tente une timide défense.

– De qui parles-tu?

– Voyons, Ali, ne fais pas l’innocente avec moi qui te connais depuis le temps où tu portais des couches. Imagine un peu si ton vieux père te voyait souffrir ainsi à cause de ce fanfaron.

Alina sourit intérieurement. Son âme, qui l’avait désertée, reprend tranquillement sa place. Cela lui redonne suffisamment d’énergie pour s’asseoir plus droit et avaler l’aspirine avec le café refroidi.

– Dis-moi, demande-t-elle, pourquoi je ne peux pas être heureuse, pourquoi je ne peux pas être aimée comme tout le monde?

– Ça viendra, petite fille, patience. Tu as encore beaucoup de choses à apprendre.

– Autant que toi?

Alina se moque ouvertement de lui parce qu’elle n’ignore rien des déboires sentimentaux de son parrain Pancho, en quête perpétuelle de l’amour parfait, qui souffre à chaque nouvelle expérience et se retrouve toujours seul. De cette étrange solitude propre aux danseurs de tango. Elle découvre qu’elle est semblable à lui : que ferait-elle de cet amoureux s’il s’intéressait véritablement à elle?

Les voilà qui rient à gorge déployée. Ils ne peuvent pas s’arrêter. Lui, entre deux hoquets, lui dit : « Tout juste! Suis mon exemple. Tu fais bien d’imiter tes aînés ». Elle, à moitié morte de rire, lui répond : « C’est exactement ce que je fais! »

L’organisateur de la soirée se joint à eux. Il prie Alina de donner une exhibition. Beaucoup de gens l’ont reconnue; ils aimeraient la voir danser.

– Qui choisis-tu comme partenaire, demande-t-il?

Pendant une fraction de seconde, elle s’imagine dans les bras de l’autre, celui de son délire, de sa cécité, l’homme qu’elle a en quelque sorte inventé. Mais elle répond le plus naturellement du monde : « Avec mon tonton Pancho que voici ». Dans le même temps, elle pense qu’elle devra retoucher son maquillage, que le rimmel a dû couler avec ses larmes,… toutes ces choses qui n’empêchent pas que l’on puisse avoir le cœur en miettes.

Et puis, tout se mélange, les rires et la douleur; le déchirement que provoque une décision irrévocable : « Les exhibitions, c’est pas pour moi. Je danse pour moi-même, avec des pas simples. Trouve-toi un jeune. Tiens! Adrián! Il danse bien. » Et tout se mélange de nouveau car, pendant qu’il prononce ces paroles, il lui prend l’envie de danser avec la jeune femme, aux yeux de tous : « Pourquoi pas? Rien qu’une fois! »

Alina l’observe. Elle sait qu’elle a gagné.

Une heure plus tard, on arrête la musique. L’organisateur s’empare du microphone et annonce :

« Mes chers amis : nous allons avoir le plaisir de voir danser deux générations unies par le tango. D’un côté, la beauté et le talent de la jeunesse, et de l’autre, l’expérience de la maturité, qui a transmis tant de choses à la jeunesse d’aujourd’hui. »

Debout près d’elle au milieu de la piste, Pancho, nerveux, sourit et lui demande à voix basse : « J’aimerais bien savoir ce que je t’ai transmis. Ou peut-être que je devrai commencer maintenant? »

– Chut! La musique va commencer. Aujourd’hui, tu m’as donné ma première leçon, au cas où tu ne t’en serais pas rendu compte, susurre Alina.

Et, salués par les applaudissements, ils commencent à danser.

Traduction : Jean-Marie Bourjollie

 

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