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Poésie et littérature

Homero Exposito : le vent, les arbres et le soleil

Editeur : La Salida n°49, juin à septembre 2006

Auteur : Fabrice Hatem

exposito2 Homero Exposito : le vent, les arbres et le soleil

Exposito nous parle de choses simples, comme l’amour, les rivières ou la nostalgie ; il le fait avec un grand raffinement, mais aussi avec une sorte de douceur résignée qui contraste avec les éclats d’angoisse et de désespoir qui parfois jaillissent des vers d’Homero Manzi ou de Cátullo Castillo. Deux poètes dont il fut à la fois le contemporain et le continuateur, puisque, plus jeune d’une demi-génération, il leur survécut plusieurs dizaines d’années. Et avec lesquels une comparaison peut s’avérer utile pour comprendre les particularités de l’auteur de Percal.

Nostalgie du paradis perdu

Les trois écrivains sont tout d’abord unis par une profonde similitude d’inspiration. L’évocation lyrique d’un amour de jeunesse, la référence à un mythique paradis perdu, la conscience d’une faute commise, le sentiment de la chute et de la perte, l’amer constat d’un passage destructeur du temps, la solitude et le désarroi : telle est le paradigme poétique qu’ils partagent. Un climat bien campé par ces deux vers de Flor de lino (1947) : Si j’avais su alors la comprendre /Ma chaumière abriterait son amour. Autre similitude majeure : comme les deux autres grands poètes, Exposito situe l’essentiel de son œuvre dans un univers essentiellement populaire, aussi bien par ses lieux (le faubourg, la bourgade de campagne) que par ses personnages. Ecoutons Farol (1943) : « Un faubourg et ses maisons / Avec leurs reflets de tôle…/ Un faubourg humain / Avec ses légendes aux accents de tangos (…) Un faubourg ouvrier (…)»

Mais il existe également chez Exposito plusieurs particularités importantes. C’est – essentiellement – l’omniprésence de la nature, et – de manière moins caractéristique – la tendresse, la préciosité du style, et la référence à la réalité de la ville contemporaine.

Présence de la Nature

Est-ce dû à ses origines, puisqu’il passa sa jeunesse, non à Buenos Aires, mais dans la petite ville de Zarate, au milieu de la Pampa ? L’œuvre d’Exposito est illuminée par la lumière du soleil, baignée par le bleu du ciel, bercée par la douceur des arbres, des prairies et des rivières. Alors que les décors de Manzi et Castilo sont essentiellement urbains – des grands murs, des impasses, des épiceries, des coins de rue – Exposito nous parle – aussi – d’orangers en fleurs, de l’eau de la rivière, de prairie argentine gorgée de soleil, et de petit morceau de ciel.

Cette présence constante de la Nature peut prendre plusieurs formes. Tout d’abord, la scène évoquée peut tout simplement se passer en pleine campagne, comme dans Flor de Lino (1947) : Elle effeuillait les nuits en guettant mes pas sur ce sentier (…)/ mais un jour (…), / Fleur de lin s’en alla /Et tandis que le champ refleurit /Ah ! Malheur ! Son amour n’est plus là. Le décor peut également se situer dans ce lieu incertain où la rue la plus lointaine du faubourg urbain le plus excentré débouche sur les champs, comme dans Yuyo Verde (1943) : Ruelle, Ruelle… /Lointaine, Lointaine (…) /Là-bas, où se perd la ruelle / Pousse cette herbe verte(…). Dans d’autre cas, le regard du poète semble sélectivement focalisé sur les éléments naturels ou venus de la campagne, même si l’action pourrait très bien se dérouler en pleine ville, comme dans Pedacito de cielo[1] (1942) : La maison avait une grille/ Couverte de plaintes /Et de chansons d’amour /La nuit remplissait de cernes / La grille, le lierre / Et le vieux balcon. Enfin, et peut-être surtout, le langage métaphorique d’Exposito fait presque systématiquement référence à la Nature, comme dans Naranjo en flor (1944) : Elle était plus fraîche que la rivière /Oranger en fleurs. Tout cela nous transpose dans un univers imaginaire qui évoque irrésistiblement pour un auditeur urbain – pardon pour la pauvreté de la comparaison – le souvenir ému d’un tendre amour de vacances à la campagne.

Tendresse et chaleur humaine

Cette tendresse, bien sur, on la trouve aussi chez Homero Manzi ou chez Cátulo Castillo. Mais elle coexiste chez ces auteurs avec des sentiments plus violents : l’alcoolisme désespéré de La Última Curda, l’accumulation haletante de métaphores hallucinées dans Malena. Chez Exposito, la douceur et la chaleur humaine constituent au contraire la substance même du climat poétique, comme en témoigne l’omniprésence des mots eux-mêmes : Soie douce de tes tresses (¡Trenzas… !, 1944), Elle était plus douce que l’eau… / Que l’eau douce… (Naranjo en Flor).

Comme un ciel aux reflets changeants, cette atmosphère se colore cependant de nombreuses nuances, plus ou moins heureuses selon les moments : l’évocation émue des promenades en commun et du premier baiser, comme dans Yuyo Verde (Nous marchions, perdus, nos mains jointes / Sous un ciel d’été..) ; une nostalgie douce-amère et résignée, comme dans Naranjo en flor (D’abord il faut savoir souffrir, Ensuite aimer, ensuite partir/ Ensuite se laisser porter par la vie) ; ; le pardon toujours accordé des offenses, comme dans Yuyo Verde ( De ton pays on ne revient pas /Même avec l’herbe verte / Du pardon) ; la compassion face à souffrance de l’autre, même si celui-ci a commis une trahison, comme dans Percal (Tu partis de ta maison / Peut-être nous sommes-nous mal compris (…)Pourquoi vas-tu pleurer ? /Peut-être n’as-tu pas vécu ? /Peut-être n’as-tu pas appris à aimer, /A souffrir, à attendre / Et aussi à te taire ?) ; enfin, une affection qui survit à la séparation, comme dans Pedacito de Cielo

Une écriture recherchée et délicate

Chez Exposito, l’objectivité du regard, la description réaliste des situations et des événements n’est pas toujours absente, comme on le verra plus loin. Mais, dans la majorité de ses poèmes, c’est l’évocation intimiste d’un climat psychologique qui l’emporte. Et ce paysage intérieur, peuplé de souvenirs et de souffrances, n’est pas le plus souvent décrit de manière linéaire, par des phrases grammaticalement complètes, mais plutôt par une succession de petites touches allusives, faites de quelques mots jetés sur le papier comme une touche de couleur dans un tableau impressionniste ; des bouts de phrases inachevés, qui s’enchevêtrent comme des bouffées de sentiments mal maîtrisés, et dont beaucoup nous offrent une métaphore ou une image précieuse, inattendue : Tes yeux de sucre brûlé / voyaient un lointain / doré de soleil (Pedacito de cielo) ; Qui m’a laissé craintif comme une oiseau sans lumière (Naranjo en Flor) ; Tresses qui m’attachent à ce portail (Yuyo Verde) ; Il existe une clôture par où le souvenir /Vient rôder vers ce qu’il aima (Flor de lino).

Par ce style recherché, Exposito est sans doute le des poètes de la génération des années 1940 qui s’est le plus éloigné de la chansonnette populaire pour aborder aux rivages de la littérature cultivé. Et pourtant, cette poésie recherchée fut très bien accueillie par le grand public. Et sans doute tout particulièrement – et j’avance cette hypothèse sans aucune preuve – par le public féminin, dont la sensibilité délicate s’accorde mieux avec la sienne qu’avec les sentiments plus masculins de violence, d’agressivité, et parfois de misogynie qui transparaissent parfois dans les œuvres d’autres auteurs comme Celedonio Flores ou Enrique Santos Discépolo.

La chronique de la ville moderne

Mais il existe une dernière caractéristique de l’œuvre d’Exposito, qui, curieusement, entre pratiquement en contradiction termes à termes avec celles qui viennent d’être évoquées. Ce poète tendre, agreste, nostalgique, rêveur et raffiné fut aussi un chroniqueur sans fard de la dure réalité sociale de son temps, le témoin des convulsions d’une ville qui se transforme et des trop réelles difficultés de ses habitants. Comme en témoignent ces premiers vers de Farol (1943), qui plante le décor d’un quartier populaire d’aujourd’hui : Un faubourg et ses maisons / Avec leurs reflets de tôle… / Un faubourg humain /Avec ses légendes aux accents de tangos…/ Un faubourg ouvrier….Ou encore le thème de Cafetín (1946), un déchirant poème sur le drame de l’émigration : Dans les vieux cafés / Rôdent toujours les souvenirs /Et les notes d’un vieux tango / Viennent mettre des couleurs /Sur la douleur de l’émigrant… Ou, enfin celui d’Afiches (1956), où l’archétype de la milonguita pervertie par l’argent est réactualisé sous les traits d’un mannequin vendant l’image de son corps sur un panneau publicitaire.

Cette apparente contradiction peut trouver une explication partielle dans le biographie du poète. Ayant passé sa jeunesse une petite ville de la Pampa, Exposito ne s’installa à Buenos Aires qu’à la fin des années 1930. Il ne porte donc pas dans sa mémoire le souvenir du faubourg portègne du début du siècle, contrairement à Manzi et Castillo qui vécurent leur enfance à Pompeya ; il n’a pas, comme eux, cotoyé physiquement les auteurs de la première génération poétique du tango, comme Celedonio Flores, Pascual Contursi ou José Gonzales Castillo. Son univers poétique n’incorpore donc les thématiques tangueras nées dans les années 1920 – la nostalgie du faubourg, l’amant pauvre abandonné – qu’à travers le prisme abstrait de la lecture et de l’écoute. Par contre, sa mémoire personnelle résonne des bruits et des couleurs de la campagne où se sont écoulées ses premières années. Son style est influencé par les audaces de la poésie d’avant-garde qu’il a découverte pendant ses années d’études universitaires ; enfin, les trépidations du Buenos-Aires moderne, qu’il découvre brutalement dans les années 1930, stimulent davantage sa sensibilité, par contraste avec ses propres souvenirs d’enfance, que celle d’un Manzi ou d’un Castillo enracinés depuis toujours dans cette ville. D’où une œuvre poétique à la fois recherchée et populaire, tendue entre le pôle de la Nature rêvée et celui de la ville réelle, et qui apporte modernité et tendresse à un répertoire trop souvent sclérosé dans les stéréotypes de l’amertume et les clichés d’un décor faubourien.

Fabrice Hatem

Mini-biographie

Ne en 1918 à Zarate, province de Buenos Aires

Jeunesse et études universitaires à Buenos Aires

1938 : premier tango : Rodando
1945-1947 : grande période créatrice : Bien crilla y bien portena, Margo, Flor de lino, Que me van a hablar de amor, El milagro, Naranjo en flor, Yuyo verde
1948-1952 : retour à l’univers de la ville et de ses personnages : Te llaman malevo, Esta noche estoy de tango

Quelques beaux poèmes entre 1955 et 1957 : Sexto piso, Afiches, Maquilaje, Quedemonos aqui.

Meurt en 1987.

Les musiciens d’Exposito

Domingo Federico : Al compas del corrazon,Yo soy el tango, yuyo verde, Tristeza de la calle corientes, A bailar
Héctor Stamponi : Que me van a hablar de amor, Flor de Lino, Pedacito de Cielo (avec Enrique Francini)
Armando Pontier : Pa’que, Margo
Virgilio Exposito (frère du poète) : Naranjo en flor, La loca…
Astor Piazzolla : La misma pena

Quelques oeuvres majeures

Bien criolla y bien portena, Margo, Flor de lino, Que me van a hablar de amor, El milagro, Yuyo verde, Sexto piso, Maquilaje, Quedemonos aqui, Todo, Pedacito de cielo, Azabache, A bailar, Tristeza de la Calle Corrientes, Al compas del corrazon, Naranjo en flor, Percal, Afiches, Te llaman malevo, Esta noche estoy de tango

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