La Tunisie : si proche, si solitaire

Editeur : le Nouvel économiste n°1330, 26 janvier 2006

Auteur : Fabrice Hatem

nouvelecocom La Tunisie : si proche, si solitaire

Bienvenue à Carthage ! Bien en vue dans le hall de l’aéroport de Tunis, le panneau d’accueil indique d’emblée la règle du jeu : la Tunisie accepte, revendique même son appartenance multiculturelle. Musulmane à 99 %, elle n’a oublié ni l’empire romain, ni Saint Augustin, ni la Kahina, cette reine berbère juive qui résista à l’invasion arabe du VIIème siècle. Quant à la langue, on y pratique un français peut-être meilleur qu’à Paris.

Le pays voudrait bien aujourd’hui prendre appui sur cette identité multiple pour devenir un trait d’union entre les rives orientale et occidentale de la Méditerranée. La révolution tranquille impulsée depuis l’indépendance, en 1956, par Habib Bourguiba, et qui inspire encore aujourd’hui la politique de développement du pays, reposait sur une idée simple : créer une nation moderne, ouverte sur le monde, sans renier son identité culturelle et religieuse. Un pari un peu similaire à celui de la Turquie de Kemal Ataturk. Son héritage 50 ans plus tard ? République laïque, école universelle, égalité des droits pour les femmes, présence d’une classe moyenne éduquée, stabilité politique et sociale, progression de l’espérance de vie, natalité maîtrisée. Et, quoiqu’on en dise, un régime politique plus démocratique et une administration moins corrompue que dans la plupart des autres pays de la région.

Ce petit pays, dépourvu de ressources naturelles et énergétiques, a largement fondé son développement économique sur l’ouverture internationale et l’arrimage aux grandes économies européennes, via la sous-traitance industrielle et le tourisme. Avec des résultats plutôt encourageants : un PIB par tête parmi les plus élevés du continent africain ; une croissance économique soutenue ; des déficits extérieurs limités et en diminution. Si l’on ajoute à cela une gestion macroéconomique relativement saine, avec une inflation faible, un déficit et endettement publics maîtrisés, la Tunisie fait un peu figure de « bon élève » de la classe régionale. Même si l’administration reste pesante, les infrastructures parfois déficientes, le cadre juridique des affaires quelque peu flou et opaque, et le chômage élevé.

Mais l’environnement régional n’est pas favorable. Au sud, l’économie maghrébine est insuffisamment intégrée, et les échanges sont limités entre les Tunisie et ses voisins. « Ceci rend l’économie tunisienne très dépendante du marché européen » note Hervé Bougault, économiste à l’AFD. Et, vers le nord justement, les espoirs suscités par l’accord d’association avec l’union européenne ont été quelque peu déçus. Résultat : les entreprises étrangères ne se bousculent pas pour investir dans un pays handicapé par la fragmentation du marché régional et par la mauvaise image globale du Maghreb – même si leur contribution au développement de certains secteurs, comme d’équipement automobile, est déjà significative Et les tunisiens se sentent quelque peu abandonnés par une Europe qu’ils suspectent, non sans quelques raisons, de regarder davantage vers l’Asie et vers le pays de l’est que vers la Méditerranée.

Si l’on ajoute à cela les conséquences potentiellement ravageuses de la concurrence chinoise, c’est tout le modèle actuel de développement du pays qui donne aujourd’hui des signes d’essoufflement. La solution la plus souvent évoquée : le développement des activités à haute valeur ajoutés et des services exportateurs, comme le tourisme, les technologies de l’information et même les services de santé. « Le potentiel touristique tunisien est considérable, à condition de rompre avec la monoculture du balnéaire, de se repositionner sur un segment plus haut de gamme, d’améliorer les standards de qualité et de tourner davantage l’offre vers les tunisiens eux-mêmes » note Hervé Bougault. Quand à l’exportation de services de santé – opérations basiques, secteur paramédical pour personnes âgées du type parcours de remise en forme, cure, etc.- elle représente également un créneau intéressant. « Mais cela supposerait une libéralisation des réglementations européennes en matière de prise en charge des soins reçus à l’étranger», prévient l’économiste de l’AFD.

Des enjeux auxquels nos amis tunisiens tentent de faire face : programmes de mise à niveau des firmes locales qui commencent à porter leurs fruits ; promotion du pays auprès des firmes étrangères ; grands projets d’aménagement comme le nouveau parc technologique des télécommunications dans la banlieue de Tunis… Mais avec des moyens qui restent limités. Un exemple ? Le développement des firmes tunisiennes reste handicapé par les goulots d’étranglement financiers, avec une bourse de Tunis microscopique, une industrie du capital-risque balbutiante…

Entre risque de marginalisation industrielle et opportunités de développement des activités de services, la Tunisie est aujourd’hui un peu à la croisée des chemins. La réussite de ce pays arabe tourné vers l’Europe constituerait l’éclatante démonstration d’une alternative positive au discours récurrent sur le choc des civilisations. Et l’Europe a tout intérêt à y contribuer activement.

Fabrice Hatem

Rafale de chiffres (source : DREE, www.missioneco.org/tunisie, données 2004 ou dernier rapport publié sauf mention contraire)

 

Superficie : 162 000 km2. 9,9 millions d’habitants. Croissance annuelle de la population : 0,9 % (5 dernières années). Taux d’alphabétisation : 77,1 %. Espérance de vie : 73,2 ans. PIB/habitant : 2840 US$. 58ème rang du rapport de la banque mondiale pour le climat général des affaires. 49ème rang mondial selon l’indicateur de transparence de Transparency international. 89ème rang mondial pour l’indicateur de développement humain (2ème d’Afrique). 40ème rang mondial pour l’indicateur de compétitivité du World Economic Forum Rapport des 10 % des revenus les plus élevés aux 10 % les plus bas : 13,4 (9,1 en France, 9,6 en Algérie, 68,0 au Brésil). Taux d’investissement : 22,9 % (en décroissance régulière). Croissance du PIB : + 4,8 % par an entre 1992 et 2004. + 4% à 4,5% prévus en 2005. Hausse des prix : + 3,6 %. Taux de chômage ; 13,9 %. Déficit courant : 2,0 % du PIB prévus en 2005 contre 4,3 % en 2001. Endettement extérieur : 62,7 % du PIB en 2004, avec une forte proportion de dette à long terme. Déficit budgétaire : 2,3 % en 2003, 2,2 % en 2004, en légère réduction par rapport à la moyenne 1997-2004. Dette publique : 59,5 % du PIB (fin 2004).

Trois fois cinq : un mini check-up du pays


Par Olivier Pastré, professeur à l’université Paris 8, membre du cercle des économistes

Les trois forces de la Tunisie ? L’existence d’une classe moyenne structurée ; une association des femmes à la vie économique unique dans les pays musulmans er rare dans les pays non-musulmans ; des entreprises et une économie plutôt bien gérées.

Les trois faiblesses ? Une diversification sectorielle insuffisante ; un secteur bancaire qui doit poursuivre sa modernisation ; une Europe peu coopérative.

Les trois menaces ? La concurrence asiatique sur le secteur textile ; l’absolue nécessité de moderniser le secteur touristique ; enfin, des menaces globales, comme la hausse du prix du pétrole ou risque de crise financière international.

Les trois opportunités ? Le développement des technologies de l’information, un secteur pour lequel le pays a des atouts réels ; les privatisations en Algérie, qui devraient ouvrir des possibilités accrues de coopération via des investissements tunisiens en Algérie ; le potentiel touristique du pays.

Les trois actions à entreprendre ? La poursuite de la mise à niveau ; l’intégration économique régionale ; la création d’une véritable industrie du capital-risque.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Trois questions à Hedi Djilani

Patron des patrons tunisiens, industriel du textile, fortement impliqué dans le dialogue euro-méditerranéen, Hedi Djilani nous livre ici sa vision des grands enjeux géoéconomiques auxquels est aujourd’hui confrontée la Tunisie

Avez- vous le sentiment que l’Europe vous laisse tomber ?

Nous avons fondé beaucoup d’espoirs sur le processus de Barcelone, et accepté le démantèlement de nos protections tarifaires face à l‘union européenne. Mais nous pensions avoir fait un accord de civilisation, dans un esprit de partenariat, entre les deux rives de la Méditerranée, et nous nous retrouvons aujourd’hui avec une simple zone de libre-échange. Si l’Europe ne considère pas cette proximité comme faisant partie de ses priorités, il faut qu’elle le dise franchement. Mais c’est une erreur qui sera payée chèrement plus tard : les asiatiques et les américains, eux, mettent le paquet sur la coopération régionale. Le constat d’échec du mois dernier, lors de la 2ème conférence de Barcelone, peut jouer un rôle d’électrochoc et permettre de repartir du bon pied.

Où est l’intégration économique du Maghreb ?

Malgré les efforts tunisiens, les résultats des négociations en vue de la formation de l’Union du Maghreb arabe (UMA) sont – et c’est le moins qu’on puisse dire – bien en deca de nos attentes. Cependant, nos échanges régionaux progressent à grands pas, tout particulièrement avec l’Algérie, à travers notamment un développement des investissements tunisiens à l’étranger. Shakira, entreprise de composants électroniques automobile, est par exemple présente en Algérie, en Egypte, au Portugal, en Roumanie.

L’enjeu de l’emploi

La Tunisie a misé sur l’homme et ne le regrette pas. En 2009, sur 100 000 nouveaux demandeurs d’emplois, 75 000 auront un diplôme supérieur, et ce ne sont pas des diplômes de complaisance. Mais il faudra les employer, et à la hauteur de leurs capacités, si on ne veut pas vivre une grave crise. La Tunisie peut miser pour cela sur les industries à très haute valeur ajoutée et les services, en développant son rôle de plate forme régionale euro-africaine.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

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