Tango et viande : le commerce prend le pas sur la danse Christian Dubar

ImageEditeur : La Salida n°17

Auteur : Christian Dubar

Tango et viande : le commerce prend le pas sur la danse

Le tango serait arrivé en Europe dès 1905. Mais dans quel état ? Nul ne la sait. Seul le professeur Giraudet, très célèbre dans la capitale parisienne, l’annonce par prospectus et nous en donne, en 1909, une description malheureusement bien peu illustrative : il l’appelle « La chaloupée ». Il s’agissait déjà, pour lui, de se placer en tête des fournisseurs potentiels de cette nouvelle variété. Démontré par des argentins dans les salons de l’aristocratie française, ce tango était probablement spectaculaire, complexe et inachevé.

Ce furent des argentins qui imposèrent les premières modifications à leur danse nationale, afin d’avoir une chance de conforter leur position dans la riche société de leurs clients français. Pour vivre « comme de grands seigneurs » (ainsi que certains l’écrivirent à l’époque), ils mirent en avant de nombreux éléments lascifs de leur danse dans le seul but de plaire au public français. C’est l’un d’eux qui écrit en 1913 : « une danse un peu chaloupée / que le peuple danse chez nous / Sur une lente mélopée / En entrecroisant les genoux / De cette époque cabotine / Flattons, dis-je, le vertigo / J’ai la bonne marque argentine / Soyons professeur de tango ! ».

Et le tango fut ainsi très vite mis en pièces, cuit et accommodé à la sauce parisienne ; personne n’en vit ni la forme ni la couleur originelles. Les farouches étreintes des gauchos se transformèrent rapidement en « gymnastique mondaine ». Tandis que l’improvisation sauvage tourna en une chorégraphie savante et réfléchie. Le souci de la technique vint ainsi à point nommé tempérer les risques d’un dangereux abandon.

Les observateurs de l’époque expliquèrent qu’il fallut à ces argentins s’adapter à l’esprit chorégraphique, alors très cartésien, du Français, et donc débiter les pas du tango, les découper, les mettre en forme, les compter et les étiqueter, et même en inventer de nouveaux, et ils s’en chargèrent volontiers.

Bien sur, il n’y eut pas que des argentins pour ce genre de besogne, comme l’explique Isabelle Humbert qui a très bien analysé ce moment crucial de la commercialisation du tango : « c’est ainsi que l’ont également enseigné les nombreux usurpateurs, qui, se faisant passer pour argentins, s’immiscèrent dans la profession. Le plus souvent gigolos, abusant des femmes d’âge mur en mal de tangos, ils réussissaient la plupart du temps à bluffer leur clientèle, aveuglée par la nouvelle mode ».

Depuis les dansomanies de la polka et de la mazurka, les professeurs français de danses de salon, toujours avides de nouveautés, craignaient comme la mort de leurs studios la moindre accalmie de danse à la mode. S’ils se sont jetés, eux aussi, à corps perdu, dans cette danse nouvelle, ce fut aussi pour prendre leur part de marché : l’empreinte qu’ils lui donnèrent ne fut peut être pas la moindre, mais certainement pas la première.

Ainsi, nous ne saurons probablement jamais comment s’est dansé le premier tango, et cette découverte fait beaucoup réfléchir : que nous enseignent vraiment, en cette fin de siècle, les maîtres argentins ? Le tango argentin, ou UN nouveau tango Parisien, encore une fois reconstitué ?

Christian Dubar

Pour en savoir plus sur la France et le tango : /2004-12-10/la-salida-n-29-le-tango-et-la-france/

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