Paris, Mecque de l’art latino-américain

La Salida n° 27, Février à mars 2002

Auteur : Fabrice Hatem (entretien avec Edgardo Cantòn)

Paris, Mecque de l’art latino-américain

salida27 troittoirs Musicien argentin, installé à Paris depuis 1959, fondateur des Trottoirs de Buenos Aires, Edgardo Cantòn est sans doute l’un des meilleurs connaisseurs du milieu artistique sud-américain en France. Il nous parle ici de sa collaboration avec Julio Cortàzar, dont il a mis en musique de nombreux poèmes.

Comment avez-vous rencontré Julio Cortàzar ?

J’avais contacté Cortàzar en 1971 pour lui demander d’écrire un texte de présentation à l’occasion d’une émission consacrée à mes compositions sur France-Musique. Un peu plus tard, il a également réalisé une animation littéraire, « The Big Baby’s Gang », à l’occasion d’un concert de mes œuvres électro-acoustiques au Théâtre Récamier en 1973, que malheureusement je n’ai pas pensé à enregistrer. Ensuite, nous nous sommes un peu perdus de vue. J’ai écrit des musiques de tangos pour deux films : Invasion, un film de science fiction argentin de Hugo Santiago basé sur une nouvelle de Borgès, et « Lily, aime-moi », de Maurice Dugowson en 1975.

Cortàzar a vu ce film et cela lui a donné envie d’écrire des tangos. Il m’a alors donné une dizaine de poèmes. Mais j’étais très occupé par des affaires diverses et variées, et h’ai un peu traîné. Un jour, je contacte Cortàzar pour lui proposer de traduire l’un de ses livres en persan dans le cadre d’un programme culturel de l’Unesco. Furieux, ce qui était exceptionnel pour lui, il me répond : « Ecoute, d’abord tu oublies d’enregistrer « The Big Baby’s Gang ». Ensuite, je te donne des poèmes pour les mettre en musique, et je n’en entends plus parler. Maintenant, tu veux traduire mes œuvres en persan. Ce n’est vraiment pas sérieux. ». Un mois après, j’avais mis tous ses poèmes en musique, et lui, dans la foulée, avait écrit deux poèmes de plus sur des tangos instrumentaux que je lui avais donnés : Medianoche Aqui et Tu piel bajo la luna. Il était tellement emballé qu’il avait mis des paroles partout, de la première à la dernière note, sur tout ce qui bougeait, même sur l’introduction. J’ai dû ménager quelques respirations dans son texte. Cela a donné un disque 33 tours, avec la voix de Cedròn. Après beaucoup d’hésitations, nous lui avons trouvé un titre, au cours d’une séance de photos sur le Pont-Neuf, près de la statue de Henri IV : les Trottoirs de Buenos Aires. Coïncidence curieuse : j’ai appris plus tard que c’est justement au Pont-Neuf qu’ont été faits les premiers trottoirs de Paris, par Henri IV. Le disque a été réédité il y a cinq ans en CD.

Comment vous est venue l’idée de créer les Trottoirs de Buenos Aires ?

Pour préparer le disque, nous avons présenté les tangos au Théâtre de la Forge Royale, près de la Bastille, en 1979. C’était bourré de monde, les gens étaient très enthousiastes. Alors, on s’est dit qu’il faudrait un lieu permanent pour faire connaître la culture tango à Paris. On a cherché un local, et on a trouvé un ancien entrepôt des Halles, rues des Lombards, qui était encore plein de caisses, d’endroits pour accrocher les bananes. Il y a avait même un vieux camion. Tout près de la rue où a été assassiné Henri IV, encore lui !!! Je me suis dit : « ‘est là qu’il faut le faire ». Comme les banques ne voulaient pas prêter d’argent, j’ai trouvé 25 associés, dont Susana Rinaldi et le peintre Antonio Segui. Notre idée était de faire une programmation de qualité autour de la musique, avec chaque soirée consacrée à un seul groupe – pas un tour de chant pour touristes. La formule a bien marché, on a fait venir le Sexteto Mayor, l’orchestre de Pugliese – au Bataclan -, Horacio Salgàn et beaucoup d’autres…

C’est aussi là qu’est née l’idée de la revue « Tango argentino » ?

Oui. U jour, Michel Guy, qui dirigeait le festival d’Automnes de Paris, est venu aux Trottoirs. Cela lui a donne l’idée de monter un spectacle dansé. Il en a parlé à Jorge Lavelli et Alfredo Arias qui l’ont mis en contact avec Carlos Segovia et Hector Orezoli à Buenos Aires. Ils ont été chercher le Sexteto Mayoe, Horacio Salgan, des danseurs, et ont monté le spectacle. Cela a donné « Tango Argentino », qui a ensuite parcouru le monde pendant 10 ans. Je me souviens encore des soirées aux Trottoirs après le spectacle, avec tous les artistes : Virulazo, Juan Carlos Copes, Nelida et Nelson, Eduardo Arquimbau… Une fois de plus, c’est de Paris qu’est venue la renaissance du tango…

Qu’a représenté Paris pour les artistes argentins ?

Je suis arrivé à Paris en 1959. Je fais partie d’une génération d’artistes, comme Jorge Lavelli ou Julio Le Parc, où ils ont fait carrière. Paris a toujours représenté une Mecque de l’art latino-américain, peut-être sa vraie capitale. Le tango n’a pas existé avant que Paris le reconnaisse, vers 1910. C’est une ville où existe une qualité de regard, accumulé depuis des siècles, qui fait que certaines choses se passent là et pas ailleurs. Et c’est à Paris que beaucoup d’artistes argentins émigrés, élevés dans la culture Rock et Coca Cola, retrouvent conscience de leurs racines, comme la peintre Maria Lagrange, qui a découvert le tango aux Trottoirs. S’il y a aussi aujourd’hui toute une nouvelle génération de jeunes bandonéonistes argentins de moins de 30 ans, qui assurent la relève des anciens après un trou de génération, c’est l’effet de Paris.

Comment définiriez-vous l’esprit de la poésie tanguera ?

L’homme de Buenos Aires est un immigrant, coupé de ses origines par la réalité historique. L’Argentine, c’est au bout du monde. Le faubourg de Buenos Aires, berceau du tango, c’est vraiment la banlieue de la banlieue du monde. Il y a dans le tango une plainte qui éveille quelque chose d’universel, la conscience de l’exil. Lorsque cette plainte est authentique, elle allume un feu et le nourrit. Cortàzar disait à propos de certains tangos : « ce tango me donne le cafard. Mais c’est du bon cafard ». Ce qui nourrit le tango, c’est le fait de se sentir loin, loin de soi-même. Borges a dit, il y a plus de 60 ans, qu’à la fin du XXème siècle, c’est la poésie de tango, et non la littérature d’avant-garde, qui serait reconnue à travers le monde comme la véritable expression culturelle de l’Argentine, car elle reflète toute la tragédie de la ville, la comédie humaine de Buenos Aires.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Pour en savoir plus sur la France et le tango : /2004-12-10/la-salida-n-29-le-tango-et-la-france/

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