Sentir El tango

sentir Editeur : La Salida n°13, avril-mai 1999

Auteur : Fabrice Hatem

« L’encyclopédie du tango » ou le tango à la portée de tous… les riches

Fournir au public une vision d’ensemble de la culture tanguera, tant dans sa dimension musicale que littéraire et historique : telle est l’ambition de cette encyclopédie, composée de 72 fascicules accompagnés chacun d’un CD, et dont une cinquantaine de numéros sont déjà disponibles dans les kiosques de Buenos-Aires.
Chaque fascicule comprend un article de fond, la reproduction des paroles de deux poèmes de tango, et une présentation du CD joint, le tout illustré d’une très riche iconographie ainsi que de beaux dessins en couleur. Chaque CD est consacré à un interprète ou un orchestre unique, ce qui leur confère une grande homogéneïté.

Même si certains puristes ont exprimé des doutes sur la compétence des auteurs, qui se seraient selon eux contentés de puiser largement dans les sources existantes, le néophyte ne peut, au contraire, qu’apprécier la clarté d’analyses à la fois très pédagogiques et très documentées, écrite dans un style aisément accessible malgré sa technicité. Les travaux extérieurs (Horacio Ferrer, Adolfo Sierra..) font, il est vrai, parfois l’objet de longues citations et de paraphrases, mais ce fait constitue en lui-même pour le lecteur une garantie de la qualité des sources utilisées et une incitation à se référer un jour directement à celles-ci.

Les fascicules sont organisés autour de séries thématiques : les 6 premiers portent par exemple sur les origines et l’éclosion du tango, les 7 suivants sur la littérature et les auteurs, les 9 suivants sur les les compositeurs de la « vieille garde ». Des tables des matières, distribuées tous les 20 fascicules, simplifient les recherches même si une pagination deffectueuse ne permet pas toujours de retrouver aisément les articles recherchés. Il est difficile de rendre compte en quelques lignes de la richesse des informations fournies. Mais saviez-vous, par exemple que Francisco Canaro, surnommé « le Kaiser » par ses musiciens, était un entrepreneur de spectacle ambitieux et tyrannique qui possédait dans les années 1920 quatre grands orchestres distincts ? Ou encore que Julio de Caro ne s’est jamais réconcilié avec son père, qui rêvait d’en faire un musicien classique honorable et l’a chassé de sa maison lorsqu’il a appris que son fils ainé s’était mis à jouer cette musique indigne, le tango ?

Quant aux CD, ils sont la plupart du temps de très bonne qualité, donnant à l’auditeur la possibilité d’acquérir au fil des semaines une vision de plus en plus large de la musique portègne. Cette collection m’a notamment permis de découvrir de merveilleux chanteurs comme Edmondo Rivero, Angel Vargas ou Charlo, ou encore de mettre (enfin) un nom sur des œuvres très souvent jouées en bal, comme celles de D’Agostino, sans que le nom de l’interprète soit en général connu des danseurs. D’autres CD, il est vrai, déçoivent, comme ceux de Mariano Mores ou Alberto Marini, chanteurs des années 1960 dont l’écoute permet de comprendre pourquoi le tango souffrit à cette époque d’une image « ringarde » qui entraîna la désaffection de la jeunesse et une éclipse durable.

Un défaut, sans doute inévitable : comme toute encyclopédie, la collection a bien évidemment tendance (au moins pour les numéros déjà parus) à se focaliser sur les « valeurs sûres » du passé (3 CD consacrés à Carlos Gardel, 3 à Troïlo, 3 à Edmundo Rivero, 2 à Roberto Goyeneche, etc.., tous d’ailleurs excellents) au détriment des musiciens jeunes ou tout simplement vivants, dont la chair encore palpitante ne s’est pas encore transformée en marbre de Panthéon.

Restent trois problèmes matériels qui limitent l’accès à cette intéressante publication : elle est écrite en espagnol, l’ensemble des fascicules coûte environ 6000 francs (soit 72 fascicules à 65 francs+ frais de port) et elle n’est pour l’instant disponible qu’en Argentine, même si elle devrait être commercialisée en Espagne au cours de l’année 1999. D’où trois nécessités pour le lecteur potentiel : connaître l’espagnol ; être riche ; et aller à Buenos Aires, ou, à défaut, écrire à Oscar Himschoot, Club de tango, Parana 123, 5°Piso, Off. 114, CP 1017 Buenos Aires, Argentine, afin de lui passer commande (tél/fax : 005413727251). A moins qu’une librairie française ne s’y intéresse, au cas où un nombre suffisant de lecteurs de la Salida se manifesteraient ?

Fabrice Hatem

Sentir el tango, Altaya Editeur, 72 fascicules au prix de 11 dollars pièce.

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