Tomo y obligo

romero Editeur : La Salida n°25, octobre-novembre 2001

Auteur : Fabrice Hatem

Tomo y obligo (C’est ma tournée)

Cette chanson fut écrite par Manuel Romero à l’occasion du premier long métrage de Carlos Gardel, Luces de Buenos Aires (1931). Elle représente un archétype de la poésie tanguera des années 1920 et 1930, dont tous les thèmes sont présents : l’amoureux abandonné, noyant on désespoir dans l’alcool, la solitude du déraciné pleurant la patrie lointaine, l’alternance d’une jalousie destructrice et de la nostalgie émue du bonheur perdu, enfin une totale incompréhension des femmes conduisant à des propos d’une misogynie insultante.

On notera l’ambivalence du texte qui peut être compris sur deux registres : au premier degré, l’expression touchante d’un désespoir amoureux ; au second degré, une parodie dont le caractère emphatique fait sourire. Cette ambivalence est encore plus marquée dans le film, où la très belle interprétation de Gardel en ivrogne désespéré, plus vrai que nature, cuvant son vin au fond d’un café glauque, provoque une émotion profonde avant de se terminer dans un éclat de rire lorsque l’interprète s’effondre en sanglotant dans les bras de son ami après avoir, à plusieurs reprises, affirmé qu’un « vrai homme ne pleure jamais ».

Mais ce grotesque n’est-il pas justement partie intégrante de la nature humaine, et tout particulièrement d’un machinisme qui cache mal, sous la violence verbale et physique, la vulnérabilité masculine ? Et n’y-a-t-il pas quelque chose de douloureusement comique dans le radotage incessant de chaque amoureux transi, incapable de parler d’autre chose de l’être perdu ? C’est ce que semble avoir compris le public argentin au moment de la sortie du film, puisque, dans les cinémas où il était projeté, les spectacleurs exaltés exigeaient que la scène de Tomo y obligo leur fut projetée plusieurs fois de suite…

La séquence se déroule dans un café ou plutôt un bastringue des bas-quartiers. Ces lieux constituent d’ailleurs la scène de nombreuses chansons de tango parmi les plus connues, soit parce qu’ils sont évoquées dans les paroles (Amurado, Sentimiento gaucho, La copa del olvido, Cafetin de Buenos aires…), soit parce qu’ils servirent de décor au tournage de nombreuses séquences chantées (Melodia de Arrabal, Arrabal Amargo…).

Cette omniprésence reflète l’importance historique du café, sous ses formes successives, dans l’histoire réelle du tango. Celui-ci a d’abord été interprété par des musiciens itinérants dans des petits cafés mal famés du port et de périphérie urbaine : perigundines, almacens et autres pulperias. A partir des années 1910, il s’introduit progressivement dans les lieux de loisirs de la bourgeoisie de Buenos Aires, d’abord vers la Boca, puis de plus en plus vers le centre-ville, où de grands cafés et des confiterias accueillent des orchestres permanents : Café de los Angelitos, Confiteria « Las Violetas », Café « El Molino »… Ces lieux ont ainsi joué un rôle décisif dans la propagation de culture tanguera vers l’ensemble de la société argentine, même si la scène principale du tango a ensuite migré à partir de la fin des années 1920 vers les grands cabarets.

Tomo y obligo, dont la musique réutilise des mélodies écrites antérieurement (Asi es el mundo pour les couplets, No digas que la quiero pour le refrain) fut enregistrée, non seulement par Carlos Gardel, mais également par Alberto Castillo, Raûl, Beron, Edmundo Rivero, Angel Vargas, Francisco Fiorentino, Jorge Duran, et bien d’autres encore, faisant de ce thème l’un de plus grands succès de l’histoire du tango.

Fabrice Hatem

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