Robespierre : aux racines de l’intolérance progressiste

ImageDans mon prochain ouvrage, « La dictature insidieuse – Entre totalitarisme et chaos  », je compte exposer l’idée selon laquelle les tenants des courants multiculturalistes – féministes, LGBT et autres – font preuve d’une incroyable intolérance en discréditant et ostracisant à priori, sans daigner même accepter aucun débat, toute critique conservatrice de leurs dangereuses utopies. L’excellent livre de Marcel Gauchet, « Robespierre, l’homme qui nous divise le plus », remonte en quelque sorte aux origines de ce fanatisme progressiste, en analysant les mécanismes psychologiques et politiques qui conduisirent Robespierre instaurer la Terreur pour faire triompher ses convictions émancipatrices.

Cette dérive terroriste s’explique selon Marcel Gauchet par les  facteurs suivants :

– La difficulté de mettre pratiquement en oeuvre l’idéal d’égalité inspiré des Droits de l’homme. Dans l’esprit de Robespierre, cet échec ne résultait pas de la nature des choses et du caractère utopique de son projet, mais de l’action de forces malfaisantes qui s’y opposaient. Il était donc nécessaire d’instaurer provisoirement la Terreur afin d’éradiquer les traîtres et les contre-révolutionnaires, forçant ainsi  la voie vers le triomphe de la justice.

– La prédilection de Robespierre pour l’exercice d’un pouvoir d’influence à travers ses discours par rapport à l’action politique concrète. Cette tournure d’esprit allait de pair avec une tendance à l’abstraction et au schématisme dans l’analyse des problèmes et à une préférence pour des solutions simplistes, extrêmes ou expéditives.

– L’idéalisation du « peuple », considéré comme détenteur par nature de toutes les vertus, par rapport aux « fripons » et aux « scélérats » qui le trahissent.

–  La tendance narcissique de Robespierre, qui prenait elle-même deux formes complémentaires ; 1) d’une part, l’Incorruptible, à force de se considérer comme le seul véritable défenseur du Peuple, avait fini par imaginer se confondre avec celui-ci ; 2) d’autre part, il avait tendance à mettre en scène, dans ses discours, son propre personnage,  présenté comme un être souffrant et sacrificiel, victime de la méchanceté des « fripons » et des « traîtres » (c’est-à-dire de tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui).

L’ensemble de ces éléments conduisit peu à peu Robespierre à passer de l’idéalisme vertueux et exigeant de ses débuts à l’attitude intolérante et meurtrière de ses dernières années : comme il pensait qu’il était le seul à défendre sincèrement le peuple (et même, par un étrange dévoiement d’idées, qu’il ETAIT lui-même le peuple), tous les opposants à ses idées étaient forcément assimilés dans son esprit  à des ennemis du peuple. Ils devaient donc être condamnés en tant que traîtres – d’autant que leurs attaques perfides le faisait beaucoup souffrir personnellement, lui l’homme vertueux par excellence !!!!

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Toutes proportions gardées, beaucoup de tenants actuels de la pensée multiculturaliste sont aujourd’hui engagés dans la même logique de criminalisation de leurs contradicteurs que l’Incorruptible.  C’est le cas, notamment des néo-féministes les plus doctrinaires, qui reproduisent, presque traits pour traits, les attitudes de Robespierre :

1) En prétendant incarner, en tant que féministes, le peuple des femmes dans son ensemble – alors même que la grande majorité des femmes ne se reconnaissent pas (ou pas totalement) dans les excès de leurs petits groupes d’activistes ;

2) En cherchant à forcer, par la mise en oeuvre de lois coercitives, une société rétive à se plier à leur utopie d’éradication systématique des différences liées au sexe ;

3) En criminalisant de manière subliminale tous les hommes, plus ou plus soupçonnés d’adhérer à une culture machiste et rétrograde, voire d’être tous des violeurs en puissance – exactement comme les ci-devant « aristocrates » étaient collectivement suspectés par les Sans-culottes de vouloir mettre en échec la Révolution ;

4) En accordant une large place, dans leur action militante, à des stratégies d’influence médiatiques, reposant sur des actions spectaculaires parfois à la limite du grotesque, sur des déclarations enflammées et hyperboliques, sur une tendance systématique à la distorsion des faits, ou encore sur la pratique de la dénonciation publique, souvent diffamatoire ;

5) En privilégiant dans leurs propositions des solutions simplistes et dogmatiques rapport à des démarches pragmatiques et consensuelles, tenant compte des intérêts véritables des personnes qu’elles prétendent défendre ;

6) En désignant à la vindicte générale et au harcèlement en meute tous ceux qui ne partagent pas leurs positions dogmatiques, et en discréditant l’expression de toute pensée critique envers elles comme « machiste », « sexiste », « patriarcale », etc.

7) En faisant voter des lois liberticides, qui, sous des dehors progressistes, peuvent aisément être utilisées pour criminaliser les opinions exprimées par leur adversaires : loi sur les injures sexistes, sur la haine ou sur le harcèlement en ligne, etc.

Les plaintes récurrentes de notre secrétaire d’Etat Marlène Schiappa ou d’autres égéries féministes comme Caroline de Haas sur le « harcèlement » dont elles seraient victimes sur les réseaux sociaux relève exactement de cette logique. Détaillons les étapes de cette construction victimaire :

1)    Nos néo-féministes entretiennent en permanence l’agit-prop sur les médias et réseaux sociaux, utilisant n’importe quel événement d’actualité pour faire avancer leur cause – un peu comme Robespierre était constamment préoccupé par l’écriture de ses discours aux Jacobins ou à la Convention et par leur publication.

2)    Lorsque des opposants – internautes notamment – interviennent de manière un peu véhémente pour exprimer leur désaccord, nos vaillantes militantes préfèrent, plutôt qu’accepter le débat, sélectionner dans le flot des critiques quelques propos orduriers qu’elles montent épingle afin de se poser en victimes d’insultes sexistes.

3)    Si leurs propos ont suscité une opposition particulièrement fournie, elles en tireront parti, plutôt que de prendre acte de l’existence d’un nombre important de contradicteurs, pour se déclarer victimes d’un « harcèlement en meute » éventuellement punissable par la loi.

Toute critique envers elles est ainsi discréditée et ostracisée, réduite aux éructations haineuses d’une horde de mâles nostalgiques du patriarcat, et, si l’opportunité se présente, trainée devant les tribunaux.

C’est, toutes proportions gardées, par un système de pensée de même nature que Robespierre a progressivement inventé la Terreur. L’incorruptible s’estimait lui aussi harcelé par les « traîtres », les « fripons » et les « scélérats », simplement parce que beaucoup de gens étaient en désaccord avec lui. Il lui semblait donc parfaitement légitime de prendre les mesures de répression adéquates pour mettre ceux-ci hors d’état de nuire afin de faire triompher le Bien.

Et ce que je dis ici des néo-féministes est également valable pour les militants gay, les chasseurs d’islamophobes, demain peut-être les écolos, les vegans ou les animalistes extrémistes… Mais peut-être, dans l’esprit un peu paranoïaque et sectaire de ces fanatiques de l’utopie, mon parallèle avec Robespierre sera-t-il assimilé à une injure, voire, à une menace de mort implicite et me vaudra-t-elle une plainte en bonne et due forme ?

Marcel Gauchet, Robespierre, L’homme qui nous divise le plus, Gallimard, Paris, 2018, 278 pages

Nb : cette fiche de lecture s’inscrit dans mon actuel travail de rédaction d’un ouvrage intitulé « La dictature insidieuse – Entre totalitarisme et chaos  », où je tente de mettre à jour les mécanismes par lesquels l’Etat français contemporain réduit peu à peu nos libertés. Pour tester mes hypothèses de travail, je suis en ce moment amené à lire un grand nombre d’ouvrages, récents ou plus anciens, portant sur ces questions. Comme les autres comptes rendus de lecture du même type que je publierai au cours des semaines suivantes, le texte ci-dessous ne porte donc pas directement sur l’ouvrage lui-même, mais sur la manière dont il confirme ou infirme les thèses que je souhaite développer dans mon propre livre, et que je présente au début du compte-rendu sous la forme d’un encadré liminaire, afin de les tester à l’aune de cette nouvelle lecture.

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