Cuba Feliz

Docu-fiction de Karim Dridi, France, Cuba, 2003, 93 minutes

ImageUn vieux chanteur-guitariste, Miguel del Morales « el Gallo », se rend de La Havane à Santiago, pour s’y faire fabriquer une nouvelle guitare. En chemin, il retrouve ses amis artistes …

Ce road movie musical nous fait d’abord apprécier des scènes de voyage d’une grande poésie : paysages aux tons multicolores contemplés depuis les toits d’un camion ou d’un wagon de marchandises ; passagers d’un train se regroupant autour d’el Gallo en train d’interpréter sa chanson favorite ; enfants aperçus en train de se baigner dans une rivière depuis la fenêtre d’un bus…

Mais il sait surtout nous montrer qu’à Cuba, l’expression artistique jaillit comme une source vive de chaque coin de rue, de chaque maison, de chaque pierre. A l’une des étapes, un joueur de base-ball improvise, entre deux parties, quelques paroles de rap en l’honneur de notre troubadour. On a peine à croire qu’il s’agit du grand chanteur Candido Fabre. Une fois arrivé à Santiago, El Gallo passe son temps à faire le bœuf, pendant que le luthier fabrique sa guitare, avec ses amis musiciens : des dames bien en chair à la voix d’or, qui parfois chantent dans leur cuisine en se contentant pour tout accompagnement d’une paire de clave ; des trompettistes de tous âges, jouant magnifiquement le son et le jazz latino ; un jeune chanteur de rap à la prodigieuse polyrythmie ; un orchestre de vieux musiciens de son à la pèche d’enfer ; et le luthier lui-même, qui se révèle aussi être un excellent chanteur.

Réunis dans une errance poétique et musicale, ils jouent partout : dans les cuisine et salons, au cours des cérémonies de santeria, au bord de la mer, dans les rues de Santiago où ils sont entourés d’une foule attentive qui parfois reprend en chœur leur chanson, tandis que des couples se mettent à danser. En petits groupes, ils se rendent chez leurs amis pour les inviter à jouer avec eux. Ils font même une petite incursion dans des soirées traditionnelles de Changüi à Guantanamo, où le jeune chanteur de rap n’est d’ailleurs pas tout à fait reçu à bras ouverts. A leurs moments perdus, Ils font la sieste ou jouent aux dominos. Et le rhum n’est jamais très loin.

Bien sûr, cette mise en scène d’une bande de vieux musiciens bohèmes et insouciants idéalise quelque peu la réalité cubaine. Mais le film n’hésite pas non plus à montrer la vérité des intérieurs pauvres, des maisons délabrées, des corps vieillis, des tenues négligées, de la torpeur envahissante provoquée par un climat tropical humide… Et surtout il réussit à nous faire percevoir à quel point la musique et la danse constituent une composante centrale de la vie de ce peuple et tout particulièrement des habitants de Santiago de Cuba. C’est même en le regardant que j’ai compris qu’il s’agit pour eux d’un langage à part entière, d’importance presque équivalente à celle du langage parlé ordinaire. Considérés sous cet angle, beaucoup des merveilleux « mystères » cubains trouvent leur explication : l’apprentissage naturel de l’art par les enfants, la présence du talent musical au fond de la bicoque la plus délabrée, le fait que des personnes réunies ensemble peuvent spontanément se mettre à chanter et improviser sans répétition, etc.

L’intrigue est cependant un peu mince. En attendant que sèche le vernis de sa guitare, El Gallo multiplie les balades musicales sans but avec ses copains. Au 10ème morceau vaguement joué dans une rue de Santiago, on finit par se lasser un peu. Heureusement, c’est justement le moment où, ayant récupéré son instrument, notre chanteur entreprend son voyage de retour. Un voyage d’ailleurs sans grand relief, malgré une jolie scène musicale, à la spontanéité un peu douteuse, dans un train de province.

En dépit de quelques longueurs et passages à vide, cet excellent film sonne juste, émeut, et vous fera aimer encore un peu plus Cuba et les cubains.

Fabrice Hatem

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