Can’t stop, won’t stop : une histoire politique du Hip Hop

ImageCant’ stop, won’t stop 

Né au début des années 1970 dans le ghetto new-yorkais du Bronx, adopté au cours de la décennie suivante dans l’ensemble des Etats-Unis, parti ensuite à l’assaut du monde entier, le Hip Hop reflète la vision du monde amère et revendicative de la jeunesse noire pauvre du pays face à une société considérée par elle comme injuste et raciste.

Le livre de Jeff Chang, véritable bible de cette contre-culture des marges, a le mérite de juxtaposer plusieurs angles d’analyse complémentaires. Tout d’abord, une approche sociale, avec un remarquable portrait de l’état de décrépitude du Bronx dans les années 1960 – victime selon l’auteur des conséquences destructrices d’une politique d’urbanisme absurde – avec ses gangs, ses squats délabrés, sa misère, ses drogués, sa violence. Ensuite, une approche politique, avec une plongée très vivante dans l’univers des mouvements revendicatifs noirs : droits civiques dans les années 1960, puis Black Panthers, enfin Nation of Islam et secte politico-religieuse de la Five Percent Nation.

Des biographies très vivantes des principaux acteurs du Hip Hop (Djs et rappeurs du ghetto, artistes d’avant-garde de Greenwich Village, entrepreneurs musicaux, etc.) permettent de mieux comprendre certaines des racines du genre, telles qu’elles sont reflétées par les parcours personnels de ses protagonistes :  origines jamaïcaines de son fondateur historique, le Dj Kool Herc, venu justement du pays où furent mis au point, dans les années 1960, les premiers « Sound Systems » qui constituent la base technique du Hip-Hop ; fascination de Dj Afrika Bambaataa, fils d’une activiste noire et ancien leader d’un gang du Bronx, pour le film « Zoulou » évoquant la résistance des tribus noires d’Afrique du sud à la colonisation anglaise…

Le livre décrit les principales étapes du développement et de la diffusion du Hip-Hop – depuis la mise au point des premiers « Sound Systems » dans le Bronx jusqu’à l’exploitation sur grande échelle de de cette musique par l’industrie des loisirs … en passant par les premiers disques  produits par des labels indépendants comme Def Jam ou Sugar Hill, l’adoption du graffiti par l’avant-garde artistique de Greenwich Village et les soirées organisées au cours des années 1980 dans les clubs branchés de Chelsea comme leRoxy.

Les différentes facettes du Hip-Hop – Djing et Mixing Rapping et MCing, Graffiti et Break dance – sont successivement abordées de manière très approfondie. L’auteur révèle à cette occasion son empathie pour l’idéologie de contre-culture transgressive qui sous-tend le Hip Hop. Il prend en effet activement sa défense face aux critiques dont ce genre a constamment été l’objet de la part, entre autres, des milieux conservateurs  qui lui reprochaient, pêle-mêle,  son amoralité et son obscénité, ses appels à la violence et les relents racistes ou antisémites de certains de ses textes.

Le Hip hop connaît ensuite une expansion dans les reste des Etats-Unis, avec, à la fin des années 1980  l’apparition, dans les ghettos noirs de Los Angeles, du Gangsta Rap, illustré, entre beaucoup d’autres, par le groupe NWA et les rappeurs Ice Cube, Easy-E, Dr Dre… Un style  moins engagé dans la militance revendicative que son aîné new-yorkais et davantage centré sur l’univers de violence du ghetto, avec un goût prononcé pour l’action virile, la réussite rapide, les plaisirs forts et la richesse ostentatoire. Là encore, l’émergence du Gangsta Rap est mise en perspective par une description approfondie du processus de ghettoisation ayant affecté les quartiers de Watts, South central et Compton, berceaux de la nouveau musique : exode de la classe moyenne, désindustrialisation, essor d’une économie criminelle, stigmatisation des quartiers, cycle sans fin de criminalité, de répression policière et d’émeutes violentes…

Enfin, dans la dernière partie du livre, les oscillations du Rap des années 2000 entre deux attitudes apparemment contradictoires – contestation vindicative de l’ordre établi d’un côté, goût pour une jouissance ostentatoire et égotique de l’autre –  sont particulièrement bien mises en évidence, illustrant les paradoxes d’un genre désormais tiraillé entre contre-culture afro-centrée et  produit de loisir « mainstream ».

Cet ouvrage passionnant et complet, écrit par un des meilleurs spécialistes du sujet, truffé de disgressions passionnantes et de biographies hautes en couleur, se dévore, malgré sa longueur, d’une seule traite, comme une grande saga urbaine, associant politique, art et vie sociale.

Jeff Chang, Cant’ stop, won’t stop, Ed. Ebury Press, 2005, 546 pages

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