Une vocation manquée de souteneur à Storyville

ImageIl ne faut faire que ce pour quoi on est vraiment doué.

C’est la morale que l’on peut tirer de l’histoire que je vais vous raconter maintenant.

Il y a un siècle, le quartier de Storyville, à la Nouvelle Orléans, était la capitale incontestée du vice aux Etats- Unis. Là, dans un étroit espace constitué de quelques dizaines de« blocks », se succédaient bars, restaurants, salles de danse, maisons de jeu et, bien sûr, lieux de prostitution de toutes catégories. Dans le bas du quartier, vers Basin Street (photo ci-contre), c’étaient les luxueuses maisons closes de Josie Arlington, Gypsie Shaeffer ou Lulu White, avec son beau piano blanc où jouait souvent Jelly Roll Morton.

Puis, en montant vers l’uptown, se succédaient des établissements de plus en plus modestes, jusqu’aux « Cribs » du « black Storyville », petites pièces donnant sur la rue où officiaient des prostituées noires, qui satisfaisaient leur clients pour des prix très modiques et par des prestations rapides.

C’est aussi là qu’habitait et travaillait la Jeune Mayann, sur Perdido Street. Celle-ci, bonne mère, avait gardé avec elle ses deux enfants, Louis et Lucy.

Louis était un brave garçon assez joufflu, connu pour son bon cœur et sa gentillesse, très doué pour la musique, et qui gagnait alors sa vie en transportant du charbon dans sa charrette. Mais, pour les gamins noirs qui traînaient dans les rues du quartier, il était normal d’entamer une carrière de voyou et surtout de trouver dans les « cribs » du coin une « Sweet Mama » qui pourrait les entretenir, leur donnant un peu d’argent pour s’acheter des jolis vêtements, boire de la bière et aller jouer aux dés.

Et le petit Louis, malgré son jeune âge – il devait alors avoir entre 13 et 14 ans – en avait trouvé une !!! Ou plus exactement, la jeune Nootsy, qui travaillait dans un cribs situé à quelque distance de la chambre de Mayann, avait décidé que, malgré son jeune âge, il pourrait faire un souteneur convenable (peut-être aimait-elle simplement la musique ?). Elle avait même demandé à Louis de rester dormir avec elle cette nuit-là. Mais celui-ci, un peu effrayé, selon ses propres aveux « de cette noire forte en gueule », lui avait répondu…. Qu’il devait absolument rentrer dormir chez sa maman !!! Furieuse, Nootsy, dotée apparemment d’un fort tempérament, s’était alors saisie d’un couteau et avait porté un coup à son nouveau « pimp », le blessant à l’épaule. Louis était alors rentré chez sa maman, un peu penaud, en essayant de cacher sa blessure. Mais rien d’échappe aux yeux attentifs d’une mère, et Mayann, voyant les traces de sang, avait rapidement fait avouer toute l’histoire à son fils, de plus en plus inquiet de la tournure que prenait l’affaire.

Elle avait alors pris Louis par la main, et s’était précipitée, furieuse, vers le cribs de Nootsy. Prenant celle-ci à la gorge, elle lui avait hurlé de ne plus jamais avoir aucun rapport avec son fils, qui n’avait rien à faire avec des sales petites traînées dans son genre, beaucoup trop vieilles pour lui. Elle l’aurait peut-être même étranglée, si le joueur de drums Black Benny, qui assistait à la scène, n’avait réussi à la calmer. Puis elle était retournée chez elle, en sermonnant sévèrement son fils sur le chemin, devant tous les voisins du quartier attroupés pour l’événement.

Inutile de vous dire que cet épisode avait laissé des marques assez douloureuses chez notre héros pour qu’un demi-siècle plus tard, il s’en souvienne parfaitement dans ses mémoires… Mais aussi, pourquoi avait-il essayé de faire quelque chose pour lequel il n’était visiblement pas doué ? Quand on est un gentil garçon joufflu, timide, inoffensif et manquant un peu de cran, on n’essaye pas de devenir souteneur dans le quartier le plus « chaud » des Etats-Unis !!! On reste tranquillement près de sa maman à jouer de la trompette, en attendant de devenir le plus grand jazzman de tous les temps !!!

Fabrice Hatem

D’après les mémoires de Louis Armstrong, citées dans Krist Gary, 2014, Empire of Sin, Sex, Jazz murder and the battle for modern New Orleans, éd. Crown Publishers, 416 pages

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