Reportage à la « Pratique gourmande » de Genève

Auteur : Fabrice Hatem, 22 juin 2010

Titre : Reportage à la "Pratique Gourmande"

En guise d’introduction

Lorsque j’ai commencé à écrire ce texte, j’avais l’intention de ne produire qu’un document très court, destiné à présenter les deux démonstrations données vendredi 18 juin dernier à la Pratique Gourmande, à l’occasion de la fête de la danse. Et voici qu’in fine, je me retrouve avec un mini-dossier articulé en trois articles substantiels, consacrés respectivement à la pratique elle-même, à son principal organisateur Murat et à ses animateurs Pierre-Etienne et Marie-Lorraine.

Bavardage ? Plutôt, je crois, preuve de la richesse un peu cachée du sujet. Celle-ci tient, tout d’abord, à la personnalité de l’organisateur de la pratique. Neden Olmasin Murat, en effet est un être à la fois talentueux, exigeant et profondément humain. C’est ces qualités que j’ai voulu mettre en lumière dans le premier article.

Elles lui permettent de fédérer autour de lui un réseau d’énergies positives et de bonnes volontés, comme celles de Pierre-Etienne et Marie-Lorraine, qui participent activement à l’animationde la pratique gourmande. Le second article évoque le projet qui leur tient tant à cœur : faire de cette pratique le lieu d’un travail collectif sur la danse, exigeant mais fondé sur le partage et la convivialité.

Esprit curieux et ouvert, Murat a décidé d’accueillir à la Pratique gourmande d’autres danses que le Tango à l’occasion de la fête de la musique. Nous eûmes de ce fait le plaisir d’assister à deux démonstrations de Bollywood et de Flamenco, événements auxquels est consacré le troisième et dernier article de ce dossier.

Merci à Murat, Pierre Etienne, Marie-Lorraine et à toute l’équipe de la pratique gourmande pour leurs efforts visant à promouvoir à Genève un Tango à la fois exigeant et convivial. Merci à eux pour leur généreux et intelligent dévouement !!!

Murat : exigeant, humain, séduisant, créatif

La pratique gourmande du vendredi soir évoque pour moi les moments les plus heureux de mon séjour à Genève, lorsqu’avec ma partenaire de l’époque, nous allions y chercher une détente bien méritée après un cours de Salsa passionnant mais ardu. C’est le cœur empli de ces souvenirs que je franchis vendredi 18 juin les portes du centre Saint Boniface pour participer à la soirée spéciale de la fête de la musique.

L’esprit de ce lieu doit beaucoup aux qualités de son principal créateur, Neden Olmasin Murat, que l’on pourrait définir par ces quelques mots : humanité, charme, exigence, créativité – sans parler bien sur des ses talents de danseur. Ces qualités, j’avais déjà pu les découvrir au cours des deux années de mon séjour à Genève.

Humanité de Murat. C’est lui qui m’accueillit le premier, de la manière la plus chaleureuse et la plus conviviale, le jour même de mon arrivée dans la ville de Calvin… sans que ni lui ni moi ne le sachions alors. En sortant de la gare Cornavin, j’avais à peine pris le temps de déposer mes bagages dans mon nouvel appartement que je me précipitais pour aller danser au théâtre de la Parfumerie. C’était le dimanche 27 octobre 2008, et lorsque j’arrivais, vers 18h00, la milonga Musaca battait encore son plein. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris que Murat était l’un des principaux organisateurs de cette manifestation festive – l’une des seules qui donnent aujourd’hui à la Genève tanguera un rayonnement international, tourné vers un public jeune et dynamique.

Charme de Murat. Nous fîmes ensuite véritablement connaissance, quelques mois plus tard, un mercredi soir à la milonga Calle Luna, aujourd’hui disparue. J’avais déjà commencé à admirer – avec, je l’avoue, une petite pointe de jalousie – les talents de danseur de Murat au cours de quelques soirées précédentes. Lorsque nos regards se croisèrent, il me fit un petit signe de tête amical et je m’approchais de lui. Je me souviendrai toujours de son sourire chaleureux, et de l’étincelle de bienveillance et de curiosité qui brilla dans ses yeux lorsqu’il s’adressa à moi. Bref, j’avais été, comme tant d’autres, instantanément conquis par son charme.

http://www.youtube.com/watch?v=hwzj5fc876Y

Exigence de Murat. A la rentrée 2009, j’appris que Murat avait ouvert une pratique de tango le lundi soir au Club Alpin Suisse. Pratique… le terme est presque inconnu à nos oreilles européennes. Et pourtant, pour apprendre à danser, il ne suffit pas de prendre des cours, puis d’aller à la milonga le soir. Il faut également répéter les mouvements appris en cours, faire un travail corporel de fond… les Argentins le savent bien, et c’est pourquoi est instituée là-bas la notion de pratique – un lieu de danse différent du bal, beaucoup plus informel, et où les participants viennent davantage pour travailler la danse que pour être en situation de représentation. Murat, courageusement, voulait populariser cette approche à Genève. S’il n’est pas alors parvenu à convaincre ces concitoyens, cette initiative est à l’origine directe de la Pratique gourmande telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Talent de Murat. Est-il enfin nécessaire de rappeler ici les talents de danseur de Murat, et notamment la grâce féline avec laquelle il multiplie les feintes et les contretemps inattendus, qui à chaque fois surprennent le regard et donnent à sa danse un je ne sais quoi de magique ?

http://www.youtube.com/watch?v=AUl5PAg18-E

On retrouve un peu de toutes ces qualités de Murat dans sa "Pratique gourmande". Le mot lui-même, tout d’abord, est déjà tout un programme. Le terme "pratique" a une connotation de sérieux et de travail. L’adjectif "gourmande" évoque, au contraire, la détente et le plaisir des sens. Murat nous donne la clé de cet oxymoron : " J’ai voulu recevoir des gens sympas, motivés, désireux à la fois de travailler et de prendre du plaisir ensemble". L’aspect studieux, c’est l’animation de la pratique, assurée alternativement par Murat ou Pierre-Etienne et Marie-Lorraine, à travers un thème de travail suggéré aux participants vers le milieu de la soirée. L’aspect plaisir, c’est le buffet où les danseurs sont invités à apporter la preuve de leurs talents culinaires, sous formes de gâteaux, salades et autres douceurs. C’est aussi la danse, bien sur, dans un grand espace rectangulaire qui se prête à la liberté du mouvement et à la fluidité du bal.

http://www.youtube.com/watch?v=MJo1j9dO3nw

Et puis, Murat est curieux d’esprit, créatif, avide de nouveautés, plein de détours surprenants, dans sa danse comme dans sa démarche d’organisateur. Un exemple, parmi beaucoup d’autres ? L’idée d’inviter, à l’occasion de la fête de la musique, des danseuses de Flamenco et de Bollywood à faire une démonstration au beau milieu d’une soirée de Tango. Sacrilège ? Non, ouverture d’esprit. "J’ai voulu montrer d’autres danses, ouvrir sur autre chose que le Tango", explique-t-il.

Pour l’avenir, Murat a aussi beaucoup de projets dans son escarcelle. Il est par exemple l’un des principaux organisateurs du "Marathon de tango de Genève" dont la première édition est prévue pour septembre prochain. Il explique l’idée qui sous-tend cette manifestation: " J’ai voulu changer la manière dont on voit le Tango à Genève. Pour pouvoir construire, travailler ensemble, il faut créer une nouvelle ambiance ici. C’est ce que j’ai voulu faire avec Musaca, et c’est ce que je veux faire avec le Marathon. Il faut faire de Genève un centre de rayonnement pour le Tango, alors qu’aujourd’hui, certains danseurs extérieurs passent sans même parfois se demander si l’on peut danser ici. Avec le marathon, nous allons attirer des danseurs de très bon niveau, ce qui va motiver les tangueros genevois".

La démarche de Murat séduit et attire ceux qui partagent son souci de concilier convivialité et exigence dans l’approche de la danse. C’est pourquoi il a su s’entourer d’un réseau d’amis fidèles et de compagnons de route de qualité, comme Sara, Myriam, Pierre-Etienne et Marie-Lorraine, ou encore Sunita et Katia, qui animèrent la pratique du 18 juin par leurs démonstrations de danse (voir le troisième article de ce dossier).

Marie Lorraine et Pierre Etienne : construire des dynamiques collectives

Avant même de connaître nom de mes nouveaux amis, j’avais été frappé par la qualité de leur danse de couple, alliant précision technique et beauté du mouvement. J’avais également été favorablement impressionné, à l’occasion de précédentes éditions de la pratique gourmande, par l’intelligent enthousiasme avec lequel ils parlaient du tango, ainsi que par la chaleur et la générosité avec lesquels ils cherchaient à la fois à transmettre leur grand savoir et à échanger avec les autres danseurs. L’intitulé des thèmes abordés pendant leur intervention témoigne d’une attitude de constante réflexion sur l’esthétique et la technique de la danse : "Comment finir une danse ?" "Apprendre à marcher" ; "Tourner dans la valse", etc.

http://www.youtube.com/watch?v=i8Ib53KUwnc

Mais j’avoue que c’est seulement à l’occasion de la dernière pratique gourmande, que, poussé par les besoins du reportage et incité à le faire par Murat, j’ai véritablement découvert Pierre-Etienne et Marie-Lorraine. Ceux-ci, depuis l’ouverture de la pratique il y a six mois, partagent avec Murat la responsabilité de son animation pédagogique. l’idée est de suggérer, en milieu de soirée, un thème de travail et d’échange aux participants.

http://www.youtube.com/watch?v=JVJUiAljOwI

Ils m’ont expliqué vendredi dernier la genèse et la philosophie de leur démarche. "Après m’être occupée de Tangofolies à Lausanne pendant quelques années, j’avais arrêté la danse pour des raisons familiale, explique Marie-Lorraine. Lorsque Murat a créé sa pratique au CAS, nous avons décidé de reprendre le tango une fois par semaine, le lundi. Cela nous a permis d’apprécier l’état d’esprit de Murat, un mélange d’exigence et de chaleur humaine. Et lorsqu’il a lancé le projet de la pratique gourmande du Vendredi, nous avons commencé à réfléchir à un concept de soirée permettant d’associer travail et plaisir. L’idée initiale de Murat, à laquelle nous avons adhéré, était de réunir un groupe de gens qui auraient envie de co-construire et d’évoluer ensemble dans le tango. Nous avions envie de créer une dynamique de travail et d’échange".

Pierre-Etienne poursuit : "L’idée était de prendre exemple – toutes proportions gardées – sur l’expérience qui a réuni, il y a quinze ou vingt ans de cela, Fabian Salas, Gustavo Naveira, Pablo Veron et Chicho Frumboli… A force de travailler et de répéter ensemble, ils ont jeté les bases de ce qui est aujourd’hui le tango nuevo".

Marie-Lorraine prend son tour de parole : "Nous avons vécu une expérience un peu similaire, certains lundi soirs, à la pratique du CAS, lorsque Pierre-Etienne, Claudio Blanc et Murat rivalisaient d’une manière un peu compétitive, masculine, pour comprendre ou réinterpréter un pas bizarre de Julio Balmaceda. Cela créait une dynamique positive par l’affrontement un peu direct du style de trois danseurs. Nous avons eu envie d’élargir cette dynamique en créant un espace ouvert à l’apport de chaque participant, sous forme d’une intervention dans un cours, d’un pas qu’il aurait préparé".

Pierre-Etienne conclut : "Notre idée, c’est que l’enseignement ne se fait pas à sens unique, mais par le partage des expériences. Si tu veux amener quelque chose, tu dois réfléchir à ce que tu fais. Ainsi tu construits ta danse et tu progresses dans l’échange".

http://www.youtube.com/watch?v=68y7onTyB88

Depuis ce projet s’est concrétisé, avec des succès mais aussi quelques frustrations. "Notre meilleur souvenir, c’est le jour où nos avons disposé des chaises pour canaliser les danseurs et les obliger à respecter la circulation du bal. Tout le monde a joué le jeu, et le bal a été d’une fluidité exceptionnelle. Par contre lorsque, quelques semaines plus tard, au retour d’un stage intensif à Buenos Aires avec Julio Balmaceda et Corina de la Rosa, nos avons voulu revenir sur les fondamentaux de la marche, les choses n’ont pas aussi bien accroché"[1].

Et pour l’avenir ? La principale préoccupation de Pierre-Etienne est que l’esprit très particulier de la Pratique Gourmande soit mieux compris. et qu’elle ne soit pas simplement perçue comme "un bal de plus". "Nous avons encore du pain sur la planche pour faire passer cette idée de lieu de travail… La convivialité n’y perdrait pas… elle y gagnerait même sans doute. Nos animations ne sont pas des cours, elles visent à créer une dynamique d’échange entre tous les participants "explique Pierre-Etienne.

Décidément, Murat, tu choisis bien tes amis, et tu sais t’entourer de compagnons de route profondément estimables. Et puis, tu nous offres de belles fêtes.

Une fête de la musique ouverte et éclectique

C’est le cœur fort triste de l’annulation inattendue d’un séjour à Cuba que je franchis, ce vendredi 18 juin, les portes de la pratique gourmande. Mais bientôt, la chaleur de l’accueil chassa ces mauvaises pensées. Après avoir commencé la soirée en jouant le rôle de partenaire auprès des élèves des cours de valse et milongo donnés exceptionnellement ce jour-là par Pierre-Etienne et Marie-Lorraine, je me partageai un long moment entre les plaisirs du bal et ceux de la table.

Je me souviens en particulier d’une sorte de quatre-quarts à la fraise, à la croûte légèrement croustillante, pour lequel j’aurai sacrifié toutes les tangueras du monde…[2] J’en ai repris six fois, un peu honteux de ma gourmandise, à la fin presque en cachette, mais totalement incapable de me réfréner !!! C’est vers 23 heures que Murat interrompit mes agapes en annonçant les démonstrations de la soirée. De toutes façons, pas de regrets : j’avais déjà englouti presque tout le gâteau à moi tout seul !!!

La première démonstration fut une danse de Bollywood interprété par Sunita Asnani, une danseuse d’origine indienne installée à Berne. " le Bollywood est un mélange de danse classique indienne, de folklore populaire et d’éléments plus modernes. Il tient son nom du cinéma indien dans lequel il est très souvent présent. Cependant, les éléments contemporains ne sont pas très présent dans le morceau que j’ai interprété", nous explique-t-elle.

http://www.facebook.com/?ref=home#!/video/video.php?v=10150215728890486&ref=nf

Un flamenco fut ensuite interprété par Katia et Sandra. Mais pas n’importe lequel !!! Un tango-flamenco, s’il vous plaît. Il est vrai que le terme désigne ici autre chose que le tango que nous connaissons. "Il s’agit d’une danse à quatre temps, sur un tempo plutôt fort et coloré, explique Sandra. Le thème, écrit par Juan Eke, s’appelle la Tendera et est d’inspiration plutôt moderne. C’est la première fois que nous interprétons en public cette chorégraphie d’Antonio Perujo, notre professeur de Flamenco, qui organise également le festival de flamenco de Genève en Octobre".

(diffusion en attente d’autorisation)

Tous ces plaisirs, y compris ceux de la table, nous furent offerts de manière totalement gratuite par Murat et ses amis. Preuve, assez rare pour être soulignée, de la générosité et de la convivialité des organisateurs…

La soirée se termina fort, tard, Je fus encore assez heureux pour pouvoir la faire suivre de quelque pas de Salsa. Attiré par la musique venant d’un café de l’avenue du mail à Plainpalais, j’y rencontrai quelques vieilles connaissances Salseras avec lesquelles je pus pratiquer ma seconde et nouvelle passion. Cela m’a un peu consolé de Cuba…

Fabrice Hatem

 


[1] Cela, je ne me souviens plus qui l’a dit, mais ce n’est pas très grave, car Pierre et Marie ont l’air de bien s’entendre et de se compléter parfaitement dans les interviews aussi bien que dans la danse.
[2] Renseignements pris auprès des animateurs, il s’agit en fait d’un Saint Genix (une brioche recouverte de praline rouge à la lyonnaise)

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