Les festivals internationaux au cœur de la globalisation culturelle

Editeur : La Salida,

Auteur : Fabrice Hatem, 2007

Du 11 au 18 mars dernier (1) a eu lieu à Buenos Aires la 9ème édition de la CITA, festival international rassemblant à Buenos Aires plusieurs centaines de participants du monde entier. Une occasion de s’interroger sur le rôle des grands festivals dans la mondialisation de la culture tango.

Sitges, Bruxelles, Prayssac, Nimègues, CITA : moments forts de notre vie collective, les festivals internationaux de tango offrent à des aficionados habituellement dispersés l’occasion de vivre pendant quelques jours une expérience intense. Ils jouent de ce fait en rôle fondamental dans la construction d’une culture tanguera internationale, voire mondialisée.

Marchandisation et tourisme de masse ?

On peut facilement porter sur ce phénomène un regard critique. Entreprise à vocation commerciale, le CITA – comme d’autres manifestations du même type – souffrirait des inévitables travers du tourisme de masse : culture tango galvaudée par une marchandisation insidieuse ; mise en scène, à l’usage exclusif des participants, d’un univers artificiel, factice, coupé de la vie réelle des tangueros portègnes. Dix, vingt anecdotes pourraient venir à l’appui de cette vision négative : un site « web » (www.cosmotango.com) essentiellement dédié à la vente de prestations ou de produits, avec un contenu « culturel » très pauvre ; des milongas exclusivement réservées aux participants étrangers du festival, et donc fermées aux danseurs locaux… à l’exclusion notable des « taxis-boys » payants. Dans ces conditions, diront ses détracteurs, pourquoi donc organiser le festival à Buenos-Aires ? Las Vegas ou Miami, avec leur offre hôtelière confortable et leur expérience reconnue du tourisme de masse, auraient davantage fait l’affaire…

Tourisme de découverte

N’oublions pas, cependant, que les participants n’ont pas tout à fait le profil de touristes ordinaires. La plupart pratiquent le tango depuis plusieurs années. Cette activité tient dans leur existence une place souvent importante, parfois centrale. Leur participation au festival ne peut être réduite à l’achat d’impulsion, sur catalogue, d’un produit touristique standard ; elle constitue en général l’aboutissement d’une démarche personnelle d’approfondissement de la culture tango. En ce sens, les festivals de tango tiennent moins du tourisme de masse que de ce que les spécialistes du marketing appellent aujourd’hui le « tourisme de découverte personnalisé » : une manière de s’enrichir en vivant une expérience intense d’immersion dans une culture étrangère, en apprenant quelque chose (par exemple de nouveaux pas de danse) et en organisant soi-même les caractéristiques de son séjour (par exemple en choisissant la liste de ses cours).

Pèlerinage et réinvention du Sacré

Allons même un peu plus loin : et si ces festivals remplissaient, au fond, une fonction comparable à celle d’un pèlerinage religieux ? C’est une banalité de dire qu’aujourd’hui les individus vivant dans les sociétés occidentales sont confrontées à une « perte du sens » liée au déclin du sentiment religieux ou patriotique. On a moins insisté sur le fait que, la nature humaine ayant horreur du vide, nos contemporains se sont empressés de se « bricoler » des « transcendances de substitution » : quelque chose en quoi il soit possible de croire très fort, source de rites sacralisés et de croyances partagés – donc de relations humaines. Ils peuvent pour cela puiser dans une offre culturelle et associative d’une prolificité impressionnante. Philatélie, soutien scolaire, théâtre amateur, bridge et bien sur danse de couple, permettent aujourd’hui à des millions de nos concitoyens de retrouver un sens à leur existence, de se faire des amis et, last but not least, de remplir leur emploi du temps. Au cœur de ces pratiques sociales, on trouve souvent le rituel du Pèlerinage : la sacralisation par le voyage vers un lieu mythique, comme Bayreuth pour les Wagneriens, Séville pour les pratiquants du Flamenco, et, bien sur, Buenos Aires pour les tangueros. En empruntant certaines formes de la pratique religieuse, on recrée ainsi, une forme de « transcendance » : on se fabrique, pour ainsi dire, sa petite religion de poche.

Le festival comme élément de structuration d’une socialité en réseau

En se retrouvant au CITA, à Sitges, ou, à un niveau plus national, Prayssac, les tangueros pensent venir partager ce en quoi ils croient. Mais en réalité, ils construisent ainsi l’objet même de leur croyance, en créant des réseaux d’amitié, des hiérarchies artistiques et humaines, des souvenirs partagés, des normes de comportement, bref, tout ce qui permet de structurer un groupe social. N’oublions pas qu’au départ, ceux qui choisissent le tango comme une manière de redonner sens à leur existence sont extrêmement isolés les uns des autres : la sociabilité, au départ, n’est que virtuelle : elle passe par l’achat de bandes vidéos, par l’abonnement à une revue, par quelques virées sur internet, et parfois par le bref séjour dans la ville d’un professeur étranger ou d’un spectacle en tournée.

Tous ces petits groupes locaux, à l’étroit dans les pratiques endogamiques de leur micro-collectivité, éprouvent rapidement le besoin, fort naturel, de bouger, de rencontrer les danseurs d’autres villes, de pratiquer dans des lieux différents, exotiques et exogamiques. Ils vont donc mettre à profit toutes les occasions de se déplacer pour rencontrer d’autres tangueros. Ce faisant, ils créent eux-mêmes, de manière spontanée, une forme de sociabilité nouvelle, que l’on pourrait désigner par le terme de « réseau » puisqu’elle repose largement sur des contacts à distance entre personnes qui se sont rencontrées « quelque part dans le monde » et restent ensuite en contact.

L’événement qui contribue le plus à donner corps à cette « société virtuelle » c’est justement le festival : un moment privilégié ou tous les amateurs se réunissent dans même lieu pour vivre, de manière intense et exclusive, leur passion commune, assister au mêmes cours et aux mêmes spectacles, danser ensemble et nouer des amitiés voire des aventures amoureuses. Est ainsi créé, pendant un bref laps de temps, une éphémère société tanguera née de la convergence en un même lieu, d’individus nomades. Dans ce « campement », provisoire, se mettent en place des rites, des codes de comportement, des hiérarchies, des légitimités artistiques ou sociales, bref tout ce qui structure une société véritable. Les festivals sont donc les « nœuds » essentiels autour desquels va pouvoir s’organiser et exister la communauté tanguera. Cette tribu éclatée, fragile amas d’individus indécis, trouve ainsi une structure, un enracinement, une mémoire collective, bref une capacité à pérenniser le lien social.

Globalisation et hyper-choix culturel

Les gens qui reviennent de la CITA ou de Sitges sont souvent heureux, volubiles, désireux de raconter leur séjour. Preuve qu’ils ont vécu là-bas une expérience intense permettant de matérialiser leur appartenance au réseau de sociabilité virtuelle, nomade et choisie que constitue aujourd’hui, comme tant d’autres activités, le tango. Cette possibilité de choisir soi-même sa culture d’appartenance, de se l’approprier, et d’entrer en contact, à travers le monde, avec tous ceux qui partagent la même passion, constitue sans doute un phénomène de civilisation majeur. Et la culture « globalisée » qui est ainsi en train de se créer sera peut-être, contrairement à des craintes souvent exprimées, l’opposée d’une « culture de masse « dictée par quelques multinationales des loisirs. Elle pourrait être constituée d’une infinité de micro-sociétés virtuelles rassemblant ceux qui auront choisi le même centre d’intérêt. Et qui se réuniront de temps à autres dans quelques lieux sacralisés pour partager leur passion, comme le font, à Sitges ou à Buenos Aires, les membres de la tribu planétaire du tango.

Fabrice Hatem

(1) L’article a été écrit en 2007

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