Piazzolla mettait souvent des pétards sous la chaise de Troïlo

Editeur : La Salida n°28, avril-mai 2002

Auteurs : Oscar del Priore (propos recueillis par Fabrice Hatem)

Un entretien avec Oscar Del Priore

Oscar del Priore n’est pas seulement l’un des meilleurs historiographes actuels du tango. Il a également été, au cours de sa longue carrière dédiée au 2 por 4, chroniqueur radiophonique, présentateur de spectacles (notamment dans le cabaret de Edmundo Rivero, El Viejo Almacen), impresario et entrepreneur de spectacles. Tout cela en fait une véritable bible vivante d’anecdotes, souvent vécues, sur les artistes et sur les bals. Il a accepté de faire partager ces bons moments aux lecteurs de la Salida.

Est-ce que l’on beaucoup ri dans les bals et les orchestres de tango ?

Absolument. Cela peut sembler curieux, car le tango est en général associé à la mélancolie, à une certaine tristesse. Mais, dans les années 1920 et jusque dans les années 1950, il y avait par exemple des bals très courus au moment du Carnaval. Et ils étaient animés par des orchestres de tango qui jouaient pour que les gens se divertissent. La musique était donc joyeuse. Et les musiciens, qui étaient parfois très jeunes, faisaient beaucoup de plaisanteries et de farce en tous genres, souvent assez infantiles. Par exemple, Piazzolla, quand il était un tout jeune bandonéoniste dans l’orchestre de Troïlo, s’amusait à mettre des pétards sous la chaise de Pichuco. Hector Varela avait l’habitude de se frotter les mains à l’alcool l’hiver avant de jouer. Un jour, alors qu’il s’approche son siège, toutes les touches du piano prennent feu : les chanteurs de l’orchestre avaient versé l’alcool sur le clavier avant de craquer une allumette….

Dans l’orchestre de Alberto Castillo, il y avait un groupe de noirs qui dansaient les candombe et jouaient des marracas. Il s’agit de boules creuses remplies de petits objets et de sable, qui font du bruit quand on les agite. Un jour, ils prennent leurs maraccas pour jouer devant le public, et pas un bruit…. Les autres musiciens les avaient bourrées de chiffons… Alors, le lendemain, le contrebassiste de l’orchestre, considéré comme le principal coupable, a trouvé les cordes de son instrument complètement distendues et gluantes… Tout cela était courant dans les années 1930 et 1940.

Quels furent les artistes les plus drôles dans leur comportement personnel ?

L’un des plus drôles était sans doute Edgardo Donato. Quant il dirigerait son orchestre, il mettait des lunettes sans verre, juste pour rire. Et, vu la personnalité de son chef, l’orchestre était très permissif, et il arrivait sans cesse des choses drôles. Par exemple, il était d’usage que les orchestres jouent seuls, au début des bals, leur chef n’arrivant qu’un peu plus tard. Un soir, Donato arrive, et le directeur de la salle lui dit : « dis donc ; il est un peu bizarre, ton nouveau tango ». En fait, ses musiciens avaient annoncé qu’ils allaient jouer un nouveau tango de Donato, intitulé « El Encastre » (« L’encastré »). Et puis, il ont commencé à jouer deux notes, toujours les mêmes, pendant trois minutes. Evidement, le public a trouvé cela un peu monotone ! ! ! Alors, après quelques épisodes de ce genre, Donato a fini par se mettre en colère et a dit à ses musiciens : « Trop, c’est trop. A partir de maintenant, je vous interdis de faire des farces ». Deux ou trois jours se passent, l’orchestre est sérieux comme une église. Puis, un soir Donato dit à ses musiciens : «Ecoutez, non, c’est vraiment trop ennuyeux, vous pouvez recommencer à faire ce que vous voulez ! »

Donato était aussi très distrait. Un jour, il prenait le bus pour se rendre à un concert à la radio. Arrive un bandonéoniste qui s’asseoit à côté de lui et le salue. Donato lui demande : – Mais où vas-tu ? – A la radio pour un concert, maître – Ah oui, dans quel orchestre ? – Mais le vôtre ! !

Il y avait aussi du comique involontaire dans les orchestres?

Juan Carlos Cobian était très exigeant sur la tenue vestimentaire de ses musiciens, qu’il avait l’habitude de passer en revue son orchestre, comme un général ses troupes, avant les concerts. Il engage Leopoldo Federico qui a l’époque était très jeune et n’avait encore joué nulle part, et lui demande de venir avec un smoking et des chaussures noires vernies. Federico n’avait rien de tout cela, et surtout pas les chaussures ni l’argent pour les acheter. Alors, il prend sa paire la moins éculée et la peint avec une peinture noire brillante. Pendant tous le concert, Cobian regarde ses chaussures avec un air féroce qui terrifie le pauvre Federico, convaincu d’avoir été percé à jour. A la fin de la représentation, Cobian s’approche et lui dit, l’air très mécontent : « les chaussettes ! ! ! » : Federico avait mis des chaussettes blanches, la plus grave faute de goût imaginable quand on porte un smoking….

Qu’est-ce qui vous a fait le plus rire personnellement dans votre carrière ?

Un jour, je présentais l’orchestre de Pugliese au Viejo Almacen. Un violoniste, avant de jouer, a eu besoin d’aller aux toilettes. Un fois fini ce qu’il avait à faire, il essaye de tirer la chasse, mais système était cassé. Alors, il essaye de tourner le robinet général d’arrivée d’eau ; mais au lieu d’actionner la chasse d’eau, il alimente la douche. Pendant ce temps-là, j’étais en train d’annoncer l’orchestre, et il a dû arriver en courant sur la scène, trempé comme un canard. Et il a joué ainsi, tout mouillé, pendant toute la première partie du concert, avec une grande flaque d’eau à ses pieds..

Existe-il un comique tango et comment peut-il se définir ?

Il y a bien sûr des tangos burlesques, comiques, comme Mama yo quiero un novio. Mais l’humour tango, qui est quelque chose de distinct du comique, a quelque chose d’un peu acide et amer.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *