Du respect de la tradition au traditionalisme militant : deux visions du bal tango

ImageEditeur : La Salida, n° 33, avril-mai 203

Auteur : Martine Peyrot

Du respect de la tradition au traditionalisme militant : deux visions du bal tango

L’opposition entre traditionalistes et innovateurs donne aujourd’hui lieu, dans le milieu du tango dansé, à un clivage, voire à des antagonismes marqués. Nous avons interrogé à ce sujet deux figures bien connues du milieu tango parisien, Léon Cariel et la danseuse Victoria Vieyra (photo ci-contre). Tous deux insistent sur le nécessaire respect de la tradition, mais avec des sensibilités diverses : Léon prend nettement parti contre certaines innovations actuelles qui lui semblent dénaturer l’esprit du tango, alors que Victoria est plus ouverte aux formes nouvelles d’expression.

Les nouveaux orchestres ont-ils leur place dans le programme musical des Milongas ?

Léon : Aujourd’hui, on danse essentiellement sur des musiques d’orchestres disparus. Les orchestres dit nouveaux restent extrêmement marginaux et ont peu l’occasion de se produire pour la danse. Ils n’ont absolument pas l’épaisseur ni le talent de ces grands orchestres d’autrefois, qui pratiquaient et faisaient danser quotidiennement. C’est eux qui s’adaptaient à la danse, et non pas l’inverse. De temps en temps, on aperçoit une formation un peu plus talentueuse, comme par exemple El Arranque qui a su développer des arrangements nouveaux. Mais sinon, le rôle des orchestres actuels dans la pratique du tango argentin reste dérisoire. Quant à Gotan, c’est une idée d’illuminés parisiens, notamment de gens qui viennent de la danse contemporaine, qui sitôt arrivés dans le tango, sans avoir rien appris, veulent déjà le réformer. C’est un pur marketing culturel, genre musique de film ou d’ambiance, à la fois répétitive et lancinante, qui pourrait accompagner des représentations érotisées. Je n’aime pas non plus entendre Piazzolla dans un bal : c’est quand même bien lui qui a passé sa vie à expliquer qu’il haïssait la danse, et que la musique qu’il composait n’était surtout pas faite pour danser. Pour la danse de scène, c’est autre chose. Mais Piazzolla dans un bal, c’est inacceptable ! On a pu voir çà à Paris, bien sûr ! Pourquoi pas Jean-Sébastien Bach ? !

Victoria : En bal, il est hors de question pour moi de danser sur autre chose que du tango, qui a son propre esprit. Quand je suis DJ, je ne passe que du tango traditionnel, jamais rien d’autre, sauf lorsque je souhaite créer une « ambiance » et si je sens que les danseurs vont apprécier. Je passe parfois quelque Piazzolla, comme « La milonga del Angel », mais jamais « Libertango », trop fort. C’est la même chose pour Gotan : j’en passe très peu et seulement si les danseurs aiment. Gotan, c’est de la musique avec beaucoup d’ordinateur, je comprends que cela puisse choquer. Mais nous avons tous été jeunes, c’est peut-être une affaire de génération.. Je ne pense pas que Gotan plaise trop au public tanguero traditionnnel, il plait plutôt aux jeunes.

Que penser de l’introduction d’éléments empruntés à d’autres danses dans le tango ?

Léon : C’est un phénomène fâcheux, très parisien. Au début du 20ème siècle aussi, les français s‘étaient empressé d’ accueillir le tango, mais en même temps de le dénaturer, de l’aseptiser, et de le renvoyer sous emballage à la bourgeoisie argentine. Eh bien, aujourd’hui, de la même façon, sitôt revenu, alors même que très peu de gens ici se sont initiés à au tango authentique, ils n’ont rien de plus pressé que de vouloir le transformer. On peut imaginer des évolutions mais seulement en préservant son esprit. Il s’agit fondamentalement d’une histoire entre un homme et une femme, d’une danse de contact, et pas de ces représentations gymniques ou acrobatiques, que l’on dit modernes. D’ailleurs, le tango n’est pas monolithique, puisqu’on connaît le tango milonguero, fantaisie, de salon…Alors, les facéties des demi-solde de la danse contemporaine…Qu’ils nous laissent profiter de cette danse sublime avant de vouloir la dénaturer, la transformer, la dépouiller, la castrer … Il faut respecter cette culture qui ne nous appartient pas, qui appartient à l’Argentine, même si elle a un caractère d’universalité. Le tango, c’est un tout, chacun est libre aussi de ne pas l’aimer. Et si on ne l’aime pas, on va faire de la salsa ou on va fabriquer une autre danse. Mais c’est une imposture que de vouloir qualifier de tango, des représentations qui n’ont rien à voir avec le tango argentin authentique.

Victoria : Avant de danser le tango, j’ai appris la danse contemporaine. mais je désire avant tout être reconnue comme une femme tanguera, pas comme une danseuse contemporaine qui danse le tango. J’aime bien Chicho qui a évolué dans son tango être influencé par d’autres danses. Cela se voit dans sa marche. Mais j’aime aussi Catherine Berbessou, car elle ne trompe pas les gens : elle a mis du vrai tango dans un contexte contemporain, mais elle ne l’a pas transformé. A l’inverse, j’ai vu de magnifiques danseurs, faire de remarquables chorégraphies, des portés etc… Mais je n’y retrouve pas l’esprit du tango. Je préfère la marche, des petites fioritures, un joli « sandwich » par exemple, çà c’est du tango. Même si j’essaie de nouvelles choses aujourd’hui, je suis de plus en plus attachée au tango traditionnel. J’essaie de transmettre çà dans mes cours : la tradition ; marcher, faire des pauses, sentir l’« abrazo »

Est-il nécessaire de respecter des codes dans le tango ?

Léon. Oui, bien sur. Le premier, c’est de respecter la ligne de danse, ce que les argentins appelent la « ronda », pour éviter les bousculades et permettre au bal de se dérouler dans un climat convivial. Quant au code important, le code vestimentaire, c’est une marque de respect pour les autres danseurs pour la danse elle-même. Les conduites débraillées, laissez aller qui procèdent à la fois d’une mode contestataire ou d’une hygiène très approximative, doivent être combattues. En Argentine, les danseurs des milongas, public de condition sociale modeste, ne manquent jamais de mettre leurs plus jolis vêtements quand ils vont danser. Ils seraient très choqués de voir sur leur piste les danseurs dans les tenues dévergondées que l’on voit ici. De la même façon, il faut éviter la danse entre hommes ou entre femmes, sauf si ce sont des couples avérés. Dans une pratique, pourquoi pas, mais pas dans un bal, sinon c’est une conduite de concierge au bal des pompiers du 14 juillet, à bannir du Tango. Il est également très important de quitter le ou la partenaire après chacune des séquences ; l’une des idées fortes du tango, c’est justement de favoriser la démultiplication, de manifester du respect pour les hommes et les femmes qui sont venus là, de ne pas s’enfermer dans des conduites d’exclusivité. Du reste, çà n’est pas toléré en Argentine, j’ai vu des Milongas ou le DJ attendait que tout le monde ait regagné sa place avant de continuer. Si une danseuse monopolise un danseur toute la soirée, elle le soustrait à toutes les autres. C’est ce que j’ai vu dans la soirée d’hier, « exclusivité et colins froids », on a envie de sortir le pot de mayonnaise et de les asperger ! ! ! Quant à l’invitation, quand j’étais adolescent et que j’allais danser au Tango ( rue au Maire) et dans les bal musettes, c’était comme à Buenos Aires. On invitait du regard, avec un clin d’œil. La culture du bal s’est perdue. Dommage !

Victoria. Oui A Buenos Aires, tu rentres dans le tango avant de passer la porte de la milonga, tu te prépares, tu te fais la plus jolie possible. Il y a tout un jeu de la séduction qu’il n’y a pas à Paris. Là-bas, les gens n’ont pas peur de se séduire. A Paris, ils n’osent pas s’enlacer franchement, porter des très hauts talons, des pantalons serrés qui font ressortir les fesses ! A Buenos Aires çà ne choque personne. Pour moi les hauts talons c’est important, çà change totalement la marche ! Les baskets, je les porte lorsque j’ai mal aux pieds ! L‘invitation ? A Buenos Aires, les hommes préfèrent éviter le risque d’un refus après avoir traversé la piste, c’est pour çà qu’il y a le jeu du regard. Mais il ne faut pas se leurrer : les danseurs là-bas, font danser les femmes qui leurs plaisent et les bonnes danseuses, et pas toutes ! Et chacun fait ce qu’il veut, il n’y a aucune obligation de changer de partenaire. C’est comme çà au Sunderland par exemple.

Propos recueillis par Martine Peyrot

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