Partage du travail: inefficace ou inutile

(Article paru dans Libération, 18 octobre 1995)

En 1994, le coût horaire du travail dans l’industrie en France était quarante fois supérieur à celui de la Chine populaire, vingt fois supérieur à celui des Philippines, trois fois supérieur à celui des nouveaux pays industrialisés d’Asie, sans que les écarts de productivité compensent ce handicap. Dans ces conditions, il est logique qu’à l’heure de la mondialisation, les firmes multinationales privilégient la création d’emplois en Asie, comme elles le font aujourd’hui. Les conditions sont donc réunies pour le développement en Europe d’un chômage structurel, sur lequel les politiques de réduction du temps de travail auront autant d’effet qu’un ticket de rationnement en période de disette.

Les partisans de ces politiques ne semblent pas avoir compris cette réalité (voir l’article de Gilbert Cette et Dominique Taddei dans Libération du 16 septembre). Nul ne contestera à nos docteurs en rationnement une compétence sans égale sur la forme du ticket ou son mode de répartition. Mais ils commettent l’erreur fondamentale de penser que, dans une économie ouverte, des manipulations volontaristes sur les «quantités» (durée du travail) peuvent compenser des déséquilibres fondamentalement liés à des écarts de «prix» (salaire horaire). En témoigne le contresens commis par eux sur les expériences suédoises ou allemandes, présentées en termes élogieux, alors que les expériences de «partage du travail» menées dans ces pays ne sont en fait que des réponses improvisées ¬ et à terme inefficaces ¬ à la dégradation structurelle de leur compétitivité, sur fond de surcoûts internes.

Dans une économie ouverte comme celle de la France, la réduction du coût unitaire est une condition sine qua non de la création d’emploi. Elle peut être obtenue, soit par la dévaluation monétaire, soit par la hausse de la productivité ¬ la française est d’ores et déjà l’une des plus élevées du monde ¬ soit par la diminution du coût salarial. Celui-ci est composé, pour un tiers environ, de prélèvements obligatoires, domaine où notre pays détient également ¬ à égalité justement avec la Suède ¬ un record mondial, peu enviable celui-là. L’hypertrophie d’un système public de protection sociale, de moins en moins efficace, constitue donc aujourd’hui, par fiscalité interposée, l’une des causes du chômage. Pour réduire cette pression fiscale sur le travail, deux solutions: changer l’assiette ¬ et donc taxer autre chose ¬ ou réduire la dépense publique.

Depuis quinze ans, les entreprises françaises ont réalisé un immense effort de modernisation. Le poids élevé des charges fiscales sur les salaires les a largement incitées dans ce cadre à des choix défavorables à l’emploi: homme remplacé par la machine, implantation à l’étranger des activités «intensives en travail», développement du travail précaire. Casser cette logique néfaste suppose que soit desserré l’étau fiscal qui étrangle l’emploi. Si nous échouons, le partage du travail sera inefficace pour résorber le chômage. Si nous réussissons, il deviendra peut-être inutile.

Fabrice HATEM

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