Réflexions sur la révolution de la France : le totalitarisme moderne est-il né en 1789 ?

ImageDans mon prochain ouvrage, « La dictature insidieuse – Entre totalitarisme et chaos  », je compte exposer l’idée selon laquelle on peut trouver en germe, dans notre tradition française de démocratie étatiste, un certain nombre de tendances autoritaires susceptibles de conduire, si l’on n’y prend garde, à des dérives totalitaires. L’ouvrage d’Edmund Burke, « Réflexions sur la révolution française », apporte à ma thèse des arguments précieux, dans la mesure où il met précisément en garde contre ces risques en quelque sorte intrinsèques à notre tradition politique. Et l’auteur a développé ces analyses, avec une extraordinaire clairvoyance, à une date où pratiquement aucun de ces risques ne s’était encore concrétisé, c’est-à-dire en 1790, alors que beaucoup d’observateurs enthousiastes s’émerveillaient encore en Europe de l’action émancipatrice de notre Révolution, sans anticiper sa dérive terroriste pourtant imminente.

L’ouvrage se présente comme une longue lettre à un jeune aristocrate français. L’auteur y exprime sa (très mauvaise) opinion de la révolution alors en cours dans notre pays, prenant en cela le contre-pied de l’enthousiaste exprimé sur cet événement dans différents clubs radicaux anglais. Il constitue ainsi, avec les œuvres d’un autre auteur conservateur, Joseph de Maistre, la matrice originelle d’une critique réactionnaire de la révolution française[1] qui se développera ensuite au cours des siècles suivants, et dont tous les arguments sont déjà présents, sous une forme plus ou moins élaborée, dans le livre de Burke :

–       La déclaration des Droits de l’homme, de par son caractère universel et abstrait, détaché des réalités concrètes et des traditions du pays réel, n’est au mieux qu’un verbiage creux, au pire la porte ouverte à toute une série de violences, d’injustices et d’atteintes aux libertés. Ces prétendus « droits » finiront en effet, à travers leur extension indéfinie, faussement justifiée par une aspiration absolue et donc toujours insatisfaite à l’égalité, par ruiner la propriété et l’héritage, bases véritables de l’organisation sociale. Face ces droits énoncés de manière absolue et dogmatique, sans aucune référence à la nécessaire modération dans l’exercice du gouvernement, Burke considère que les seuls vrais droits des personnes sont ceux enracinés dans les coutumes de leur pays : « Le gouvernement n’est pas fait en vertu des droits naturels qui peuvent exister, et qui existent en effet indépendamment de lui. Ces droits sont beaucoup plus clairs et beaucoup plus parfaits dans leur abstraction ; mais cette perfection abstraite est leur défaut pratique. Quand on a droit à tout, on manque de tout. »

–       La révolution française, au lieu de s’inscrire comme le firent celles advenues en Angleterre dans une démarche réformiste, prenant appui dans la continuité historique et dans la transmission des traditions héritées, a prétendu faire table rase du passé au nom de principes vagues et absolus de liberté et de démocratie. Elle a de ce fait brutalement détruit toutes les valeurs, les institutions, les solidarités et les systèmes d’équilibre des pouvoirs qui garantissaient la cohésion sociale : esprit de religion, fidélité, honneur, armée, église, noblesse, parlements, principe de l’hérédité royale, inamovibilité et irresponsabilité politique de la Couronne…. Il ne serait pas étonnant qu’elle débouche dans ces conditions sur la violence et le chaos. Or, tout n’était pas mauvais dans l’Ancien régime, même si la séparation des ordres pouvait être légitimement critiquée : la noblesse était porteuse de valeurs d’honneur, le clergé donnait l’exemple de vertus chrétiennes, et le pays était entré dans une période de prospérité que l’actuelle Révolution menace d’ailleurs de ruiner. Il aurait donc mieux valu chercher à réformer pragmatiquement l’existant que de faire violement table rase du passé.

–  La Révolution a substitué à des systèmes de gouvernement, certes imparfaits mais sanctionnés par des siècles de pratique, des institutions sorties de l’imagination enfiévrée de politiciens d’aventure nourris des écrits d’hommes de lettres sans expérience du pouvoir. Ces esprits abstraits et faux, totalement dépourvus de sens pratique, résolus à saper les bases de la chrétienté, cherchent à proscrire et punir par la contrainte ce qu’ils estiment être des vices, abandonnant au passage tout véritable sentiment d’humanité et de mesure. Ils s’appuient sur une éloquence artificielle pour briser tout ce qui existe, et pour y substituer, par des lois toujours votées dans l’urgence et la précipitation, des solutions de facilité inventées de toutes pièces.

–  La France est aujourd’hui gouvernée par une assemblée unique dont l’omnipotence n’est bornée pas aucun contre-pouvoir et qui ne peut se prévaloir d’aucune légitimité consacrée par la tradition. Quant au Roi, réduit à signer les lois votées par l’Assemblée, à peine en mesure de refuser provisoirement de le faire quand il les désapprouve, privé même du pouvoir de décider de la paix et de la guerre, il voit son prestige et son autorité abaissés en permanence. Tout cela n’aboutira bien sûr qu’au désordre d’un régime d’assemblée – une assemblée d’ailleurs elle-même soumise à la tyrannie de la populace. L’Etat, devenu ingouvernable, sera alors exposé aux manœuvres des démagogues et des intrigants, jouant sur les dysfonctionnements pratiques des institutions pour accroître leurs pouvoirs ou obtenir de nouveaux avantages.

–  La Révolution française, fondée sur des principes faux et abstraits, établissant des systèmes de gouvernement viciés et favorisant l’accès au pouvoir de personnes sans mérite, ne peut déboucher que sur la faillite financière et le désordre civil. Tout d’abord, l’odieuse spoliation des biens de l’église, suivie par l’émission massive d’assignats hypothéqués sur ces biens difficiles à vendre, risquent de conduire l’Etat à la banqueroute – une perspective rendue encore plus probable par la gestion inepte des finances publiques dont d’est rendue coupable l’Assemblée. En second lieu, la Constitution donne un pouvoir énorme à Paris par rapport aux autres parties de la France. Les bourgeois de la capitale sont de ce fait en mesure de voter et faire appliquer les lois de confiscation à leur unique profit,  ouvrant ainsi la voie à toutes sortes de spéculations opposées à la saine mise en valeur des propriétés. Les cultivateurs des campagnes, lorsqu’ils comprendront qu’ils ne profiteront en rien de ces spoliations, se révolteront alors contre la toute-puissance de Paris. Or, la division abstraite arbitraire et artificielle de la France en 83 départements peut faire germer dans les esprits l’idée de son éclatement en autant de petites républiques indépendantes, auquel répondra une volonté parisienne de prolonger par tous les moyens le despotisme de la capitale sur le reste de la France. L’Assemblée parisienne enverra alors l’armée nationale pour contraindre la Province à respecter sa prééminence. Mais cette armée prendra elle-même bientôt conscience de sa propre puissance autonome. Elle sera alors tentée par l’insubordination puis la rébellion, tandis que la coexistence de fait de deux armées – nationale et municipale –  sera à son tour source de divisions et de désordres nouveaux.

–   La Révolution contredit par sa pratique concrète les grands principes qu’elle a proclamés avec véhémence. C’est vrai par exemple en matière de loi électorale : après avoir posé le principe d’égalité des droits politiques et de proportionnalité de la représentation, l’Assemblée nationale a en effet accouché d’un système électoral censitaire à trois étages, complexe et mal conçu. Celui-ci, fondé sur un inextricable mélange de critères géographiques, démographiques et fiscaux, regorge de ce fait défauts potentiels : exclusion délibérée, contrairement aux principes affirmés, d’une masse de citoyens pauvres  de l’exercice du suffrage ; système censitaire favorisant de fait les très grandes villes comme Paris, où s’accumulent les richesses ; complexité dans le mode d’élection des représentants ayant pour conséquence d’éloigner ceux-ci des citoyens de base. Quant aux claironnantes déclarations sur le droit des gens à être protégés contre l’arbitraire, elles ne débouchent en fait que sur l’exercice d’un arbitraire bien plus violent encore que sous l’Ancien régime, comme en témoigne entre autres l’inique expropriation des biens de l’Eglise.

–  La confusion a été introduite à tous les échelons dans l’armée, notamment en ce qui concerne le mode de nomination de ses officiers, l’autorité qui est reconnue à ceux-ci sur la troupe, voire même la capacité du pouvoir exécutif à se faire respecter par ses généraux. Cela risque de conduire, dans un premier temps, à la multiplication des cas d’insubordination et de désordre, puis, dans un second temps, au mépris affiché de l’armée pour les institutions politiques et à son ralliement derrière un chef de valeur qui se saisira du pouvoir : « D’après la faiblesse d’un genre d’autorité [nb : l’autorité royale], et d’après la fluctuation de toutes, les officiers de l’armée demeureront pendant quelques temps séditieux et très-portés aux factions, jusqu’à ce qu’un général populaire, qui connaisse bien l’art de manier l’esprit du soldat, et qui possède le vrai talent du commandement, attire sur lui seul les regards de tous. L’armée lui obéira en faveur de son mérite personnel. Il n’y a pas d’autre manière de s’assurer de l’obéissance militaire, dans l’état actuel des choses. Mais au moment où cet événement arrivera, la personne qui commandera votre armée sera réellement votre maître, le maître (ce n’est pas dire beaucoup)  de votre roi, le maître de votre assemblée, le maître de toutes vos républiques. » [2]

*

 Ce livre visionnaire n’échappe pas aux excès propre à toute oeuvre polémique. D’une part, il dénie pratiquement toute valeur aux acquis de la Révolution française, et notamment aux principes émancipateurs exprimés dans la Déclaration des droits de l’homme (protection contre l’arbitraire, égalité des citoyens devant la loi…) dont on ne peut tout même nier qu’ils marquent une étape importante, malgré leurs contradictions et leurs limites, dans le progrès de la civilisation humaine. D’autre part, elle idéalise quelque peu l’Ancien régime, paré par l’auteur de toutes sortes de vertus morales et même politiques dont on ne comprend pas bien alors pourquoi elles ont pu faire l’objet d’un rejet aussi violent de la part de la population française.

Burke aligne par ailleurs un nombre impressionnant de préjugés réactionnaires, tout en les exprimant d’une manière directe et  presque naïve qui les rend inacceptables aux yeux du lecteur d’aujourd’hui : son antisémitisme et son racisme spontanés, son éloge maladroit de la propriété foncière et du luxe des possédants, sa justification peu convaincante des privilèges d’une noblesse et d’un haut clergé parés par lui de toutes les vertus morales, prêtent ainsi aisément le flanc à la critique, voire à la moquerie[3].

Burke affiche également au début du livre, un mépris assez déplacé pour une grande partie des membres de l’Assemblée nationale, composé de personnes selon lui « sans grands mérites ou vertus », c’est-à-dire n’appartenant pas à l’oligarchie traditionnelle des titres et des richesses : petits robins disputailleurs, médecins, hommes de finances, curés de campagne ignorants… Ce menu fretin de besogneux se serait fixé pour but – avec l’appui de quelques nobles ambitieux et rebelles – de détruire toutes les règles et les institutions existantes pour reconstruire à leur manière brouillonne un nouvel ordre soi-disant égalitaire, mais nécessairement vicié par leur chicanerie vindicative. Ces accusations presque ad hominem sentent à plein nez, et de manière assez déplaisante, le préjugé de caste[4] : « Ceux qui prétendent niveler, n’égalisent jamais. Dans les  sociétés qui, nécessairement, sont composées de différentes classes de citoyens, il faut qu’il y en ait une qui domine. »

Malgré ces incontestables défauts, les écrits d’Edmund Burke ont traversé les siècles. On y trouve en effet la matrice intellectuelle originelle de tout un courant de pensée qui, de Tocqueville à Raymond Aron en passant par Anna Arendt, aboutira à une critique du phénomène totalitaire moderne, tout en faisant remonter certains de ses prémisses à la Révolution française : « Je ne sais quel nom donner à l’autorité qui gouverne actuellement en France : elle voudrait ne paraître qu’une démocratie, quoique je pense qu’elle précipite sa marche vers une ignoble et funeste oligarchie. »

Si la pertinence d’une théorie scientifique se vérifie par son pouvoir prédictif, alors il faut reconnaître la très grande valeur des analyses d’Edmond Burke, qui avait parfaitement identifié dès 1790 le risque d’une dérive de la Révolution française, inéluctable parce que qu’inscrite dans ses principes mêmes, vers la terreur, la violence, l’arbitraire, la faillite, le chaos, et finalement, la dictature militaire.

Cette analyse, à l’époque de sa publication, avait été vilipendée et moquée par certains libéraux anglais qui n’y voyaient qu’un fatras d’éructations réactionnaires. Elle apparaît pourtant, par beaucoup de ses aspects, plus réformiste qu’étroitement conservatrice. Burke, en effet, ne prend pas parti, comme le fera plus tard Joseph de Maistre, en faveur de l’immobilisme politique voire d’un retour à l’ordre ancien. Sa préférence va plutôt vers des évolutions pragmatiques et progressives, prenant appui sur les traditions nationales pour les moderniser et les améliorer peu à peu sans détruire ce que leur héritage peut comporter de positif. Il ne s’oppose pas au changement, mais dénonce avec vigueur la fureur nihiliste et destructrice de la Révolution française.

« Nous avons proclamé les Droits de l’homme, et le lendemain, nous avons dressé la guillotine » disait Georges Clémenceau. Plus de deux siècles après la déclaration des Droits de l’homme, dont la proclamation fut immédiatement suivie de l’instauration de la Terreur, ce paradoxe me semble toujours autant d’actualité.  Et je compte bien m’inspirer, dans mes propres travaux, de cette méfiance viscérale d’Edmund Burke face à un étatisme émancipateur, qui sous prétexte de guider la société vers une égalité utopique, est tenté de la soumettre en permanence à l’arbitraire de ses lois liberticides.

Edmond Burke, Réflexions sur la révolution de la France, 1790, Edition française de 1823, 465 pages.

Nb : cette fiche de lecture s’inscrit dans mon actuel travail de rédaction d’un ouvrage intitulé « La dictature insidieuse – entre totalitarisme et chaos », où je tente de mettre à jour les mécanismes par lesquels l’Etat français contemporain réduit peu à peu nos libertés. Pour tester mes hypothèses de travail, je suis en ce moment amené à lire un grand nombre d’ouvrages, récents ou plus anciens, portant sur ces questions. Comme les autres comptes rendus de lecture du même type que je publierai au cours des semaines suivantes, le texte ci-dessous ne porte donc pas directement sur l’ouvrage lui-même, mais sur la manière dont il confirme ou infirme les thèses que je souhaite développer dans mon propre livre, et que je présente au début du compte-rendu sous la forme d’un encadré liminaire, afin de les tester à l’aune de cette nouvelle lecture.


[1] Le terme « réactionnaire » étant d’ailleurs utilisé ici dans son sens étymologique, puisqu’il fut inventé, au cœur de la Terreur, par les députés montagnards de la Convention, pour désigner tous ceux qui s’opposaient à leur politique soi-disant émancipatrice.

[2] Ce texte visionnaire est écrit, je le rappelle, en 1790, soit 10 ans avant le 18 brumaire.

[3] On comprend d’ailleurs à cette occasion que son empathie pour les hauts prélats et les grands propriétaires tient largement au fait qu’il les fréquente personnellement et est fier d’avoir été reçu dans leurs salons.

[4] Des préjugés de caste d’autant plus surprenants qu’Edmund Burke, par ses origines familiales comme par sa trajectoire personnelle, appartient lui-même à cette catégorie de petits robins dont il critique avec tant de véhémence la médiocrité jalouse…

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