La France périphérique : le sacrifice de la France populaire ?

ImageA-t-on sacrifié les classes populaires autochtones au multiculturalisme et à la mondialisation ?

Dans mon prochain livre,  «  La dictature  insidieuse », je tenterai de développer l’idée selon laquelle la dé-légitimation d’Etat, considéré par une partie croissante de la population comme une source d’oppression multiforme (pression fiscale insupportable, surveillance policière généralisée, multiplication des lois morales et liberticides…), pourrait conduire à des attitudes de repli communautaire, voire à une contestation ouverte des valeurs républicaines et des règles de vie collectives qui en découlent. Pour valider cette hypothèse et enrichir mon analyse, j’ai lu un certain nombre d’ouvrages récents évoquant la possibilité d’une fragmentation de l’ancien peuple français en groupes régis chacun par leur propres normes, et étrangers voire hostiles les uns aux autres. Parmi  ceux-ci, le livre de Christophe Guilluy, « La France périphérique » m’a paru particulièrement digne d’attention. Il développe en effet l’idée d’une fragmentation de la France en deux blocs : celui des métropoles dynamiques, « brillantes vitrines de la mondialisation heureuse, où cohabitent cadres et immigrés », et celui la France périphérique des zones rurales et des villes petites et moyennes, marginalisée par le chômage et confrontée à une grave crise d’identité culturelle, dont personne me parle jamais bien qu’elle représente 60 % de la population.

Si les causes évoquées par Guilluy pour expliquer cette situation – mondialisation destructrice et immigration de masse – dépassent de loin mon propos initial sur la délégitimation de l’Etat républicain, l’ouvrage confirme par contre, et au-delà, mon intuition initiale sur l’existence de fractures profondes et polymorphes opposant différentes parties de la population française. La lecture de ce livre important m’amènera donc sans doute à élargir ma propre analyse des phénomènes de repli social ou de désaffiliation identitaire, en n’en faisant plus porter exclusivement  l’explication, comme j’avais au départ l’intention de le faire, sur un phénomène de rejet vis-à-vis de l’Etat et de ses lois.  Le mal est en fait beaucoup plus vaste et plus profond, comme le montre cet ouvrage de manière assez convaincante, malgré quelques limites méthodologiques que j’évoquerai à la fin de ce compte-rendu.

Partant du constat que la mondialisation a « laissé sur le carreau » une grande partie de la France populaire, Guilluy tente de définir les traits de cette « France périphérique », vivant à l’écart des grandes métropoles ouvertes et dynamiques, et qui ne se confondrait avec le concept désormais obsolète de « classes moyennes ». Il cherche pour cela à s’affranchir des représentations spatiales dominantes reposant sur le concept d’aires urbaines, qui masque la réalité d’un immense territoire périurbain en crise. Il utilise pour cela les données spatiales de l’INSEE à un niveau plus fin, celui des communes, en calculant pour chacune d’entre elles ce qu’il appelle un « indice de fragilité » fondé sur 8 indicateurs (taux de chômage, part des CSP « ouvriers » et « employés », etc .). Cela lui permet de cerner plus précisément la réalité de cette France périphérique dite « des fragilités », située à l’écart des aires urbaines les plus peuplées et le plus dynamique : zones rurales, villes moyennes et petites, couronnes périurbaines fragiles… Selon ses calculs, cette France périphérique, rassemblant environ 62 % de la population française serait également celle où se concentreraient les trois quart de la population « à indice de fragilité élevé », qui représentent elles-mêmes les deux tiers de la population française total. A l’inverse, plus de la moitié des populations vivant dans les grandes aires urbaines seraient « intégrées » au sens de l’indicateur défini par Guilluy.

La France des métropoles est caractérisée par une accumulation d’indicateurs économiques favorables, mais aussi par de fortes inégalités, liées à la coexistence des classes aisées des quartiers  centraux et des populations pauvres d’origine immigrée des banlieues périphériques. Entre ces deux population voisines, qu’opposent de fortes inégalités sociales et de fortes différences culturelles, le modèle traditionnel d’intégration républicain se serait affaibli et effacé, avec pour conséquence l’acceptation de fait d’une certaine forme de communitarisme. Les populations d’origine immigrée concentrées dans les grandes aires urbaines bénéficieraient cependant de la bonne dynamique du bassin d’emploi local et d’une politique active de logement social dont elles seraient au niveau national les principales bénéficiaires, ces facteurs favorisant un phénomène de mobilité sociale ascendante en leur sein.

Quant à la France périphérique, c’est elle qui souffre des effets collatéraux négatifs de la mondialisation, des plans sociaux et du chômage. Et cette France-là gronde. C’est la France des bonnets rouges (et aujourd’hui des gilets jaunes, même si le livre de Guilluy, écrit en 2014, n’évoque pas cet épisode tout en faisant preuve à cet égard d’une extraordinaire préscience). C’est aussi là que se concentre le vote RN : dans les régions du nord du fait d’un contexte de précarisation sociale ; et sur la façade méditerranéenne du fait d’une crispation identitaire face à la présence de plus en plus invasive de populations d’origine immigrée. Quant à la France tranquille de  l’ouest, on y observe également, dans une moindre proportion, une montée du  vote protestataire.

L’auteur quitte ensuite le strict domaine de l’analyse socio-économique pour aborder celui des mouvements de fond politiques et culturels. Il suggère tout d’abord que le traditionnel  clivage gauche-droite serait en train de laisser la place à une nouvelle forme d’opposition entre les fractions de la population qui bénéficient de la mondialisation et celles qui la subissent, ce clivage recoupant d’ailleurs en grande partie celui lié aux niveaux d’études. Le vote pour les partis traditionnels – gauche et droite confondues – devient ainsi de plus en plus celui des populations «  protégées » et diplômées, gagnantes de la mondialisation tandis que le vote RN – et l’abstention – ont une plus forte prévalence au sein des populations marginalisées de la France périphérique, qui perçoivent la mondialisation comme une menace.

La portée de ce vote protestataire fait cependant l’objet de la part des classes favorisées d’une forme de déni à travers la mise en avant de la notion de « populisme » : un terme négativement connoté qui postule en quelque sorte l’inanité de cette posture politique, caricaturée comme un rejet haineux de l’autre, produit de l’inculture et de l’ignorance. Pour remédier à la désaffection des classes populaires autochtones, les partis de gouvernement vont être alors être tentés – surtout à gauche et au centre-gauche -, de définir une nouvelle offre politique associant modernité économique, redistribution et multiculturalisme afin d’attirer le vote communautaire des couronnes urbaines proches – cette stratégie rencontrant cependant ses limites dans le mesure où les populations d’immigration récentes sont, pour des raisons religieuses notamment, très hostiles à certaines thématiques du gauchisme culturel (mariage pour tous, éducation sexuelle à l’école…).

Se focalisant ensuite sur la France périphérique, l’auteur montre que celle-ci contrairement, aux habitants plus mobiles des grandes métropoles (devenu des « nomades hypermobiles »), sont confrontés à une nouvelle forme de sédentarité contrainte, liée à une accession à la propriété qui prend parfois des allures d’assignation à résidence, à la cherté des transports (carburant automobile…) qui obère leur budget par de lourdes dépenses liées à leurs déplacements quotidiens vers un travail parfois situé à plusieurs dizaines de kilomètres de leur domicile. Elles sont ainsi piégées sur les zones d’emploi les moins dynamiques et confrontée à un phénomène de désertification des services publics.

L’adaptation à cette sédentarité contrainte se fait, selon l’auteur, à travers une renaissance de l’idée de « village ». En effet, les catégories populaires périphériques, afin de se protéger de l’insécurité économique, sociale et culturelle liée à l’immigration de masse, tendent à se replier sur des zones homogènes, des « villages » d’un nouveau type où ils peuvent retrouver ce que Guilluy appelle un « capital d‘autochtonie ». Une stratégie au fond rationnelle qui leur permet d’affronter plus paisiblement  le mouvement de multiculturalisation observable à l’échelle du pays.

L’auteur souligne ensuite que rejet de l’immigration qui sous-tend cette stratégie n’est pas propre à la France et constitue un phénomène mondial : partout sur la planète, les populations sont tentées, pour faire face à l’insécurité associée aux mouvements migratoires, de se regrouper en entité homogènes culturellement majoritaires sur des espaces plus réduits afin de ne pas devenir minoritaires sur des espaces désormais occupés par d’autres populations ; ce séparatisme géographique ne résultant pas, selon lui, d’un comportement négatif de refus de l’autre, mais d’une stratégie parfaitement rationnelle et légitime d’évitement des conflits.

Les mêmes phénomènes seraient d’ailleurs à l’œuvre, sous des formes qui ne sont finalement différentes qu’en apparence de ceux observés dans la France périphérique, sur d’autres parties du territoire : 1) d’une part, dans les quartiers à fortes populations d’origine immigrée récentes, où celles-ci ont également tendances à se regrouper selon des critères affinités ethniques, religieuses ou culturelles ; 2) d’autre part, dans les quartiers de plus en plus gentrifiés situés au cœur des aires métropolitaines les plus dynamiques, où se concentrent les populations favorisées – celles-ci étant d’ailleurs les premières à ne pas respecter les prescriptions diversitaires dont elles sont les principales propagatrices, en mettant en œuvre des stratégies extrêmement élaborées d’évitement résidentiel et scolaire. Tout cela rendant in fine inopérantes les injonctions de mixité venues d’en haut.

D’où la formation de trois ensembles : la France périphérique marginalisées, rassemblant les français de souche et les immigrés d’ascendance ancienne ; les banlieues ethnicisées portant des valeurs traditionnelles au cœur de la mondialisation libérale et profitant à plein des politiques sociales, notamment en matière de logement ; enfin les populations aisés des quartiers métropolitains gentrifiés, qui profitent à plein du modèle libéral de la société ouverte.

Malgré son grand intérêt, l’ouvrage de Guilluy n’est pas exempt de toute critique.

Tout d’abord, la méthodologie sur laquelle il s’appuie reste un peu grossière et fondée sur des sources statistiques assez limitées. En particulier, l’utilisation de moyennes par espaces géographiques plutôt que de données individuelles conduit à donner une impression factice d’homogénéité aux différents types de territoires décrits dans son livre, alors qu’il est clair que dans chaque communes coexistent des populations aux profils très différentes (avec par exemple la présence de nombreuses populations aisées ou d’origine immigrée récente dans la France dite « périphérique », qui n’est tout de même pas exclusivement peuplée de français de souche, chômeurs, fauchés et lepénistes).

Par ailleurs, les analyses politiques et culturelles dans lesquelles il s’aventure dans la seconde partie du livre, et dans lequel on sent peser immédiatement le postulat d’une pensée, disons « patriote », hostile à l’immigration de masse et au multiculturalisme porté par les élites urbaines, ne semblent fondée que sur un corpus de faits et de données extrêmement réduits. Leurs développements de nature très qualitatifs ont de plus une tonalité très différente de ceux, plus quantitatifs et sociométrique, présentés dans la première partie de l’ouvrage.

Mais limites méthodologiques font également en partie la force du livre. Elles permettent en effet d’énoncer clairement un certain nombre d’idées sans s’embarrasser d’un attirail scientifique trop lourd qui réduirait peut-être leur clarté et leur impact rhétorique.

De ce fait, les travaux de Guilluy ont joué un rôle fondateur dans l’identification des nouvelles formes de fragmentation sociale qui affectent la société française. Il ont notamment permis de mieux comprendre les ressorts de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « « la poussé populiste », en mettant en évidence les souffrances et les inquiétudes légitimes qui justifient ce mouvement de désaffection pour l‘agenda mondialiste et multiculturaliste imposé par les élites dirigeantes. L’auteur a de ce fait anticipé avec une grande clairvoyance l’émergence du mouvement des « gilets jaunes », ce qui lui permis d’acquérir une grande légitimité aux yeux de l’opinion. D’autres travaux plus récents, parfois plus fouillés sur le plan méthodologique, ont également conforté ses analyses, en particulier « L’archipel français«  de Jérôme Fourquet.

Guilluy montre également que le mouvement de repli sur des espaces culturellement homogènes – n’est pas le seul fait des populations d’origine immigrée en voie de réislamisation. Il s’agit bien au contraire d’un tendance au fond générale, permettant à chacun d’éviter l’angoisse de la mise en minorité, de limiter les risques de frictions avec des populations différentes par leurs valeurs, leur origine ou leurs mode de vie, et d’accroître ainsi leur sentiment de sécurité social et culturel. Qu’il s’agisse des cités islamisées de banlieue, « des villages gaulois » de la France périphérique, ou quartiers gentrifiés des grands centres villes mondialisés, c’est la même logique de sécession à bas bruit qui est à l’oeuvre. Avec pour conséquence un affaiblissement spectaculaire du vieux modèle républicain de citoyens égaux devant la loi et communiant dans les des mêmes valeurs partagées, et, au-delà, du désir de vivre ensemble des différentes fractions de la population française.

De ce point de vue, l’ouvrage de Guilluy constitue une source essentielle d’informations sur le phénomène que je souhaite décrire à la fin dernier chapitre de mon futur livre : la délégitimation des valeurs républicaines conduisant au repli sur des communautés indifférentes voire hostiles les unes aux autres et régies par leurs propres valeurs et leurs propres règles.

Christophe Guilly, La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires, 185 pages, 2015, Flammarion / Champs Actuels, Paris

(Nb : cette fiche de lecture s’inscrit dans mon actuel travail de rédaction d’un ouvrage intitulé « La dictature insidieuse », où je tente de mettre à jour les mécanismes par lesquels l’Etat français contemporain réduit peu à peu nos libertés. Pour tester mes hypothèses de travail, je suis en ce moment amené à lire un grand nombre d’ouvrages, récents ou plus anciens, portant sur ces questions. Comme les autres comptes rendus de lecture du même type que je publierai au cours des semaines suivantes, le texte ci-dessous ne porte donc pas directement sur l’ouvrage lui-même, mais sur la manière dont il confirme ou infirme les thèses que je souhaite développer dans mon propre livre, et que je présente au début du compte-rendu sous la forme d’un encadré liminaire, afin de les tester à l’aune de cette nouvelle lecture).

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