La crise de la multitude avide : une combinatoire cataclysmique

ImageQuitte à être taxé de simplisme, je suis tenté d’expliquer la situation de désordre global dans lequel sont en train de s’enfoncer les sociétés humaines par la concomitance de deux grands déséquilibres fondamentaux :

– Un déséquilibre environnemental lié à la croissance de la population mondiale et de sa consommation par tête, faisant peser sur les ressources renouvelables ou non de la planète un poids de plus en plus insupportable ;

– Un déséquilibre financier lié à l’accumulation des endettements publics et privés, eux-mêmes expression d’une avidité sans fin et d’une impatience à consommer ce que l’on n‘a pas encore produit, reportant ainsi vers l’avenir le coût du désajustement entre le désir et le possible.

Je résumerai l’association de ces deux déséquilibres en les qualifiant de « crise de la multitude avide ».

Bien entendu, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que l’accumulation, dans un monde aux ressources finies, d’un nombre croissant de gens aux désirs de consommation croissants, et qui s’endettent de plus en plus pour pouvoir consommer toujours davantage qu’ils ne produisent, ne peut conduire qu’à une crise cataclysmique et à un effondrement global du système.

Mais quels sont les mécanismes par lesquels cette crise globale va se manifester (ou plus exactement est déjà en train de le faire) ?

Comme je l’ai dit plus haut, sa caractéristique fondamentale est qu’il s’agit d’une crise complexe dont la dynamique est alimentée par l’interaction de plusieurs crises élémentaires qui se renforcent mutuellement.

Je distinguerai ici, pour simplifier mon propos, trois types de crises : les crises primaires simples, les crises secondaires simples, et les crises tertiaires complexes.

Par « crise primaire simple », j’entends une crise résultant naturellement et directement de l’un des deux déséquilibres fondamentaux décrits au début de ce texte :

– L’accumulation de l’endettement public et privé, désormais hors de contrôle, débouchera nécessairement sur une crise financière majeure, déclenchée soir par une faillite souveraine, soit par la dévalorisation brutale d’une montagne de créances douteuses. Cet effondrement du système financier international – qu’il soit brutal et global ou résulte d’une succession de crises partielles et localisées – aura pour conséquence une destruction massive de l’épargne (financière notamment) des ménages, que ce soit par faillite bancaire, effondrement des marchés boursiers ou hyperinflation. Bref, « tous ruinés dans 10 ans », comme nous l’avait prédit Jacques Attali…il y a 10 ans.

– L’effondrement des écosystèmes, sur lesquels les sociétés humaines fondent leur existence, aura pour conséquence immédiate une baisse globale des niveaux de vie à mesure que des services et produits naturels abondants et gratuits se dégraderont en services et produits rares et donc chers. Comme dans le cas du système financier, cet effondrement pourrait prendre la forme d’une crise globale et frontale (ex : un réchauffement climatique très brutal), ou, plus probablement d’une succession de crises partielles et locales à mesure que l’écosystème se dégrade parties par parties (disparition des abeilles pollinisatrices, sécheresse, réduction de la biodiversité, phénomènes climatiques cataclysmiques, etc.) ;

Examinons maintenant les « crises secondaires simples ». Celles-ci apparaissent comme les conséquences directes, dans d’autres domaines de la vie sociale, des « crises primaires » précédentes, sans qu’il y ait besoin pour expliquer cette contagion de faire appel à des combinatoires complexes :

– Crise migratoire, liée à l’incapacité de certaines sociétés, voire de certains écosystèmes dont dépendent ces sociétés, à assurer le bien-être voire la simple survie de leurs membres, dont les plus dynamiques vont alors chercher leur survie sous des cieux plus cléments.

– Crise sociale, liée aux chocs économiques résultant de l’effondrement des systèmes financiers : dépression prolongée, ruine des épargnants, chômage, extension de la misère et du désespoir ;

– Crise des inégalités, résultant dans ce cas moins d’une répartition injuste des richesses produites que d’une répartition aléatoire des nouvelles pénuries liée à l’effondrement des systèmes environnementaux et publics : accès dégradé à l’eau, à l’air, à la santé, à la sécurité, à l’éducation, etc.

– Crise morale, liée à la prise de conscience douloureuse de l’échec de la promesse de croissance indéfinie de la consommation et de progrès social sur lequel reposait la légitimité des systèmes industriels productivistes (qu’ils soient d’ailleurs habillés aux couleurs du libéralisme ou du dirigisme socialiste).

Ces différentes crises simples se combinent et se potentialisent mutuellement pour aboutir à des « crises tertiaires complexes », préfigurant une explosion cataclysmique du système. Donnons quelques exemples de ces combinatoires possibles et de leurs impacts croisés à « feed-back positif » (cercle vicieux, pour parler plus simplement) :

– La crise financière assèche les ressources nécessaires à une gestion organisée de la crise environnementale, en obligeant à réduire les investissements à long terme pourtant nécessaires, afin de pouvoir affronter les urgences immédiates ;

– Les migrations de masse déclenchent elles-mêmes une double crise, d’une part dans les sociétés de départ privées de beaucoup de leurs éléments les plus dynamiques et d’autre part dans les sociétés d’arrivée, confrontées à des problèmes d’intégration, d’identité, et éventuellement de conflits ethniques.

– Le cumul de ces crises diverses provoque de très fortes tensions politiques entre groupes socio-ethniques pour la partage de ressources devenues rares, conduisant dans le meilleur des cas à une dérive populiste des anciens régimes démocratiques, et dans le pire des cas à des situations de chaos, de violence, de haine ethnico-religieuse et de guerre civile.

– La violence politique et la guerre contribuent elles-mêmes à alimenter la crise économique, financière et sociale, aggravant de ce fait l’ensemble des problèmes en cause et alimentant ainsi une nouvelle boucle de rétroactions (le « cercle vicieux »).

Une petite remarque pour finir : lorsque je parle de « crise cataclysmique », je n’ai pas forcément en en tête une explosion globale hyper-violente, une sorte de fin du monde datée. Cette crise cataclysmique pourrait également prendre la forme d’une succession de crises locales et partielles, dont certaines paraîtront peut-être un moment résolues par quelques bricolages, mais qui conduiront progressivement nos sociétés à s’enliser fragments par fragments, un peu comme dans des sables mouvants, dans la paralysie, la misère et le désespoir.

Bref, si ça continue comme ça, je pars vivre à l’étranger…

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