Un brutal exil

Ma chère sœur,

Je t’écris depuis Kilimen pour te rassurer sur le sort de notre famille depuis que nous avons dû fuir notre belle capitale pour échapper à la foule déchaînée.

Notre frère Ilsik va bien, mes enfants aussi, ainsi que la reine, notre chère maman Kalini.

Mais notre bonne servante Yamila a été atrocement mise à mort par les émeutiers. Elle avait pris les habits de notre mère pour détourner leur fureur. Ils ont cru la reconnaître à la barrière de Bolsik et ils l‘ont mise à mort sur-le-champ. Kalnik, qui était avec elle et a pu s’enfuir par miracle, m’a raconté qu’ils l’avaient éventrée et dépecée aux cris de « Mort à la reine vampire !! ». Mort au roi avide du sang du peuple !! ». Quelle tristesse pour cette femme fidèle !! Quelle humiliation pour notre famille !!!

Il faut dire aussi qu’ils ont tant souffert ces dernières années !!! Je ne pardonnerai jamais au vizir Chamin d’avoir si mal conseillé notre père le Roi et d’avoir tant volé dans les caisses du royaume !! Mais aussi, pourquoi tant d’indulgence face à ses méfaits, tant d’aveuglement face à ses erreurs, tant de naïveté face à ses mensonges ??

Papa a pu nous rejoindre hier, déguisé en paysan. Mais il est brisé par les événements de ces derniers jours, et je crains pour sa vie.

Et pourtant, il était si bon !! Nous savons tous qu’il n’avait en tête que le bien-être de son peuple depuis que notre pays avait été libéré de l’occupation des Khalteks haïs !!!

Rappelle-toi comme il rêvait de faire le bien !!! Rien n’était trop beau pour nos paysans !! Des hospices pour les malades !!! Des aumônes pour les pauvres !! Un âne pour aider chaque femme du royaume à tirer l’eau du puits !! Les voleurs simplement marqués au fer rouge, au lieu d’avoir la main coupée selon la tradition !!

Rappelle-toi aussi comme il était aimé dans les premières années de son règne !!! Quand il se déplaçait dans les provinces, ce n’étaient que fêtes, chants et guirlandes de fleurs pour l’accueillir !! Et lui, toujours si généreux, remerciait à chaque fois la foule par de nouveaux dons !!

Comme ils étaient heureux, les habitants de nos villes, quand des fontaines de vins et des banquets gratuits leurs étaient offerts chaque année pour célébrer l’anniversaire de père !!!

Comme ils étaient reconnaissants, nos villageois, quand on distribuait à chaque famille pauvre un grand fagot de bois à l’approche de l’hiver pour l’aider à chauffer sa chaumière !!!

Et rappelle-toi comme père avait ouvert, de grand cœur, les frontières de notre pays à ces masses de pauvres hères, les Istindin, chassés de leur pays par la guerre et par la misère !!

Mais comme cela coûtait cher aussi !! D’année en année, les impôts augmentaient.

Au début, nous n’y avons pas pris garde, tant étaient grande la confiance et puissant l’amour du roi dans le cœur du peuple. Les bourgeois acceptaient de si bon cœur d’être délestés de quelques écus supplémentaires pour aider père à faire le bien des pauvres gens !!

Mais cela, au fil des ans, n’avait plus suffi. Il avait alors fallu emprunter des sommes de plus en plus fortes aux banquiers Alysin.

D’abord, ils ne s’étaient pas fait prier, tant était grande la richesse du royaume. Mais, d’année en année, ils étaient devenus plus rétifs, n’acceptant de prêter qu’au denier douze, puis huit, puis six. Au bout de 20 ans, les intérêts de la dette avaient fini par manger chaque année plus de la moitié des impôts avant même qu’ils ne fussent levés.

En même temps, la situation du pays se dégradait. Les voleurs ne craignaient plus la justice. Les Istindin, trop nombreux, refusaient de respecter nos lois. Les paysans pauvres préféraient attendre l’aumône qu’aller travailler dans les champs. Les bourgeois, devant la langueur du commerce, fermaient boutique et diminuaient le nombre de leurs serviteurs. Les banquiers Alysin partaient à l’étranger avec leurs coffres plein d’or pour échapper à l’impôt. Et chaque année, la masse des paysans, obligés de continuer leur labeur sans répit pour survivre, gémissait un peu plus devant l’avidité du fisc.

Peut-être eut-il alors été possible d’éviter la catastrophe en renonçant à ces dépenses ruineuses, en contraignant par la peur la canaille à respecter la loi, en ranimant le commerce moribond par une réduction de la gabelle et de la taille !! Rappelle-toi comme notre frère Islin avait mis en garde Papa !!

Mais c’était sans compter sur les mensonges et les manœuvres de Chalmin !!

Ah !! Il a bien su tromper notre père, ce Vizir maudit, avec ses propos doucereux et son commerce d’illusion !! C’est vrai qu’il parlait bien, Chalmin !!! Quelle culture, quelle connaissance de notre poésie sacrée, quelle maîtrise dans le maniement du verbe !!! Et puis, il savait su bien faire rêver père, en lui parlant de toutes les merveilles qu’il allait l’aider à réaliser pour le peuple !!! Une fontaine de porphyre sur la place de chaque village pour y amener l’eau purifiée des rivières !!! Un boisseau de blé gratuit pour chaque enfant pauvre du pays !!! Un gobelet d’or massif offert à chaque couple de miséreux pour leur mariage !!! Et, chaque fois, il faisait annoncer la bonne nouvelle par ses hérauts sur toutes les places du royaume !!!

Mais Chalmin, lui, en profitait pour convaincre père d’augmenter à nouveau les impôts pour financer ces œuvres !! Et bien sûr, il gardait l’argent pour construire ses palais et payer ses orgies !!

Notre frère Islin, lui avait bien compris ses manœuvres. Combien de fois n’a-t-il pas mis en garde Papa contre les paroles doucereuses et les vaines promesses de son Vizir !!! Mais Chalmin, plus habile, plus éloquent, a si bien su monter notre père contre lui en le traitant d’égoïste et de méchant qu’à la fin, le Roi refusait même d’accorder audience à son fils !!!

Mais pendant ce temps, le peuple grondait. Il ne voyait rien venir des nouvelles promesses que lui faisait sans cesse notre père. Au lieu de cela, il voyait les impôts toujours augmenter, le commerce languir et la canaille menaçante envahir nos rues !!! Et le Roi, de plus en plus affolé, ne trouvait d’autre issue que de calmer la foule par les nouvelles annonces de bienfaits merveilleux qui lui soufflait Chalmin…

Jusqu’à ce maudit jour de la fête d’Asthar, il y a une Lune de cela, où mon père fit annoncer la création d’un nouvel impôt sur l’eau pour financer la purification des rivières.

Alors, dans le royaume entier, se leva une tempête furieuse. La foule détruisit les fontaines de porphyres, barra les routes, tendit des embuscades aux collecteurs d’impôts pour les massacrer. Et, en trois jours, notre capitale fut envahie et saccagée, ne nous laissant d’autre choix que la fuite, tandis que le perfide Chalmin prenait la tête des émeutiers…

Enfin, nous sommes vivants !!! Mais qu’allons-nous devenir maintenant ? Et que va devenir notre peuple, qui s’est jeté aveuglement dans les griffes de ce traître corrompu ?

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