Si j’étais mafieux

Je viens de terminer « les derniers seigneurs de la pègre ». C’est un livre du commissaire le Tallanter consacré à l’histoire du gang Zemmour dans les années 1960-1970 à Paris.

Franchement, j’ai pas du tout été impressionné par ces Zemmour. En fait de « grands seigneurs de la pègre », c’étaient juste de racketeurs de restaurants de couscous dans le faubourg Montmartre, avec aussi quelques hôtels de passe à Pigalle et quelques cercles de jeux. En plus, c’étaient des têtes chaudes. Ils ont passé leur temps à faire le coup de feu entre bandes rivales. Résultat : à la fin ces abrutis se sont tous entretués, et la police n’a même pas eu besoin de les coffrer.

Dans le genre mafieux, moi je préfère nettement Meyer Lansky. Lui au moins il avait la classe, il savait utiliser sa tête, il se laissait pas emporter comme ces gros beaufs de Zemmour. C’est pas qu’il était pas courageux : quand il était jeune, dans le Lower East Side, il a si bien tenu tête à Lucky Lucciano qui voulait le racketer qu’il s’en est fait un pote à vie. A la longue, il est devenu une sorte de financier en chef et de directeur de la stratégie de la mafia américaine. C’est lui qui a eu l’idée de créer la coupole pour coordonner les activités des familles et éviter les conflits sanglants. C’est comme ça qu’il a acquis une sorte de prééminence morale et intellectuelle sur eux. Il aimait pas la violence, il essayait toujours de régler les problèmes par des compromis avantageux. Et puis c’était un visionnaire. A Cuba, il avait un vrai projet de développement avec son pote Batista. Il misait sur le tourisme, C’est lui qui a permis l’essor de la musique cubaine dans les années 1950 en ouvrant plein de cabarets à la Havane. Alors que les Zemmour, question mécénat artistique, c’était double zéro : Lili Boniche, et encore…

Donc, si je décidais de devenir mafieux, je préfèrerais suivre la voie Meyer Lanksy que la voie Zemmour.

D’abord, je porterais jamais d’arme à feu sur moi. C’est dangereux les armes à feu, et puis je suis maladroit de mes mains, je risquerais de me blesser. Et si par hasard j’arrivais à descendre ceux d’en face, y’aurai des répresailles, la police s’en mêlerait, etc. Pas un bon plan, quoi. Que des embrouilles.

J’éviterais aussi les activités criminelles trop voyantes, type trafic de drogue. Avec le narcotic bureau et les cartels mexicains aux trousses, ça aussi ça craindrait.

Mais alors, vous ne direz, si je veux ni tirer dans le tas ni devenir narco, comment je peux devenir mafieux ? Ca limite les possibilités, non ?

En fait, voilà mon idée. Les mafieux, les vrais, ils ont pas fait beaucoup d’études en général, ils savent pas trop lire un bilan, un code pénal, monter un business plan. Alors, je m’occuperais pour eux de tous ces trucs qu’ils savent pas trop faire. Je leur ferais du conseil juridique, je m’occuperais de leurs placements financiers. Quand j’aurais bien acquis leur confiance, je leur proposerais aussi de produire des films sur leurs exploits. Ils adorent ça, les mafieux, qu’on raconte leur histoire. En plus ça me permettrait accessoirement de lutiner quelques jolies actrices en quête de rôles dans mes films. Et puis, j’achèterais une belle villa à Lugano, et mes clients reconnaissants m’approvisionneraient gratuitement en jolies nanas expertes et en coke (pas trop, hein pour quand même garder les idées claires pour le travail).

Bref, je deviendrais le banquier des mafieux, l’avocat des mafieux et le producteur de films des mafieux. Et comme je serais réglo et très utile pour eux, ils penseraient pas à me supprimer. Je deviendrais le mafieux des mafieux quoi. Mais tout légal, hein.

Mais, en réfléchissant, les mafieux, c’est quand même un créneau assez étroit. Si j’acquiers une vraie compétence en blanchiment, pourquoi je la valoriserais pas en me diversifiant avec d’autres types de clientèles, par exemple les gros fraudeurs pas mafieux : entre la manipulation des prix de transfert des multinationales et les dentistes qui veulent échapper au fisc, y’a une énorme clientèle à prendre là ; en plus, je trouve ça super moral d’aider les gens à échapper au racket de l’Etat. Donc, dans ma société financière de Lugano, j’ouvrirais un deuxième département « support aux fraudeurs » à côte de mon activité historique « gestion de compte des mafieux ».

Oui mais au fond pourquoi s’arrêter là ? Même avec les fraudeurs pas mafieux, un jour tu risques d’avoir des ennuis parce que tu te mets mal avec la mafia des Etats racketeurs. Et ceux-là ils ont des gros moyens pour te casser ton business ; ils te mettent leur police financière aux trousses, et ça c’est beaucoup plus dangereux que des tueurs à gages. Alors qu’y a un gros marché parfaitement sans risques : celui des caves (les gens honnêtes quoi). Ils sont des grosses qualités, les caves. Tu peux les plumer jusqu’à l’os sans qu’ils s’en aperçoivent, et de toutes façons même s’ils s’en aperçoivent, ils n’ont aucun moyen de se défendre.

Et puis les caves, c’est un gros marché. Disons qu’il y a 0,0001 % de mafieux, 1 % de fraudeurs et 99 % de caves dans le monde. Même s’ils ont moins de pognon chacun, c’est quand même ça le vrai marché de masse, les caves. Et puis, j’ai pas de préjugés, je veux bien travailler aussi avec les cons honnêtes si ça rapporte. L’argent n’a pas d’odeur.

Donc dans ma société financière, à côté du département « mafieux » et du département « fraudeurs », je créerais un troisième département « caves ». Marché de masse. Enormément de clients. Petite taille unitaire des comptes, mais gros taux de rentabilité parce que tu peux les entuber à mort sans risques. Pas comme les mafieux qui ont mauvais caractère.

Et puis le jour venu, j’organiserais avec mes potes banquiers une petite banqueroute financière mondiale et j’empocherais d’un coup tout l’argent des caves sans avoir à me fatiguer tous les jours pour leur en prendre un petit peu à chaque fois.

Mais au fond, si je peux faire un profit régulier sans risques avec les caves, pourquoi je m’embêterais la vie avec les fraudeurs et les mafieux qui peuvent me faire avoir des ennuis avec les flics ou me couler dans un bloc de béton si je les vole trop ?

Donc, à un moment, dans ma société financière, je me débarrasserais des départements « mafieux » et « fraudeurs » pour ne garder que celui des « caves ».

Mais, au fond, vous me direz, quelle serait alors la différence avec une activité de banquier ordinaire ?

Ben justement aucune, sauf que banquier ça rapporte plus avec moins de risques. C’est ça la conclusion à laquelle je suis parvenu sans même l’avoir l’anticipé au début de ce texte.

Si je voulais être mafieux, mais un vrai mafieux hein, pas un agité comme les Zemmour, ben finalement je ferais banquier de dépôt pour les petits particuliers. C’est finalement la mafia avec le meilleur rapport risque/rentabilité. Et pis, t’as même pas besoin de menacer les gens pour qu’ils te donnent leur pognon, ils viennent de l’apporter tous seuls, et en te disant merci en plus.

Donc en fait si je voulais être mafieux, je commencerais par passer le concours d’HEC, je ferai l’option finances en 3ème année, puis je me ferais embaucher dans une banque suisse pour m’occuper des caves (ça doit s’appeler « département des petits particuliers » dans le jargon bancaire).

Ensuite, le jour de la grande crise financière, j’arriverais à éviter, en utilisant toute ma science de banquier, que la totalité des avoirs des caves parte en fumée. Je parviendrais, par exemple, à leur en sauver, in extremis, 30 % ; tout le monde me remercierait, on me donnerait la légion d’honneur et j’empocherais les 70 % restants. avec 0,0001 % du fric, je créerais une banque d’aide alimentaire pour les caves ruinés et j’ouvrirais sous un prête-nom deux-trois grands cabarets dans les Caraïbes et à Buenos-Aires, avec musiciens, jolies filles, mais pas de coke (pour ça, il faudrait aller s’approvisionner dehors, dans la deuxième rue à droite).

Ensuite, on me demanderait de faire des conférences à l’université polytechnique de Lausanne et au FMI sur la lutte contre le blanchiment de l’argent sale et d’intervenir à Davos sur la moralisation du système financier international.

Et puis aussi, ma renommée de banquier honnête, sauveur des caves ruinés, me permettrait de rentrer à la Commission européenne. Alors là, je vous dis pas pour les profits, en plus parfaitement légaux, hein ?? Et PERSONNE pour me contrôler, parce mon rôle ça serait justement de contrôler les autres !!! Trop bien !!!

Voilà comment je m’y prendrais si je voulais devenir mafieux.

Malheureusement c’est un peu tard pour moi maintenant, je suis trop vieux, je deviendrai jamais mafieux, je resterai un cave jusqu’au bout. Arrêtons de rêver.

Mais je peux encore me rattraper en écrivant un roman là-dessus

Ca s’appellerait « Sexe, coke et dollars, comment l’argent noir des cartels domine le monde » ou un truc comme ça. Ou bien « Vie tranquille à Genève », pour la version UBS.

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