Comment j’ai cessé de croire à mon métier d’économiste

C’était il y a dix ans, en 2008, je venais d’être nommé Senior economist à la Cnuced, l’organisation de l’ONU chargée des problèmes de développement, basé à Genève. C’était un poste prestigieux, qui couronnait ma carrière française en me propulsant dans les sphères des grandes organisations internationales.

J’y étais plus particulièrement chargé de rédiger des rapports sur le commerce et l’investissement international. J’étais donc fier comme Artaban d’être admis dans le cercle restreint des meilleurs experts mondiaux en la matière, et  bien décidé à fournir la preuve de ma valeur en donnant le meilleur de moi-même.

Je m’attelais donc avec enthousiasme à ma première mission, qui consistait à rédiger un rapport sur les perspectives à moyen terme de l’investissement international, basé sur les résultats d’une enquête annuelle auprès des firmes multinationales du monde entier.

Mais pour cela, je devais nécessairement, dans le premier chapitre introductif, faire état des perspectives de croissance de l’économie mondiale à moyen terme. Or, la macroéconomie n’étant pas ma spécialité, je devais pour cela m’appuyer sur d’autres sources.

Or, des sources sur les perspectives de croissance mondiale à moyen terme, il n’y en a pas tant que ça : l’Onu a une petite division de macroéconomistes à New -York, l’OCDE et la banque mondiale font aussi quelques prévisions, mais celles-ci s’appuyent en fait largement sur celle du FMI, qui constitue donc la source d’analyse de loin la plus reconnue en la matière.

Prenant acte de ce fait, et considérant, pour faire simple, que comme le FMI était la source la plus reconnue, la plus compétente et qu’ils ne pouvaient donc pas se tromper – sur des sujets que par ailleurs je maîtrisais moi-même assez mal, je repris telles quelles, dans la première partie de mon rapport, les prévisions du FMI.

Celles-ci venaient d’être publiées, fin juin 2008, dans un document intitulé « World economic outlook ». Elles annonçaient, en substance que l’économie mondiale « était engagée dans une période de croissance durable et robuste ».  Il y avait bien quelques réserves dans des notes de bas de page, mais globalement, dans l’esprit des économistes du FMI, c’était quand même le grand beau fixe.

Je repris donc à mon compte l’optimisme de mes sources, pensant que des experts aussi éminents ne pouvaient se tromper et apportant donc à leur diagnostic la caution supplémentaire de l’ONU.

Le problème, c’est à la fin de l’été, éclatait la crise des subprimes américaines, qui allait profondément ébranler le système financier international et plonger l’économie mondiale dans une récession durable.

Bref, non seulement les soi-disants « meilleurs experts internationaux » s’étaient complètement fourrés le doigt dans l’œil en sous-estimant totalement de graves risques liés à l’existence d’un système financier hors de contrôle, mais personne autour d’eux n’avait eu (à part quelques francs-tireurs isolés et marginaux hors système) la clairvoyance et le courage intellectuel d’exercer vis-à-vis de leurs analyses une pensée critique.

Cela m’a personnellement affecté, puisque j’ai été conduit dans l’urgence, avant la publication de mon rapport, à récrire une partie du chapitre 1 pour paraître moins ridicule. Mais en faisant cela, nous commettions bien sur une forme d’escroquerie intellectuelle dans le but de sauver la face.

Cette première expérience malheureuse dans mes nouveaux habits d’expert international supposément infaillible m’a fait beaucoup réfléchir, justement, sur ce statut d’expert international, ses limites, ses pièges et ses faux-semblants.

Nul ne peut contester, certes, qu’il s’agisse d’hommes particulièrement compétents – du moins selon les normes institutionnelles dominantes – et triés sur le volet.

Nul ne peut contester non plus qu’ils disposent de sources d’information et l’analyse particulièrement abondantes et puissantes.

Enfin il est vraisemblable qu’ils soient, dans une certaine mesure, capables de tenir compte de leurs erreur passée afin d’améliorer, sur la durée, leur méthodes d’analyse afin d’affiner leurs diagnostics.

Il n’en reste pas moins que ces fameux experts sont confrontés, du fait même de leur position institutionnelle, à plusieurs formes d’impasse dans la pratique de leur métier.

–       Impasse technique, tenant à l’incapacité structurelle des outils d’observation à détecter ce que justement les acteurs du système veulent à tout prix cacher (par exemple dans le cas de la crise des subprimes, l’existence aux Etats-Unis d’une masse colossale de créances douteuses opportunément maquillées en créances de bonne qualité par les grands opérateurs financiers).

–       Impasse culturelle, tenant à la distance humaine énorme séparant les experts de leur objet d’analyse : par exemple, comment un macroéconomiste confortablement installé dans son bureau de Washington peut-être savoir au fond de la Louisiane, une famille de pauvres gens surendettés pour acheter leur maison ne vont pas pouvoir demain honorer la mensualité de leur emprunt bancaire ?

–       Impasse idéologique, tenant à l’existence dans toute organisation internationale d’une « doxa » dominante vis-à-vis de laquelle l’expert ne peut, sans risques pour sa carrière, prendre une distance critique. Par exemple, l’économiste du FMI qui aurait été assez fou en juin 2008 pour dire que le système financier américain était totalement intoxiqué par une dérive spéculative massive qui ne pouvait que conduire à un crash majeur aurait été ipso facto marginalisé à l’époque dans le système. Il est vrai que, trois mois plus tard, cette analyse était devenue la nouvelle doxa, mais c’était trop tard pour pouvoir anticiper la crise…

–       Impasse psychologique, tenant à l’absence de contre-pouvoir intellectuels : il est tellement plus simple, en effet, dans une organisation internationale, de reprendre à son compte le discours des experts payés pour analyser un domaine particulier dont vous n’êtes pas vous-même spécialiste que d’exprimer une pensée personnelle, éventuellement critique, dans un domaine où votre compétence n’est pas reconnue par le système. Un fonctionnaire international, même brillant, c’est quand même aussi quelqu’un de discipliné et de prudent qui n’a pas envie d’entrer dans d’inutiles polémiques avec ses collègues, surtout sur des sujets qu’il ne maîtrise pas bien…

Bref, tout cela m’a tout de même un peu échaudé par rapport à mon enthousiasme initial pour mon nouveau rôle d’expert international. Cela ne m’a certes pas empêché, au cours des années suivantes, de pérorer avec componction dans différentes instances sur les perspectives de l’investissement  international, mais le doute s’était quand même installé dans mon esprit. Aussi, quand mon contrat n’a pas été renouvelé à l’ONU (eh, oui, pour la beauté de l’histoire, j’aurais bien voulu pouvoir dire que je suis parti de moi-même, mais non, c’est le contraire, j’aurais bien voulu rester et c’est l’Onu qui n’a pas voulu ou pas pu me garder), je n’en n’ai pas conçu in fine une telle déception. Et surtout, je n’ai pas cherché un poste dans une autre organisation internationale, préférant laisser filer ma vie dans les bras de jolies danseuses cubaines ou derrière une caméra, en train de filmer lesdites danseuses.

Ce n’était pas de ma part de la paresse, de la déprime, ou encore l’expression d’une rancœur face à mes ambitions contrariées. C’était simplement la conséquence d’une évolution profonde qui s’était produite en moi sur les notions de beauté et de vérité. En gros, j’étais déçu des sciences humaines et de l’économie, dont je pensais désormais, que contrairement à mes espoirs initiaux, elles ne me permettraient jamais -trop englués qu’elles étaient dans les petits compromis et dans les grands préjugés – d’accéder à la forme de vérité que je cherchais. Par contre, la beauté dans l’art – et tout particulièrement dans la danse – me semblait être quelque chose d’immédiatement accessible, et partant de plus sain : le pincement de cœur, le jaillissement de l’émotion face à un mouvement réussi, à un corps séduisant, s’apparentaient par nature à la vérité, puisqu’il s’agissait d’une réaction spontanée de l’âme, qui n’était parasitée par aucun calcul ou aucune convention.

C’est pourquoi, à partir de ce moment de ma vie, je décidai, tout simplement de me laisser aller à mes goûts, à mes coups de cœur et à mes envies, en jetant au dépotoir le corset sans doute inutilement douloureux de la méthode scientifique et de la rigueur dans les études économiques. Et dix ans après, je ne regrette pas mon choix : ce que j’ai écrit et filmé sur la danse ne cesse de prendre de la valeur avec le temps, alors que ce je j’écrivais encore sur l’économie il y encore seulement dix ans est déjà totalement tombé dans l’oubli.

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