Daniel Juarez et Alejandra Armenti : porter à la scène l’authenticité du tango de bal

alejandra (Pour consulter la petite vidéo documentaire que j’ai réalisée sur ce très beau couple de danseurs, cliquez sur le lien suivant : Documentaire. Pour consulter les enregistrements de leurs démonstrations du samedi 29 janvier 2011 à la milonga de l’association Tangolac (Club Zou de Genève), cliquez sur les liens suivants : Canaro en Paris, El Hurracan, Reliquias Portenas, Pedacito de Cielo, Café Dominguez).

milong40 small Daniel Juárez et Alejandra Armenti ont commencé leur carrière de danseurs au Ballet Folklorique National Argentin, où ils se sont rencontrés. Unis par une même passion pour le Tango, ils poursuivent depuis près de 15 ans une carrière internationale de danseurs solistes qui les a conduits à se produire sur de très grandes scènes, en Argentine comme à l’étranger. Grands admirateurs de Milena Plebs et Miguel-Angel Zotto, ils ont été membres pendant plusieurs années de la troupe « Tango por Dos », une expérience qui les a profondément marqués. Egalement chorégraphes, ils ont fondé et dirigent depuis 2005 la compagnie « Corporacíon Tangos », dont le projet esthétique majeur est de porter à la scène l’authenticité du tango de bal.

J’ai profité de leur passage à Genève, à l’invitation de l’association Tangolac, animée par Huseyin Bekdik  » El Turco » pour leur poser quelques questions sur leur carrière et leur travail artistique.

Daniel Juárez, comment a débuté votre parcours de danseur ?

Je danse professionnellement depuis l’âge de 16 ans. J’ai commencé ma carrière avec le Ballet folklorique de Salta, avant d’intégrer le Ballet folklorique national argentin.

final ventana ajust Alejandra Armenti, pouvez-vous vous décrire en quelques mots ?

J’ai été passionnée de danse depuis mon plus jeune âge. Toute petite, je prenais déjà des cours de danse espagnole. Comme Daniel, j’ai commencé ma carrière de danseuse professionnelle à 16 ans. J’ai rapidement intégré le Ballet folklorique national argentin, sous la direction de Norma Viola et Santiago Ayala « El Chucaro ». J‘y suis restée dix ans, et j‘y ai tout appris de la danse de scène. C’est également là que j’ai connu Daniel, qui y était mon partenaire. Puis nous avons commencé à danser le Tango ensemble et cette danse nous a complètement ensorcelés.

Comment s’est formé votre couple ?[1]

Il y avait 16 couples au Ballet folklorique national. La directrice, Norma Viola, les formait en fonction de la taille des danseurs. Comme nous étions tous les deux les plus petits, elle nous a demandé d’être partenaires, et c‘est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Carlos Rivarola est également coupable de notre union. Il nous a demandé de danser ensemble à l’occasion d’un spectacle de gala, le 25 mai 1995, au théâtre Colon, le « Colisée de la danse ». C’est à cette occasion que nous avons dansé note première chorégraphie de Tango, sur « Libertango » de Astor Piazzolla. Nous étions très nerveux, bien sûr, mais cela s‘est bien passé, et nous avons ensuite continué à danser ensemble pendant 17 ans, jusqu‘à aujourd‘hui. Nous avons été amis, nous nous sommes aimés, nous nous sommes mariés et nous avons maintenant un fils de 4 ans.

escualo ajsut Ce qui a nous unis dans la danse, c’est un goût partagé pour le même type de Tango. La première fois que nous avons vu, séparément, danser Miguel Angel Zotto et Milena Plebs, nous avons pensé la même chose : « Whooo !!! Le tango de bal peut se transposer sur le scène ! ». C’était en 1992, à l’occasion du spectacle Hommage à Gardel. Miguel-Angel Zotto et Milena Plebs n’avaient pas encore formé leur compagnie Tango por Dos et, a fortiori, pas encore réalisé leur merveilleux spectacle Perfume de tango. Nous avons beaucoup admiré leur travail. (Alejandra) J’ai ensuite pris des cours avec Milena et j’ai dit « C’est ça que j’aime ».

A peu près dix ans plus tard, vers 2002, nous avons eu l’occasion de travailler avec les frères Zotto et surtout avec Osvaldo – un grand ami, un grand homme, un grand danseur – en intégrant la troupe de Perfumes de Tango. Et puis, en 2005, nous avons eu la joie de pouvoir montrer notre propre travail chorégraphique à Milena et qui l‘a beaucoup apprécié, et cela nous a beaucoup émus.

libertango small Nous avons également travaillé pendant deux ans dans la compagnie Nueva Compania tanguera, dirigée par la chorégraphe italienne Maria Chiara Michielli. Nous avons pu y danser le tango qui nous plaît : le tango traditionnel, celui de Villa Urquiza. Nous avons donné de nombreux spectacles en Europe – en France, en Italie, en Suisse – et c’est à cette occasion que nous sommes venus pour la première fois à Genève, où le Tango commençait, il y a dix ans de cela.

Nous avons ainsi eu un parcours assez complet : le Ballet folklorique national, la troupe Tango por dos… Nous avons été formé à des techniques très diverses : danse classique, contemporaine, folklorique. Et puis, le fait d’interpréter des rôles et des styles très variés à la demande des organisateurs de spectacles auxquels nous étions conviés nous a permis d’acquérir une grande expérience.

bordoneo ajust Nous avons ensuite formé notre compagnie Corporacíon Tangos, avec laquelle nous avons donné un spectacle pendant trois saisons sur la Calle Corrientes. Cela nous a demandé beaucoup d’efforts, car il nous a fallu également devenir entrepreneur, en plus de danseurs. Mais cela a été un succès, ce qui nous a donné beaucoup de satisfaction.

Pouvez-vous raconter quelques anecdotes sur « Tango por Dos » ?

C’était déjà il y a bien longtemps… Mais un des plus beaux souvenirs est notre rencontre avec Miguel Angel Zotto et le plaisir de pouvoir répéter avec lui Perfumes de Tango, que nous avions quelques années auparavant admiré comme simples spectateurs. Nous allions à sa villa pour répéter. Il faisait une chaleur infernale. Nous travaillions dans son grand living, nous regardions ensemble des vidéos, nous étudions la chorégraphie, puis nous faisions un plongeon tous ensemble dans piscine. Nous avons joué le spectacle pour la première fois en janvier 2002, à Mar del Plata, avec Osvaldo Zotto et Lorena Ermocida – Miguel-Angel était retenu à Buenos-Aires pour un autre spectacle. C‘étaient des gens très simples, généreux, qui nous ont laissé un grand souvenir. Entre deux répétions, nous prenions le maté ensemble, nous faisions des asados, nous allions à la plage. Cela a été une expérience merveilleuse de répéter la chorégraphie avec eux.

chique ajust Quelles sont vos principales sources d’inspiration et vos professeurs les plus respectés ?

Nos principales références esthétiques sont Miguel Angel Zotto et Milena Plebs, ainsi que le Ballet folklorique national Argentin. Celui-ci nous a donné une formation de danse plus large que le seul Tango, incorporant toute la discipline et la technique de scène que nous utilisons encore aujourd’hui.

Parmi nos professeurs, nous pouvons citer Mingo et Esther Pugliese, Roberto Herrera, Osvaldo Zotto, Carlos Rivarola, et les Misse. Ces différents maîtres nous ont enseigné la technique de l’improvisation, que nous ne connaissions pas, car nous avons commencé notre carrière par les spectacles de scène chorégraphiés. Ce sont eux qui nous ont fait découvrir les racines, nous ont appris à respecter la tradition, pour réaliser une danse pure, qui vienne de la terre. Mingo surtout nous a transmis cette idée.

candombe Le fait de partager avec les milongueros, de découvrir leurs codes, de les regarder danser et de les écouter, par exemple au Club Sunderland, a été pour nous une grande source d’inspiration. Les milongueros sont des gens très stricts, très critiques, mais ils nous ont aidé, ils nous ont montré que l’on pouvait partir de la racine. Nous avons un jour montré la première partie de notre spectacle, Cielo, dans une milonga, le club Sunderland. L’essentiel de notre spectacle est à base de tango traditionnel, de tangos, de valses et de milongas qui se dansent et s’écoutent dans les milongas. C’était donc très important pour nous de savoir si cela allait plaire aux milongueros. Nous le disons avec beaucoup de respect, mais ceux-ci peuvent être très durs, et nous étions très nerveux. C’était un peu comme passer un examen devant un jury très exigeant. Nos étions donc inquiets de connaître leur jugement, qui fut heureusement favorable.

galeria 7adjust Comment est née l’idée de Corporación tangos ?

Il est difficile de citer un moment précis, car cette idée est née très progressivement. Dès le début de notre collaboration, nous avons toujours eu envie d’avoir une compagnie. Chaque fois que nous nous voyions, nous parlions du spectacle de Tango que nous avions envie de faire. Nous avons eu la possibilité de travailler dans beaucoup de lieux de spectacle différents, d’interpréter des rôles et styles de danse très variés en fonction de ce que l’on nous demandait. Celan nous a permis de progresser, d’acquérir une expérience, un savoir que nous souhaitions intégrer dans un spectacle qui nous soit propre. De plus, à part Tango por Dos, tous les autres spectacles que nous connaissions étaient du « Tango for export ». Nous voulions montrer autre chose, d‘abord bien sur du tango authentique, mais aussi quelque chose qui ne soit pas une simple succession de numéros de solistes. Notre spectacle, au contraire, est conçu comme un ballet où l’ensemble de la troupe est sollicitée en même temps. C’est un défi physique car nous n’arrêtons pas de danser. Mais c’est aussi pour cela que nous avons choisi le nom de Corporación Tangos, pour souligner la notion de travail de groupe, par opposition à une succession de démonstrations de couples indépendantes.

galeria 4 small L’idée de faire des chorégraphies complexes en groupe a surgi peu à peu autour d’un d’un café, d’un repas. Cela a été une époque formidable pour nous de répéter, notamment avec Fabian Peralta et Vitoria Galioto. On transpirait beaucoup ensemble. Nous avions les mêmes professeurs et les mêmes cours le matin, et nous passions en plus plusieurs heures par jour pour répéter l’après-midi au Club Sunderland afin de préparer nos chorégraphies. Il nous a fallu trois mois pour réaliser une chorographie de 3 minutes. Trio del Alma. C’est d’ailleurs au Sunderland que nous nous sommes mariés.

ct esdjust Quel est le projet esthétique de votre spectacle ?

Dans notre spectacle « Vibraciones del alma », nous voulons montrer autre chose que l’histoire qu’on raconte habituellement dans les « shows » de tango : le compadrito, la fille du bordel… Nous voulons montrer la danse, sous la forme d’un ballet en trois parties. Mais si la structure est celle du ballet, le contenu est par contre bien du tango traditionnel. Nous y avons ajouté 25% environ de tango moderne – pas de « Tango Nuevo, précisons-le -, avec des portés, des figures originales…. Nous dansons sur scène à 3, 4, jusqu’à 8 danseurs dans le même abrazzo, mais tout en conservant l’essence du tango traditionnel.

cielo small 1 Le spectacle est divisé en trois actes – Ciel, Terre et Enfer – qui représentent les différents états de l’âme humaine.

La première partie, Cielo, présente une danse très aérienne, céleste, d’inspiration romantique. Nous y dansons beaucoup de valses, souvent en trios ou en quatuors. Les couleurs dominantes, par exemple celles des vêtements, sont le bleu et le gris.

tierra adjust La seconde partie, Tierra, est une évocation du monde des milongueros. Nous y dansons des pots-pourris de milongas de Francisco Canaro, de tangos de Alfredo de Angelis, de valses de Juan d’Arienzo. Nous y réalisons des ballets qui évoquent l’époque d’or du tango des années 1940.

La troisième partie, Infierno, présente une fusion du Tango avec la danse contemporaine. Il utilise des œuvres de compositeurs plus actuels comme Mariano Mores ou Astor Piazzolla : Tanguera, Libertango, Balada para mi Muerte… (Daniel) Sur ce très beau texte de Horacio Ferrer, chanté de manière très inspirée par Esteban Riera, je joue le rôle du jeune homme et Alejandra interprète celui de la Mort.

infierno adjust Pendant cette dernière partie, où nous n’arrêtons pas de danser, le spectacle monte progressivement en intensité vers un climax. Nous terminons par Libertango, qui est interprété en ballet parles huit danseurs de la troupe. Nous dansons cette oeuvre sur une version électronique du jeune groupe Ultratango, afin de terminer le spectacle avec une référence à l’évolution musicale du tango.

Le spectacle a été bien accueilli par le public. Nous avons été choisis pendant 4 ans de suite – depuis 2007 jusqu‘en 2010 – pour présenter notre chorégraphie à l’occasion de la finale du Championnat mondial de Tango. En 2009, nous l’avons jouée pendant 5 mois au théâtre Broadway de la Calle Corrientes et cela a été un grand succès. La même année, nous avons interprété une partie de cette œuvre au Lunapark de Buenos Aires en présence de la présidente Kirchner, accompagnés par l’orchestre Color Tango. Roberto Alvarez a travaillé avec nous avec beaucoup d’enthousiasme à cette occasion. Nous en avons aussi présentés des extraits dans les milongas, notamment notre trio Trio del Alma, avec Fabian Peralta. Nous espérons maintenant montrer cette œuvre en Europe.

Nous avons beaucoup de reconnaissance pour les danseurs qui nous ont accompagnés dans ce projet et qui ont cru en nous. Cela a été un succès, mais c’est un travail difficile, pour des raisons à la fois financières et artistiques.

galeria 6adjust Cela est difficile financièrement, car nous sommes impresarios et producteurs du spectacle. Produire une œuvre de cette dimension est compliqué et nécessite d’importantes ressources, d’autant que l’œuvre n’est pas commerciale, sans trop de compromissions. Notre esthétique, nos dessins chorégraphiques sont plutôt ceux d’un groupe de danse contemporaine que d‘un show de tango traditionnel. C’est nouveau pour le tango et cela peut surprendre le public.

C’est également difficile sur un plan artistique, car il faut 3 à 4 mois pour un couple pour apprendre sa chorégraphie. De plus, chaque couple ne peut faire les répétitions isolément, il faut que toute la troupe puisse danser tous ensemble. Cela requiert donc beaucoup de travail, beaucoup d’investissement de chacun. C’est une chorégraphie mathématique. Un journaliste a dit que notre œuvre était comme le mécanisme d’une horloge. Si quelqu’un se trompe, musicien ou danseur, tout le monde se trompe.

alejandraregarde Que voulez-vous apporter à vos élèves ?

Nous essayons de transmettre ce que nous avons appris nous-mêmes de nos maîtres, c’est-à-dire l’essence milonguera, l’amour du tango traditionnel. Bien sur, il faut aussi transmettre la technique des figures, mais nous voulons surtout insister sur les éléments essentiels qui permettent aux gens de danser correctement le bal social dans la milonga : qu’ils aient un abrazzo de bonne qualité, agréable, doux, sans à-coups ; qu’ils placent bien le poids du corps ; qu’ils maîtrisent la technique du guidage pour pouvoir improviser, sortir de la structures des pas appris. Ils pourront ainsi profiter de la danse sans trop se préoccuper des figures.

daniel montre Parfois, les gens vont au stage pour apprendre des figures. S’ils ont appris une figure nouvelle, ils sont contents. C’est bien, mais le plus important, c’est qu’ils sentent le Tango, qu’ils écoutent la musique, qu’ils respectent leur partenaire et son espace.

Pour un enseignant, il est plus facile de montrer des figures et des pas, mais nous essayons d’enseigner le tango improvisé. C’est plus difficile à faire, mais c’est un chemin plus sur pour que les gens puissent profiter de la danse en créant leurs propres pas. Sinon ils sont esclaves de la vidéo ou des figures apprises par cœur. Le Tango est une possibilité infinie, il faut apprendre à inventer. Il faut également respecter les autres couples sur la piste. On voit trop souvent des danseurs se heurter les uns les autres en essayant de faire une figure compliquée.

alejandramontre Nous insistons également sur les rôles respectifs de l’homme et de la femme et sur la technique spécifique à chacun. L’homme doit penser à la femme, pas seulement à sa propre figure. Il pourra ainsi tirer davantage de plaisir de la danse.

Quant à la femme, le fait que l’homme ait le rôle du guideur ne signifie pas qu’il doit la traiter comme une marionnette. Chaque femme a sa forme propre d’expression, qu’elle ne peut changer à chaque fois en fonction de l’homme avec lequel elle danse. Elle doit maîtriser, bien sûr, les bases techniques de son rôle, le giro, le ocho, etc. Mais l’homme doit lui donner une sécurité, protéger ses alentours, garder son espace, pour qu’elle puisse développer sa danse. (Alejandra) C’est difficile pour l’homme, pauvre homme ¨!!!

8 small Comment a évolué le Tango au cours des vingt dernières années ?

Il y a eu une grande évolution. Et pour le mieux. Le Tango a d’abord commencé a renaître il y 20 ans comme spectacle, puis le tango de salon s’est lui aussi développé. Il y a eu de plus en plus de milongas, et c’est bien, car c’est là que l’on trouve l’essence de cette danse. L’esthétique du tango a aussi évolué, car les hommes évoluent. Nous ne dansons pas comme El Cachafaz, car celui-ci avait un autre mode de vie, un physique et une technique différente. Aujourd‘hui, les jeunes se préparent de manière très intensive, professionnelle, ils font beaucoup de danse classique et contemporaine. Ils ont une technique incroyable, beaucoup de rapidité. Mais il faut en même temps préserver l’essence du Tango, tout en le menant à la scène.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Retrouvez Alejandra et Daniel sur : http://www.alejandraydaniel.com.ar/

Il seront de nouveau de passage à Genève du 17 au 20 mars prochains à l’invitation de Tangolac. Tangueros de la région, ne les manquez pas !!




[1] Daniel et Alejandra se complétant fort bien dans la conversation comme dans la danse, il m’a paru inutile de préciser, à de très rares exceptions près, lequel des deux prenait la parole pour répondre à mes questions.

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