Jour tranquilles à genève

ImageJours tranquilles à Genève

Voudrais-je décrire chacune des grandes villes du monde où j’ai récemment séjourné et dansé par une courte formule ? Je dirais alors que La Havane est sensuelle et tragique, que Barcelone est noctambule et vivante, que Berlin est branchée et inventive, que l’orgueilleux Paris surabonde de possibilités, que New York est trépidante et cosmopolite. Quant à Genève, le couple d’adjectifs qui me vient le plus spontanément à l’esprit est celui de paisible et ouverte sur le monde.

La discrète prospérité de Genève se love sur les deux rives du lac Léman, à l’endroit même le Rhône, qui n’est encore qu’un large torrent de montagne, prend sa source. De presque toutes les rues de la ville, on peut apercevoir, d’un côté les sommets aiguisés et enneigés des Alpes, et, de l’autres, les falaises qui bordent les plateaux du Jura.

Mais cette ville à taille humaine, aux mœurs presque provinciales, est aussi l’une des plus influentes métropoles de la planète, où se construit, en direct, l’histoire du monde. Ici, à deux pas des tranquilles pâturages de XXX, les sièges de l’ONU et de l’OMS bruissent des rumeurs de guerres, de génocide et de pandémies. Sur les hauteurs arborées de Coligny, les équipes du Word Economic Forum donnent forme et contenu à l’idéologie néo-libérale qui nous gouverne. En face des kiosques à Musique du Jardin anglais, les sièges sociaux des grandes banques suisses abritent les secrets de la globalisation financière. Plus au nord, sous les vignes de Rollet, l’anneau du CERN perce les secrets de la matière à travers de mystérieuses expériences sur les « trous noirs ».

Genève draine donc une population cosmopolite et brillante, offrant un saisissant panorama de contrastes humains et de métissages inattendus. La ville de Calvin se peuple, l’été venu, d’une incroyable quantité de riches familles du golfe persique qui emplissent les grands hôtels autrefois fréquentés par l’Impératrice Sissi et le Duc de Brunswick. Les femmes arabes, en strict tchador noir, lunettes Dior et sacs Gucci, côtoient, sur les promenades bord du lac, des groupes de jeunes africaines délurées aux formes ondulantes, des routardes allemandes sac au dos, des vendeuses d’artisanat andin en costume bolivien, et même… quelques banquiers suisses en costume trois pièces sur leur vélo.

L’esprit d’une ville imprègne nécessairement celui de sa communauté tanguera. Le tango à Genève est donc à la fois paisible, confortable et ouvert au monde.

La communauté tanguera genevoise au sens strict n’est évidemment pas immense : une centaine de pratiquant très régulier et un demi-millier de débutants et d’occasionnels gravitent autour d’une petite dizaine de professeurs, organisés dans une demi-douzaine d’associations animant autant de lieux de danse réguliers[1]. Mais elle est assez cosmopolite : aux côtés des suisses de naissance, tout de même majoritaires, on trouve en effet une large proportion d’étrangers vivant à Genève, dont beaucoup viennent de France, d’Europe de l’est et d’Amérique latine.

Ce noyau stable bénéficie de nombreux renforts occasionnels : des danseurs de Lausanne, d’Annecy, et même de Lyon, viennent parfois évoluer sur les pistes genevoises, pour une soirée ou à l’occasion d’un des nombreux stages qui s’y déroulent. Mais surtout, on trouve des tangueros de toutes professions et de toutes provenances parmi l’incessant flot de visiteurs drainés vers Genève par les nombreuses réunions d’affaires et congrès internationaux qui s’y déroulent : j’ai ainsi pu danser avec une psychologue allemande spécialiste de l’expression faciale, une femme d’affaires russe impliquée dans de grosses opérations immobilières en Espagne, une infirmière polonaise très active dans les ONG de santé, une chercheuse italienne de passage au CERN pour participer à une expérience sur l’anti-matière…

Les beaux jours venus, la ville est ses environs offrent de multiples ressources pour pratiquer un tango de plein air décontracté, dans des cadres agréables. On danse de mercredi sous le kiosque à musique du jardin anglais, en plein centre de Genève, au beau milieu d’un parc arborée et à deux pas du lac. Pour les fatiguées, les bavards et les assoiffés, une guinguette-restaurant située juste en face permet une agréable pause de milieu de soirée. Le lundi, Sarah et XX vous invitent au parc de la Perle du lac, dans un petit recoin de verdure situé en à-pic du Léman, à l’endroit même où le poète Lamartine venait composer ses vers. Confort suisse oblige, les organisateurs ont même prévu un système de plancher démontable. Le vendredi, nous prenons la direction de Morgues, une jolie petite ville à mi-chemin de Genève et de Lausanne, et lieu de rencontre privilégié des deux communautés. Dans le parc d’un ancien château-fort, au bord d’une jolie petite rivière qui va se jeter dans le lac, les danseurs évoluent au son d’une programmation très éclectique qui invite parfois à danser le tango sur la musique de Bach ou de Tchaïkowsky. Partout, l’air pur des montagnes, encore adouci par les eaux du Léman, emplit vos poumons de leur douceur bienfaisante.

Le reste de l’année, il vaut cependant – froid et pluie obligent – mieux prévoir des lieux couverts. Les lieux d’enseignement sont mis à contribution, le lundi par Alejandro à l’université de Genève, et le mercredi par Helène Eckert au collège de Budé, dans un gymnase dont la principale qualité tient à sa grande superficie. Si la pratique autrefois organisée le Jeudi par Mariela au « squat » artistique déglingué de XX a malheureusement fermé ses portes l’an dernier pour motifs d’expulsion, on retrouve une même atmosphère « branchée » au café alternatif Gavroche, qui accueille les danseurs le lundi dans un petit sous-sol également dédié à des expositions de photos et de peintures. Le restaurant « Calle Luna » accueille pour sa part une pratique le mercredi, animée par Miriam, guitariste argentine de son état; dans une ambiance « latino », avec cours de Chacarera et dégustation possible de tapas. Enfin, notre amie Barbara Kappeler propose une milonga un dimanche par mois dans son école Kap Dance.

Mais le lieu le plus oecuménique est sans doute le Club alpin où en face du parc de Plainpalais. Là, dans une grande salle lambrissée de bois, tapissée de bibliothèques et ornée de peintures et de photos de montagne, Claudio et sa charmante épouse Ukrainienne Agnessa animent une milonga très courue le dimanche et une pratique plus intime le mardi soir.

Si l’on ne peut pas danser tous les jours à Genève, les mordus du 2X4 peuvent trouver à Lausanne, moyennant 1h30 de voyage aller-retour, un important complément d’activités. La seconde ville de suisse romande est en effet au moins aussi bien dotée en matière de tango, et l’on peut y danser 4 à 5 soirs par semaine. Et, à l’image de ce qui se passe en France entre Montpellier et Nîmes, les danseurs les plus « accros » des deux villes donnent réalité à « l’Arc Lémanique » en multipliant les visites croisées.

Enfin, la riche Suisse romande accueille régulièrement un nombre important de professeurs en tournée. Rien qu’entre septembre et novembre, on y verra ainsi passer Lucas Di Giorgio, Analia Vega et Marcelo Varela, Leo & Eugenia, Pablo Ojeda et Beatriz Romero, enfin Cecilia Pascual de Grenoble.

Au total, les villes de l’arc lémanique, malgré la taille limitée de leur population, offrent une abondance de possibilités presque comparable à celle très grandes villes européennes, comme Berlin ou Barcelone (mais tout de même pas à celle de Paris l’orgueilleux). Il est en tout cas possible au fanatique du 2X4 d’y dénicher une pratique quasi-quotidienne, qu’il est opportunément possible de compléter, les rares jours de carême, par un détour vers les danses tropicales. Mais c’est une autre histoire…

Fabrice Hatem

Remerciements à Micheline et Marie pour m’avoir guidé dans ma découverte du tango lémanique


[1] Pour des informations plus précises sur les programmes de tango à Genève (et à Lausanne), consulter le site : http://tango-sr.com/

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