Théorie de la dictature : vers une nouvelle forme de totalitarisme ?

ImageLa thèse centrale de mon futur livre « La dictature insidieuse », est qu’une nouvelle forme de totalitarisme est en train de s’instaurer en France. Un totalitarisme « soft », mélange de collectivisation de factode l’économie, de mise en place d’une société de contrôle policier et de moralisme d’Etat fondé sur un multiculturalisme invasif. A la recherche de références pour valider mon propos et d’analyses complémentaires pour le nourrir, j’ai vu ma curiosité attirée par le nouveau livre de Michel Onfray, « Théorie de la dictature ». Si celui-ci déçoit parfois quelque peu par ses outrances, ses redites et ses digressions inutiles, il nous fournit cependant des clés extrêmement utiles pour comprendre les nouvelles formes d’oppression intellectuelle exercées par la pensée « mondialiste-multiculturaliste », associant, dans un cocktail paradoxal, libéralisme économique et gauchisme diversitaire.

Pour lire le livre de Michel Onfray, il faut avoir une vocation d’orpailleur. L’orpailleur, c’est quelqu’un qui est prêt à perdre des journées entières, les pieds dans l’eau froide, pour trier d’énormes quantités de gravats sans valeur et maculés de boue. C’est quelqu’un qui accepte d’explorer le cours de la rivière qu’il prospecte jusque dans ses méandres stériles ou malodorants, en affrontant parfois des crues brutales et dangereuses. Mais il est finalement récompensé de ses efforts par les quelques pépites d’or pur qu’il recueille au fond de son tamis. Et c’est justement ce qui vient de m’arriver à la lecture de « Théorie de la dictature ».

L’idée de l’auteur est de partir d’une analyse commentée de deux romans de Georges Orwell, 1984 et la Ferme des Animaux, pour nous montrer à quel point ceux-ci nous permettent, non seulement de penser les dictatures passées du XXème siècle – fascisme et communisme -, mais aussi de comprendre celle qui s’annonce aujourd’hui sous les traits séduisants du mondialisme maastrichien accommodé à la sauce du gauchisme culturel. Cette idée lumineuse, exposée dans les deux courts chapitres introductifs, nous fait une promesse magnifique que le reste du livre peine un peu à tenir, car, sur les 230 pages de l’ouvrage, seules quelques dizaines – tout au plus – nous proposent sur le sujet une pensée nouvelle et argumentée par des faits concrets.

Comme une rivière aurifère, le livre de Michel Onfray parcourt en effet de longs méandres stériles. Ainsi en est-il du chapitre 5 de l’ouvrage, consacré à un long résumé – 60 pages tout de même – de La ferme des animaux. Certes, nous comprenons bien à la lecture de ce synopsis que ce roman constitue une parodie du totalitarisme stalinien. Mais enfin, pour le même résultat, j’aurais fait des économies en lisant directement l’oeuvre d’Orwell en collection poche.

Le très long chapitre consacré à relecture de « 1984 », qui constitue le cœur de l’ouvrage, est à cet égard déjà beaucoup intéressante. Elle résume en effet l’oeuvre d’Orwell en sept « pistes », elles-mêmes détaillées en 27 « principes », permettant d’analyser un totalitarisme dont nous comprenons rapidement qu’il n’appartient pas au passé, mais au présent et à l’avenir de la mondialisation diversitaire. Celle-ci aurait en effet, comme les totalitarismes d’hier, entrepris de 1) détruire la liberté ; 2) appauvrir la langue ; 3) abolir la vérité ; 4) supprimer l’histoire ; 5) nier la nature ; 6) propager la haine ; et 7) aspirer à l’empire, à travers des pratiques dont la similitude avec celles de l’actualité éclate – du moins en apparence – immédiatement aux yeux.

Si l’immense talent de l’auteur donne à sa démonstration une grande puissance rhétorique, celle-ci souffre cependant de quatre défauts majeurs :

–       La fausse équivalence établie entre les régimes totalitaires d’hier et le libéralisme diversitaire d’aujourd’hui paraît d’emblée outrée. On peut être à juste titre exaspéré par les excès d’une mouvance multiculturaliste qui ébranle les fondements mêmes de notre civilisation, révolté par les conséquences néfastes d’une mondialisation incontrôlée, sans pour autant placer ces fléaux sur un pied d’égalité avec le génocide nazi ou le goulag stalinien. D’un côté, de véritables systèmes dictatoriaux, coordonnés, impitoyables, intolérants et mortifères ; de l’autre, un ensemble d’évolutions économiques et culturelles dont on peut certes s’inquiéter, mais que l’on reste tout de même libre de critiquer à sa guise. On n’est tout de même pas dans la même catégorie de dictature !!!

 

–       On ne comprend pas toujours très bien en quoi certains des méfaits imputés au totalitarisme d’aujourd’hui – par exemple la « diffusion de la haine » – auraient quelque chose de vraiment nouveau par rapport à ce qui s’est déjà produit dans beaucoup d’autres sociétés passées – et pas seulement celles régies par une dictature. Certes, internet et les réseaux sociaux sont passés par là, mais les phénomènes de rumeurs alimentant la haine, les actions de propagande organisées par des groupes extrémistes, les  fausses accusations transmises de bouche à oreille et conduisant à des lynchages ou des pogroms en règle n’ont pas attendu Facebook pour exister !!

 

–       La liste des « 27 principes de dictature » proposée par Onfray semble parfois relever d’un inventaire à la Prévert, fait de bric et de broc, et au caractère parfois un peu forcé ou hors sujet par rapport à la thèse centrale du livre. Par exemple, et malgré les ravages provoqués par l’offensive néo-puritaine des néo-féministes staliniennes, il est tout de même difficile d’affirmer, comme le fait l’auteur dans son « principe n°22 », que la nouvelle dictature aurait pour ambition « d’organiser la frustration en vidant l’acte sexuel de tout plaisir ». On demande tout de même des preuves concrètes et argumentées pour étayer des affirmations aussi brutales !!!

–       Et c’est justement là que le bât blesse le plus : car Onfray ne s’aventure pratiquement jamais, au-delà de ses talentueuses paraphrases littéraires, vers l’examen des faits réels pour défendre ses thèses. Il procède en effet exclusivement par allusion, nous laissant imaginer par nous-mêmes comment la pensée d’Orwell s’applique à la société contemporaine, par exemple en matière de puritanisme sexuel ou de réécriture de l’histoire. Un procédé peut-être efficace sur le plan rhétorique, puisqu’il laisse le lecteur entièrement libre de trouver par lui-même les arguments à l’appui de la thèse d’Onfray, mais plus que discutable sur le plan scientifique !! On ne peut tout de même pas fonder une analyse aussi ambitieuse que cette « Théorie de la dictature » balayant à peu près tous les aspects de la société contemporaine sur la seule présentation commentée d’un roman écrit par quelqu’un autre, fut-il génial !!

Et d’ailleurs, quand Onfray s’aventure à nous parler un peu du monde réel – comme lorsqu’il décrit, dans le chapitre 1, la genèse de ce qu’il appelle « l’empire Maastrichien » -, cette « réalité » semble elle-même limitée au monde au fond un peu étroit d’un intellectuel hyper-médiatisé, à savoir l’agenda des déjeuners entre Présidents de la République libéraux et hommes de lettres collègues (et rivaux) d’Onfray, ou encore le rappel de quelques débats télévisés marquants entre hommes politiques. Et encore sombre-t-on souvent dans l’anecdote people, comme lorsqu’Onfray semble imputer le succès du « oui » au référendum de 1992 sur le Traité de Maastricht à la rouerie d’un Mitterrand simulant un malaise dans les coulisses du débat télévisé, supposément décisif, qui l’opposa quelques jours avant le scrutin à un Philippe Seguin trop naïf – celui-ci modérant alors, par esprit chevaleresque, ses attaques contre son adversaire du fait de cette mauvaise santé opportunément affichée. Je sais bien que Napoléon disait que le succès des batailles tenait souvent à d’infimes hasards, mais, tout de même, imputer l’accélération du mouvement de mondialisation à un rhume simulé de Mitterrand, c’est tout de même un peu léger, non ??

Il peut également arriver à Onfray de se laisser emporter un peu trop loin par les véhémences de ses antipathies, voire de ses haines personnelles, comme lorsqu’il tient des propos injurieux et quasiment diffamatoires à l’encontre de Jean Monnet, le fondateur de l’Europe. Celui-ci est en effet accusé, ni plus ni moins, d’avoir été pendant la prohibition un trafiquant d’alcool frelaté, avant de devenir après la guerre un agent stipendié de l’impérialisme américain, chargé d‘asservir les peuples du vieux continent à travers le projet d’Union européenne. On peut tout de même ne pas aimer l’Europe de Maastricht sans pour autant porter atteinte à l’honneur de gens respectables !!!

Et puis, il y a des redites on plutôt des raisonnements en boucle, qui donnent un peu le sentiment que l’auteur se répète, comme dans la conclusion qui n’ajoute finalement pas grand-chose à la thèse de départ exposée dans les premiers chapitres.

La lecture de l’ouvrage provoque finalement un mélange assez paradoxal de déception et d’admiration. D’un côté, on est un peu agacé d’avoir perdu son temps et son argent à la lecture d’un livre mal construit, plein de digressions inutiles, d’outrances, de redites et d’allusions, voire d’insinuations ne reposant sur aucun fait concret. Mais, d’un autre côté, on est comme marqué au fer rouge – et dans l’ensemble convaincu – par la pensée lumineuse d’Onfray sur certaines des nouvelles formes du totalitarisme. Une pensée d’ailleurs si limpide qu’il suffit d’avoir lu gratuitement la quatrième de couverture du livre sur n’importe quel rayonnage de librairie pour la comprendre et l’assimiler. Mais pour ce qui est du passage à l’acte d’achat, je vous conseille plutôt de vous procurer 1984 en format « poche » : vous économisez ainsi une dizaine d’euros pour parvenir aux mêmes conclusions tout en lisant un ouvrage mieux construit et de meilleure qualité littéraire.

Michel Onfray, Théorie de la dictature, 230 pages, 2019, Robert Laffont, Paris.

(Nb : cette fiche de lecture s’inscrit dans mon actuel travail de rédaction d’un ouvrage intitulé « La dictature insidieuse », où je tente de mettre à jour les mécanismes par lesquels l’Etat français contemporain réduit peu à peu nos libertés. Pour tester mes hypothèses de travail, je suis en ce moment amené à lire un grand nombre d’ouvrages, récents ou plus anciens, portant sur ces questions. Comme les autres comptes rendus de lecture du même type que je publierai au cours des semaines suivantes, le texte ci-dessous ne porte donc pas directement sur l’ouvrage lui-même, mais sur la manière dont il confirme ou infirme les thèses que je souhaite développer dans mon propre livre, et que je présente au début du compte-rendu sous la forme d’un encadré liminaire, afin de les tester à l’aune de cette nouvelle lecture).

 

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