Les territoires perdus de la République

ImageLa France est-elle vraiment menacée de partition ?

Dans mon futur ouvrage « La dictature insidieuse », j’évoque l’hypothèse selon laquelle les actuelles dérives moralisatrices et autoritaires de notre Etat pourraient entraîner au sein des fractions les plus conservatrices et / ou fragiles de la société française une forme d’insoumission liée à la dé-légitimation de la loi républicaine, et pouvant déboucher, selon les scénarios, vers des comportements de repli communautaire voire d’insurrection violente. C’est pourquoi le livre d’Emmanuel Brenner, « Les territoires perdus de la république » a retenu toute mon attention. Mais, si celui-ci met effectivement en lumière un phénomène de désaffiliation d’une partie de la jeunesse musulmane vis-à-vis de la loi républicaine et plus simplement de la France elle-même, il n’en n‘impute pas pour autant la faute à une supposée dérive autoritaire de notre Etat. Bien au contraire, le mouvement de « contre-assimilation » se serait opéré, selon les auteurs, de manière spontanée, même si une partie de la jeunesse musulmane éprouve, à tort ou à raison, un profond sentiment de victimisation et de stigmatisation.

Le livre rassemble une trentaine de témoignages d’enseignants du secondaire, exerçant essentiellement dans des établissements dits « sensibles » de la région parisienne. Tous convergent vers le constat effrayant d’une décrépitude des valeurs et des normes qui fondent l’institution scolaire, confrontée à une forme de re-islamisation agressive et intolérante. Celle-ci s’exprimerait tout d’abord par un antisémitisme de plus en plus ouvertement affiché, attisé par le conflit israélo-arabe. Il se manifesterait également par des comportements sexistes, racistes et homophobes, par une attitude de provocation verbale voire d’agressivité par rapport au corps éducatif, par le refus de s’intéresser à certaines matières et thématiques (au premier rang desquelles, bien sûr, la Shoah), par une contestation larvée des valeurs républicaines et laïques au profit d’un islam mythifié, par un climat de violence et d’intimidation instauré par les petits « caïds », par la délégitimation de l’institution scolaire, et – faut-il même le préciser – par un effondrement du niveau des élèves, les plus travailleurs et les plus doués d’entre eux étant par ailleurs l’objet des moqueries voire des persécutions de leurs camarades. Face à ce mal rampant, face au désarroi des professeurs, les dirigeants de l’institution scolaire seraient enfermés – au niveau des établissements comme du ministère – dans une attitude de déni et de démission qui ne ferait évidemment qu’empirer les choses, tandis qu’une partie du corps enseignant encouragerait même les dérives des élèves par un trouble discours gauchiste de compromission.

Cette inquiétante implosion de l’école républicaine, ce repli d‘une partie de la jeunesse musulmane vers des valeurs régressives et des comportements intolérants et agressifs, est-elle le produit d’une injustice qui aurait été commise à son égard par l’institution et d’une manière plus générale par la France ? C’est en tout cas le sentiment spontanément exprimé par certaines des jeunes eux-mêmes, porteurs d’une mémoire de l’oppression coloniale ravivée par l’actualité du conflit israélo-arabe, et qui percevraient, pour dire les choses très grossièrement, la France comme une société de gaulois mécréants et racistes secrètement dirigée par des juifs retors et bourrés d’argent.

On ne peut nier, certes, que ces populations aient été victimes, comme toutes les autres populations migrantes avant eux, d’attitudes de stigmatisation, de discrimination ou de rejet. Mais ces difficultés d’intégration n’ont pas empêché, bien au contraire, les vagues précédentes d’immigration de chercher, parfois avec passion, de s’intégrer à la nation française en en adoptant les codes et la culture, qu’il s’agisse des maçons italiens, des cordonniers arméniens ou des maroquiniers juifs, dont les descendants font aujourd’hui partie à part entière du peuple français.

Si cette assimilation semble se produire plus difficilement pour les vagues plus récentes d’immigration, et tout particulièrement pour l’immigration musulmane venue du Maghreb et d’Afrique noire, cet échec ne pourrait donc, selon les auteurs de l’ouvrage, être imputé – du moins pas entièrement – à l’ostracisme dont ils auraient fait l’objet. Certes, la conjoncture économique, avec son chômage de masse, complique l’intégration. Certes le modèle républicain français a perdu de son pouvoir d’attraction intrinsèque. Mais enfin, ce n’est pas une raison, affirment à juste titre les auteurs, pour mépriser, insulter, brutaliser et violenter ceux qui revendiquent leur attachement à cette communauté nationale et à ses valeurs. L’approche consistant à analyser l’émergence actuelle de phénomènes de repli communautaire comme une réponse à une crispation hostile de la société face à ces minorités, sans être tout à fait fausse, ne constituerait donc qu’une explication au mieux très partielle et surtout une excuse victimaire trop facile de ces comportements, imputables, au moins pour partie, à un refus a priori d’adopter les valeurs de la république laïque.

Mais ce constat très pessimiste – aux tonalités parfois violentes et accusatrices – n’est -il pas quelque peu excessif ? Ne risque-t-il pas, du fait d’un certain manque de nuances, de porter des accusations dangereuses parce que trop globalisatrices contre une partie de la jeunesse d’origine immigrée ?

Je voudrais apporter à ce débat une contribution originale, tirée de mon expérience personnelle, qui montre la complexité du sujet. Il se trouve en effet que l’ouvrage mentionne à plusieurs reprises le quartier parisien de Belleville comme ayant été le théâtre d’incident antisémites graves, et dont certains, provoqués par des manifestants pro-palestiniens à majorité maghrébine, auraient pris en 2014 des allures de quasi-progrom. A lire le livre, on a donc l’impression que ce quartier est taraudé en permanence par de violentes tensions antisémites provoquées par une partie de la jeunesse musulmane. Or, je suis moi-même un grand amoureux de ce quartier que j’ai assidûment fréquenté dans le passé avec un immense plaisir. Je peux donc témoigner que la réalité y est plus complexe – plus rassurante aussi – que celle suggérée par les auteurs du livre.

D’une part, la réalité des tensions ethniques – et, pour parler plus crûment et sans langue de bois, du comportement violent et agressif de quelques jeunes voyous d’origine maghrébine et africaine, vis-à-vis notamment des autres ethnies présentes dans le quartier – est indéniable. Les habitants de toutes origines expriment volontiers et sans tabous leur exaspération face à la multiplication des agressions ainsi commises, dont certaines sont allées jusqu’au meurtre ou à la tentative de meurtre. ll y a donc un fond incontestable de réalité dans l’analyse du livre.

Mais, d’autre part, ces difficultés n’empêchent pas Belleville d’être un quartier profondément chaleureux, populaire, accueillant, et où les différents groupes (tous constitué dans leur immense majorité de gens paisibles) coexistent quotidiennement de manière pacifique et souvent conviviale. C’est pourquoi j’adore m’attabler de temps à autres à la terrasse des cafés du boulevard de la Villette pour potasser mon chinois et regarder marcher les passants de toutes origines : juifs, arabes, kabyles, indiens, bengalis, chinois, cambodgiens,  africains… et même quelques vieux gaulois de souche et de jeunes bobos progressistes de plus en plus nombreux, qui constituent en quelque sorte la vague d’immigration la plus récente du quartier.

Le café que je préfère, c’est le M… Parce qu’il est situé en bas d’un immeuble où vécut l’un des plus grands résistants à l’oppression nazie. Parce que sa terrasse a une vue imprenable sur le terre-plein du boulevard et sur le flux des personnes de tous origines qui s’y croisent sans cesse. Et aussi parce qu’il est tenu par des chinois qui me donnent un coup de main lorsque j’ai des difficultés dans l’apprentissage de leur langue. Sur les 10 à 12 tables de cette terrasse, voisinent en permanence pas moins d’une dizaine d’ethnies venues de tous les coins du monde. Et qu’on ne me dise surtout pas qu’ils ne sont liés par aucune valeur commune. Bien au contraire, ils en ont au moins deux qui les unit de manière quasi viscérale : la passion du foot et surtout l’espoir de gagner au loto ou au tiercé. Espoir qui se traduit par d’interminables conversations – en français – sur les mérites comparés des joueurs ou des chevaux.

Moi, je ne me mêle pas à ces conversations, parce ce n’est pas assez intellectuel pour moi et que je suis trop occupé à apprendre le mandarin. En plus, ils m’énervent parfois, surtout certains jeunes maghrébins, que je trouve bruyants et impolis avec leurs musique orientale et leurs conversations à voix haute qui m’empêchent de me concentrer sur mon manuel de chinois – ce qui ne me décourage d’ailleurs pas de revenir, quelques jours plus tard, à la terrasse du même café pour boire mon sempiternel verre de rosé tout en révisant mon chinois au milieu du même bruit, des mêmes conversations et de la même musique.

Et puis, l’autre jour, en levant la tête de mon bouquin, j’ai pris conscience que ce café sans prétention, profondément populaire, c’est-à-dire déglingué, pas très propre, surpeuplé, bruyant, plein de gens pauvres, peu éduqués et mal habillés, était en fait un merveilleux creuset de cultures, où venait se rencontrer les langues du monde entier. Et je me suis dit : « quand je saurai le chinois, je pourrai aussi apprendre dans ce café l’arabe, le kabyle, le tamoul, le polonais, le bambara… C’est extraordinaire, beaucoup plus riche que n’importe quelle université de langue ou n’importe quel musée des cultures du monde !!! » A ce moment, comme j’avais besoin de feu pour allumer ma cigarette, je me suis tourné vers mes voisins, des jeunes beurs un peu bruyants, l’air renfrogné et vaguement inquiétant, exactement le type de ceux auxquels je n’avais jamais pensé à adresser la parole jusque-là. Et je leur ai dit, sans réfléchir : « vous savez, un jour, j’aimerais bien apprendre l’arabe !! »

Leur réaction m’a frappé : ils ont immédiatement arboré un immense sourire en me disant avec chaleur, et aussi beaucoup de respect : « Oui m’sieur, vous avez raison, l’arabe c’est une très belle langue. Si vous voulez, on pourra vous aider, hein !! » Et cette réaction n’était pas celle d’un islamiste conquérant rêvant d’asservir la France. C’était plutôt celle d’un homme douloureusement habitué à voir sa culture familiale décriée et méprisée dans le pays où il vit, et qui soudain rencontre quelqu’un qui lui dit qu’il ne méprise pas cet héritage, mais qu’au contraire il le juge suffisamment intéressant pour passer du temps à le découvrir. Une reconnaissance inattendue qui provoque en lui un immédiat sentiment de soulagement, de bonheur et d’empathie.

Chacun tirera les conclusions qu’il veut de cette petite anecdote. Mais, pour moi, elle signifie simplement que le pire n’est pas toujours sur, et que si les conflits ethnico-religieux se nourrissent des défiances et des incompréhensions réciproques, ils peuvent aussi bien être désamorcés par des efforts mutuels vers l’autre. Et parfois, il suffit de faire le premier pas pour débloquer une situation…

En tout cas, je sais que désormais, j’ai de nouveaux potes dans mon café préféré de Belleville : des jeunes rebeus bruyants et un peu chelous qui guettent avec curiosité et sympathie mes progrès en arabe…

Non, vraiment, Belleville n’est pas un territoire perdu de la République…

Emmanuel Brenner, Les territoires perdus de la république, Pluriel, 412 pages, seconde édition, 2015 (1ere édition 2002).

(Nb : cette fiche de lecture s’inscrit dans mon actuel travail de rédaction d’un ouvrage intitulé « La dictature insidieuse », où je tente de mettre à jour les mécanismes par lesquels l’Etat français contemporain réduit peu à peu nos libertés. Pour tester mes hypothèses de travail, je suis en ce moment amené à lire un grand nombre d’ouvrages, récents ou plus anciens, portant sur ces questions. Comme les autres comptes rendus de lecture du même type que je publierai au cours des semaines suivantes, le texte ci-dessous ne porte donc pas directement sur l’ouvrage lui-même, mais sur la manière dont il confirme ou infirme les thèses que je souhaite développer dans mon propre livre, et que je présente au début du compte-rendu sous la forme d’un encadré liminaire, afin de les tester à l’aune de cette nouvelle lecture).

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