Laissez les travailleuses du sexe gagner leur vie en reconnaissant leur utilité sociale

Il y a quelques jours, de cela, j’ai été témoin, dans le quartier de Belleville à Paris, d’une scène d’injustice grotesque et révoltante : une conséquence directe de l’application de l’une de ces lois scélérates et liberticides dont les gouvernements récents semblent prendre un malin plaisir à affliger, chaque jour davantage, notre pays et ses habitants.

Sur le boulevard de la Villette, une marcheuse chinoise, femme plus toute fraîche d’une cinquantaine d’années environ, rentrait chez elle. Elle était suivie, à quelques pas de distance, par son client rencontré dans la rue, un vieux monsieur un peu décati, chauve, mal habillé, corpulent, essoufflé, et éprouvant visiblement de la peine à marcher. Bref, deux êtres faibles et inoffensifs, associant pour un bref instant leur misère pour s’aider mutuellement à subsister et à rendre leur vie un peu plus supportable en échangeant un peu d’argent contre un peu de plaisir.

Soudain, au moment où le vieux monsieur boiteux rentrait dans la maison derrière sa dame chinoise fatiguée, un jeune policier en civil, très grand et athlétique, s’est précipité sur lui pour le prendre en flagrant délit de recours au sexe tarifé, en application de la stupide loi sur la pénalisation des clients de prostituées, votée en 2016. Il a bientôt été rejoint par deux autres collègues, tout aussi jeunes et athlétiques que lui, qui ont pris des attitudes de Rambo pour coincer, à trois, le vieillard. Vraiment, on aurait cru assister à une opération du GIGN contre un terroriste armé jusqu’aux dents.

Une voiture de police est ensuite arrivée, toutes sirènes hurlantes, pour embarquer ce dangereux délinquant bedonnant de 70 ans passés et le conduire au commissariat.

Là-bas, on laissera peut-être le choix à ce pauvre homme entre une amende de 300 euros (sans doute le tiers ou le quart de son revenu mensuel), et un stage de redressement idéologique où on lui expliquera que c’est très mal de chercher à prendre un peu de plaisir quand on est vieux, moche et pauvre, et qu’il faut laisser ça au beaux mecs, jeunes et friqués, qui ont suffisamment d’atouts pour plaire aux jolies filles et tout obtenir gratos.

Quant à la dame chinoise, toute triste, un peu sonnée, elle s’est assise sur un banc. Elle a donné un coup de fil, sans doute pour prévenir ses collègues qu’aujourd’hui elles ne pourraient plus travailler et gagner leur vie à cause des policiers en civil. Et puis elle est rentrée chez elle, toute seule, tête basse.

Sous prétexte de la protéger de la soi-disant violence des clients, on venait de lui gâcher sa journée de travail, de la priver des quelques passes lui permettant de payer péniblement son loyer, ses dettes, les études de ses enfants et l’hôpital de ses parents, et, si possible, d’économiser un peu d’argent pour acheter une petite maison dans le Liaoning pour ses vieux jours prochains.

Et tout cela parce que des abolitionnistes dogmatiques et des néo-féministes staliniennes ont décidé, en faisant fi de l’extrême diversité des parcours individuels, que toutes les travailleuses du sexe étaient des victimes de réseaux mafieux et que tous les clients étaient donc d’infâmes complices de cet état des choses.

Mais c’est juste complètement faux !! Contrairement aux contre-vérités ressassées ad nauseum par les abolitionnistes, les marcheuses chinoises n’ont pas commencé leur métier actuel très jeunes, mais à un âge relativement avancé, après que la perte de leur emploi en Chine les ait conduites à l’exil en France ; elles n’ont pas choisi s’exercer ce métier sous la contrainte de réseaux mafieux, mais parce qu’il leur semblait préférable à l’état de nounou ou de d’ouvrière clandestine dans un atelier de confection d’Aubervilliers, seules autres possibilités offertes aux sans-papiers chinoises  ; elles ne font pas des dizaines de passes par jour, mais sont au contraire exposées à de très longues heures d’attente pour guetter les rares clients qui leur permettront peut-être d’assurer, au jour le jour, leur subsistance et celle de leur famille ; et, si elles sont effectivement victimes de trop nombreuses violences, ce n’est pas du fait des « vrais » clients, qui en général les traitent avec respect voire avec affection, mais des voyous et des détraqués qui ont bien compris que l’état de marginalité auquel les réduisaient des lois imbéciles exposait ces pauvres femmes – et leurs clients – à des agressions sans risques.

Quant aux clients, ils n’ont ni le profil d’agresseurs sexuels ni celui de mâles patriarcaux dominants et prédateurs. Ce sont, pour beaucoup d’entre eux, de pauvres êtres ballotés par la vie, sexuellement frustrés, qui viennent chercher un peu de réconfort auprès des seules femmes qui acceptent de les accueillir.

Tout cela n’est peut-être pas très reluisant, mais depuis quand est-ce un crime de chercher à prendre du plaisir quand on est vieux moche, pauvre ou timide ? Et pourquoi voudrait-on  tout prix empêcher les femmes qui le veulent bien de vendre un peu de réconfort à ces hommes que l’existence n’a pas gâtés ?

A qui la rencontre éphémère de ces deux destinées malheureuses porte-elle préjudice, du moment qu’elle est volontaire ?

A la morale ? Mais qui êtes-vous pour juger de ce qui est moral ou pas, en cette époque de libertarisme sexuel et de relativisme moral généralisé ?

A la dignité féminine ? Mais qui-êtes-vous pour vous substituer, au nom d’un féminisme dogmatique et invasif, à chaque femme pour décider à sa place de ce qu’elle souhaite faire de son corps et de ce qu’elle juge, elle-même, digne ou pas digne ?

A l’ordre public ? Au lieu d’arrêter des vieux messieurs inoffensifs, peut-être pourrait-on penser à mieux pourchasser les vrais délinquants – voleurs et agresseurs violents – qui pourrissent la vie des travailleuses du sexe, de leurs clients et plus généralement de tous les habitants des quartiers populaire de l’est parisien ??

De quel droit empêcher des gens de s’aimer de la manière qu’ils ont librement choisie – même si ce choix est durement contraint par les aléas de l’existence -, du moment qu’ils ne créent aucun trouble à l’ordre public ?

De quel droit empêcher ces pauvres hommes, qui n’ont rien, absolument rien, de mâles patriarcaux dominants, de prendre un peu de plaisir de la seule manière qui leur est encore accessible ?

De quel droit empêcher ces pauvres femmes, – pour lesquelles le travail du sexe constitue le moins mauvais choix même s’il n’est évidemment pas très enviable – de gagner leur vie et d’aider leur famille ?

En criminalisant leurs clients – victimes expiatoires faciles, parce que sans défense, d’un néo-féminisme agressif –  vous n’aidez absolument pas les travailleuses du sexe, vous les réduisez au contraire à plus de marginalité, à plus de misère, à plus de vulnérabilité tout en niant indirectement leur utilité sociale pourtant éminente.

Pourchassez les réseaux tant que vous voulez – à condition bien sûr qu’il s’agisse de vrais réseaux criminels organisés, et pas simplement du petit propriétaire qui loue un studio, du petit ami de cœur auquel ces femmes ont droit comme n’importe quelle femme, ou de la colocataire qui répond au téléphone pour prendre les rendez-vous parce qu’elle parle un peu mieux le français que sa copine ; mais laissez les gens libres de s’aimer et de travailler comme ils le veulent.

Vraiment, messieurs les abolitionnistes, mesdames les néo-féministes puritaines, arrêtez de vous mêler des affaires des autres, en cherchant contre leur gré à faire le bonheur des travailleuses du sexe qui ne vous ont absolument rien demandé, bien au contraire !!!

Car, chez les prostituées en activité, ce n’est qu’un cri unanime, pour peu qu’on leur demande leur avis : « arrêtez de pénaliser nos clients et de nous empêcher de travailler ; protégez-nous plutôt contre les voleurs et les assassins en créant un cadre plus sûr à l’exercice de notre profession !!  »

Quand acceptera-on enfin de considérer le travail du sexe comme une activité professionnelle à part entière, à l‘utilité reconnue, et donnant accès aux mêmes droits, aux mêmes protections et à la même reconnaissance que n’importe quel travail ?

Quand cessera-t-on de résumer le rapport prostitutionnel à un simple schéma figé et victimaire de domination machiste, alors que le cas des « marcheuses » chinoises et de leurs clients en montre au contraire toute la complexité évolutive… notamment à travers le nombre élevé de mariages et d’unions qui finissent par se former entre eux, et qui constituent d’ailleurs de loin  – n’en déplaise à nos abolitionnistes forcenés  – un parcours de sortie de la prostitution beaucoup plus efficace, dans les faits, que celui, totalement inopérant, prétendument instauré par la loi de 2016 ?

Qui aura donc le courage de prendre  ce problème à bras-le-corps pour édicter enfin une loi digne de ce nom, qui reconnaitrait la prostitution comme un travail à part entière et décriminaliserait l’ensemble des acteurs de cette activité  – clients, travailleuses du sexe et prestataires de services inclus ?

Y aura-t-il enfin un ou une ministre, secrétaire d’Etat, sénateur ou député suffisamment courageux pour se dresser et mettre fin à ces hypocrisies mortifères ? A cette violation du droit des gens à s’aimer et à travailler ? A cette prétention à parler à la place des autres et à vouloir à tout prix faire leur bonheur  sans qu’ils n’aient rien demandé ?

Voilà, ce soir je suis bien triste et révolté en pensant à ce vieux monsieur pauvre , moche et désarmé qu’on a humilié et mis à l’amende, qui se doit se demander maintenant s’il va encore pouvoir faire une fois l’amour avant de mourir ; je suis triste et révolté en pensant à cette pauvre dame chinoise qui doit se demander comment elle va faire pour payer son loyer et l’école de ses gosses. Je suis triste et révolté en pensant que le peu d’argent dont disposent les uns et les autres, si précieux pour ces pauvres gens à l’existence difficile, a été spolié par l’Etat sous forme d’une amende au lieu de permettre à l’un de se détendre un peu et à l’autre de travailler un peu !!  Et je suis surtout triste et révolté qu’il existe encore des gens pour penser que tout cela est bel et bon, et que la pénalisation des clients – qui dans le faits, n’affecte que les hommes et les femmes les plus faibles, les plus pauvres et les plus vulnérables – constitue un immense progrès social !!! Il y a vraiment des gros mots qui se perdent, parfois !!

(Cet article a été publié en version réduite le 2 juillet 2019 sur le site Causeur.fr sous le titre : Belleville, le vieil homme et la marcheuse chinoise)

Fabrice Hatem

1 comment for “Laissez les travailleuses du sexe gagner leur vie en reconnaissant leur utilité sociale

  1. Pierre Guedj
    08/12/2019 at 10:22

    Je partage votre avis sur ces hypocrisies. Toutefois, il n’y a pas que les vieux messieurs sans le sou qui vont chercher du réconfort chez ces travailleuses chinoises dont certaines sont remarquables. Mais ils le font discrètement.

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