Plaidoyer contre les Diafoirius modernes

Il y a plus de trois siècles, Molière s’élevait avec humour, dans le Malade Imaginaire, contre l’incompétence et la malhonnêteté des médecins de son époque, tirant parti de la crédulité de leurs patients pour leur infliger toutes sortes de remèdes inefficaces.

Nous nous croyions à tort débarrassés par les progrès de la médecine, de la malfaisance de ces bonimenteurs.

Mais ceux-ci ont aujourd’hui trouvé, dans les excès de l’Etat providence et de l’interventionnisme étatique, de nouveaux moyens de nous escroquer.

Il est par exemple frappant de constater la similitude existant entre les médecins de Molière et les partisans actuels de l’Etat-providence, désormais revêtus, non de noirs chapeaux pointus, mais de nouveaux oripeaux multicolores à la dernière mode, comme la défense de l’environnement ou l’égalité hommes-femmes.

Il y tout d’abord, la maîtrise d’un faux savoir qui n’impressionne que les ignorants et les naïfs. Hier, le latin prétentieux des médecins sorbonnards, aujourd’hui les théories néo-keynésiennes de la croissance endogène justifiant la dépense et les déficits publics comme la réponse à tous les maux de la société, comme si un jour il ne serait pas nécessaire de les rembourser :

« Domandabo tibi, docte Bacheliere, Quæ sunt remedia, Quæ in maladia, Ditte hydropisia, Convenit facere.  Domandabo tibi, docte Bacheliere, Quæ remedia eticis, Pulmonicis, atque asmaticis Trovas à propos facere. »

Ensuite, le fait que cette pseudo-science ne débouche finalement, quel que soit le problème en cause, que sur les mêmes méthodes d’intervention : créer de nouvelles réglementation, de nouvelles taxes, de nouvelles subventions et de nouvelles bureaucraties, exactement comme hier la thérapeutique des médecins de Molière se limitait à trois choses : le clystère, la purge et la saignée :

« Clysterium donare,  Postea seignare, Ensuitta purgare. » 

Ensuite une fausse légitimité, acquise aujourd’hui par l’omniprésence des hommes politiques dans les médias, qui nous donnent l’impression qu’eux seuls disposent avec leurs ministères et leurs programmes des solutions à nos problèmes, et que sans eux nous serions perdus. Exactement comme monsieur Purgon menaçant Argan des pires calamités s’il s’avérait rétif à ses remèdes : 

«   J’allais nettoyer votre corps, et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs. Et je ne voulais plus qu’une douzaine de médecines, pour vider le fond du sac. Mais puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains…  Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l’on doit à son médecin…  Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnais….- J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.  Et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours, vous deveniez dans un état incurable.. Que vous tombiez dans la bradypepsie. De la bradypepsie, dans la dyspepsie. De la dyspepsie, dans l’apepsie. De l’apepsie, dans la lienterie.  De la lienterie, dans la dyssenterie. De la dyssenterie, dans l’hydropisie. Et de l’hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie. »

Exactement comme nos contemporains, aujourd’hui menacés de voir la terre se transformer immédiatement en étuve s’ils refusent une énième hausse d’impôts sur les carburants.

Or ces remèdes s’avèrent en fait inefficaces, comme le notait déjà la marquise de Sablé au XVIIème siècle :

« La nature toute seule les guérit très souvent, pourvu qu’on ne la trouble pas comme font les médecins aujourd’hui en épuisant les forces par les saignées fréquentes et les lavements continuels, qu’ils ordonnent indifféremment à toutes sortes de personnes en toutes les maladies, quelles qu’elles puissent être en toutes saisons, – sans autre fondement que certains principes qu’ils sont fait sans examiner quelles sont les suites. Ils sont contents pourvu qu’ils puissent dire qu’ils ont fait selon la raison. » (N. Ivanoff, La Marquise de Sablé et son salon, 1927, p. 110).

Exactement comme l’abus de pression fiscale et de réglementation étouffe aujourd’hui le dynamisme de la société française.

Tout ceci n’empêche pas les zélateurs de l’intervention étatique à tout va d’étouffer bruyamment les protestations des partisans de la liberté et du bon sens sous leurs vociférations rhétoriques, exactement comme en son temps Thomas Diafoirus, orgueil de son père, refusait d’accepter  les évidences de la science :

« Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes ; ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n’a voulu comprendre, ni écouter les raisons, et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine. »

Bien entendu, cela coûte très cher en impôts et taxes divers, comme le constatait déjà Argan en faisant ses comptes :

« Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. Ce qui me plaît, de Monsieur Fleurant mon apothicaire, c’est que ses parties sont toujours fort civiles. « Les entrailles de Monsieur, trente sols ». Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n’est pas tout que d’être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement, je suis votre serviteur, je vous l’ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu’à vingt sols, et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. « Plus dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l’ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols ; » avec votre permission, dix sols. « Plus dudit jour le soir un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols ; » je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. « Plus du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l’ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres. » Ah ! Monsieur Fleurant, c’est se moquer, il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s’il vous plaît. Vingt et trente sols. « Plus dudit jour, une potion anodine, et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols. » Bon, dix et quinze sols. « Plus du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. » Dix Sols, Monsieur Fleurant. « Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols. » Monsieur Fleurant, dix sols. « Plus du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d’aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres. » Bon vingt, et trente sols ; je suis bien aise que vous soyez raisonnable. « Plus du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols. » Bon, dix sols. « Plus une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l’ordonnance, cinq livres. »

Encore le pauvre contribuable, ne peut-il pas, comme Argan, rogner quelque peu sur le poids des prélèvements obligatoires, qui représentent aujourd’hui en France près de la moitié du PIB ! 

« Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s’il vous plaît, si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade, contentez-vous de quatre francs ; vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. »

Mais ces sommes énormes servent-elles au moins à quelque chose ? Sans doute pas, car réparties sur un nombre trop grand champs d’intervention, elles privent de ce fait de leur efficacité chacune des politiques, réduites à un simulacre d’intervention. Exactement comme les médecins de Molière  s’estimaient satisfaits du moment que les formes de l’intervention avaient été respectés, comme le dit monsieur Diafoirius :

« Le public est commode. Vous n’avez à répondre de vos actions à personne ; et, pourvu que l’on suive le courant des règles de l’art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. »

Mais alors, à quoi sert tout cet argent ? Eh, bien, à entretenir un certain nombre de positions acquises, souvent obtenues par cooptation. Comme toutes ces néo-féministes institutionnelles qui se sont cooptées les unes les autres autour des ministères des droits de femmes successifs et de ce nid de pétroleuses déchaînées qu’est le Haut conseil pour l’égalité entre les femmes et les hommes.  Et que dire des intérêts investis par certains pseudo-écolos dans ces activités coûteuses, polluantes et hideuses, bref totalement anti-écologiques que sont les éoliennes. Comme hier, Toinette expliquait que les médecins étaient surtout là pour toucher l’argent des malades, pas pour les guérir :

« …Ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs [les médecins] vous les guérissiez ; vous n’êtes point auprès d’eux pour cela ; vous n’y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c’est à eux à guérir s’ils peuvent. »

Et gare à ceux qui protestent devant la purge, comme encore récemment Jacline Mouraud dans un post devenu viral contre les hausses de taxes sur les carburants. Celui-là s’attirera les reproches courroucés de nos Diafoirius modernes, qui écraseront, comme la savante polytechnicienne Emmanuelle Wargon, les protestataires de leur savoir technocratique comme hier les médecins de Molière de leur pseudo-science. A l’image de Monsieur Fleurant s’adresse à Béralde :

« De quoi vous mêlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d’empêcher Monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d’avoir cette hardiesse-là ! »

Et si la société toute entière se dresse contre la spoliation fiscale et le dirigisme étatique, elle recevra une volée de bois vert bien sentie de la part ses élites, voire de son Président, comme hier monsieur Purgon fustigeait la mauvaise volonté de son patient réticent :

« Je viens d’apprendre là-bas à la porte de jolies nouvelles. Qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait refus de prendre le remède que j’avais prescrit. Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son médecin.  Un clystère que j’avais pris plaisir à composer moi-même. Inventé, et formé dans toutes les règles de l’art. Et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux. Le renvoyer avec mépris ! C’est une action exorbitante. Un attentat énorme contre la médecine.. Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir. Je vous déclare que je romps commerce avec vous. Que je ne veux plus d’alliance avec vous. Mépriser mon clystère !  Je vous aurais tiré d’affaire avant qu’il fût peu. »

Vraiment, la société française des fumeurs de clope réacs et des automobilistes diesels populistes ne méritent pas de telles élites, exactement comme les malades rétifs de Molière ne méritaient pas des médecins si éclairés, ainsi que le dit Toinette avec dérision :

« Il ne le mérite pas. Il est indigne de vos soins. »

Mais de quel droit ces élites prétendent-elles mieux connaître la vie quotidienne que les gens eux-mêmes, et avoir des solutions à tous leurs problèmes ? Et si, aujourd’hui comme hier, ces solutions résidaient dans l’action locale et de bon sens des gens eux-mêmes, libérés du fardeau de médicastres étatistes incompétents et dispendieux, comme le déclare Béralde :

«  Et ce qu’il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? Il semble à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que d’autorité suprême il vous l’allonge, et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir, que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure si vous voulez à vous défaire des médecins, ou si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d’en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque. »

Donc faisons comme cette Toinette pleine de bon sens, qui propose à son maître, pour retrouver la santé, de se débarrasser de la tyrannie de ces médecins aussi prétentieux qu’incompétents et de leur remède absurdes, en vivant librement une vie saine  :

«  Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville

Transposé à l’époque moderne, cela signifie, bien sûr, jeter par-dessus-bord toutes les solutions interventionnistes étatistes et spoliatrices qui peu à peu, ont réduit la société française à la paralysie et à la dépendance, à l’image d’Argan cloué dans son fauteuil.

Mais encore faut-il pour cela que celle-ci cesse d’attendre toutes les solutions de l’Etat, un peu comme Argan croît  voir sa santé dépendre directement du nombre de lavements qu’il a subis :

« Si bien donc, que de ce mois j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l’autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne m’étonne pas, si je ne me porte pas si bien ce mois-ci, que l’autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu’il mette ordre à cela. »

Mais, moi, je ne suis pas Argan. Je suis plutôt du côté de son frère Beralde et de sa servante Toinette, qui veulent le libérer de l’emprise des faux médecins afin qu’il retrouve, non une santé qui ne l’a jamais quitté, mais la liberté face à leurs drogues. Moins d’impôts, de règles et d’interdits, comme hier, moins de lavements, de purges et de saignées, et notre société retrouvera son dynamisme comme Argan sa vitalité.

 

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