Est-ce que je dois continuer à aimer Napoléon ?

ImagePendant toute mon enfance, j’ai vécu dans une sorte de fascination pour Napoléon, ou plus exactement pour les beaux uniformes de sa Grande armée impériale dont je collectionnais les figurines. Une passion qui, jusqu’à une époque relativement récente, n’avait semblé toute naturelle, ne suscitant d’ailleurs dans mon entourage pas d‘autre réaction qu’une sympathie amusée.

Or, ne voilà-t-il pas que récemment, certains amis antillais m’ont expliqué que Napoléon n’était pas digne de figurer dans notre mémoire collective du fait qu’il fut un partisan de l’esclavage.

J’ai d’abord été choqué par cette mise en cause brutale d’un héros de mon panthéon personnel.

Mais j’ai ensuite rapidement compris qu’elle dépassait largement mon cas individuel pour toucher à la question de notre identité nationale, des valeurs et des rêves que nous partageons – ou non – en prononçant le mot « France ».

Napoléon constitue à cet égard une figure centrale, à la fois fascinante, complexe et controversée. Comment ne pas vibrer à l’évocation de grandes victoires militaires ? Comment ne pas reconnaître l’éminente contribution du personnage à la construction de la France contemporaine, à la rédaction du code civil, à la création des départements ?  Mais en même temps, comment ne pas lui reprocher l’autoritarisme, l’impérialisme guerrier ? Que répondre aux voix venues d’Allemagne, d’Espagne ou des Antilles qui y voient surtout un envahisseur, un oppresseur ou un esclavagiste ?

Dans ma propre perception de Napoléon, je distinguerai ce qui relève du cerveau droit – celui des affects – et du cerveau gauche – celui de la réflexion logique.

Mon cerveau droit est entièrement séduit par le personnage, parce qu’il évoque pour moi le panache des uniformes,  le souvenir des victoires glorieuses, et mes jeux d’enfants sous le regard aimant de ma famille.

Mon cerveau gauche est beaucoup plus prudent : s’il reconnait à Napoléon un rôle de stabilisateur de la société française post-révolutionnaire et d’organisateur de l’Etat moderne, il lui reproche son autoritarisme, son militarisme et son impérialisme qui firent pleuvoir les deuils sur l’Europe et conduisirent in fine la France au désastre.

Aussi, quand j’ai récemment entendu les critiques de mon ami antillais, mes deux cerveaux n’ont pas réagi de la même manière : le cerveau gauche a compris l’incrimination esclavagiste, tout en pensant qu’il fallait remettre les choses dans leur contexte et ne pas rejeter en bloc l’œuvre du personnage. Par contre, mon cerveau droit a réagi violemment et de manière hostile, en refusant que l’idole de mon enfance soit jetée au bas de son piédestal et en considérant que ceux qui l’insultaient ainsi faisaient outrage à notre mémoire nationale.

Comment sortir de cette contradiction intérieure ? Qui a raison, de mes deux lobes cérébraux en conflit ?

Tout d’abord, il me semble nécessaire de revenir sur la nature de l’identité nationale. Une identité nationale, c’est un ensemble de croyances, de mythes fondateurs, de valeurs et de références partagées, de réactions sentimentales aussi, qui font qu’un ensemble de personnes, appelé « peuple » ont envie de vivre ensemble et de partager les mêmes institutions sur le même territoire. Et partagent aussi une perception commune des dangers et des inimitiés extérieures.

Peu importe d’ailleurs que lesdites références correspondent à une réalité historique plutôt qu’à une reconstruction mythifiée. Comme le disait  Karl. W. Deutsch, « Une nation [..] est un groupe de personnes unies par une erreur commune sur leurs ancêtres et une aversion commune envers leurs voisin  » (Karl. W. Deutsch, Le nationalisme et ses alternatives, 1969). Tout mythe fondateur (le passage de la mer rouge, le grand serpent à plume, nos ancêtres les gaulois, le Mahabarrata, l’épopée de Gilgalmesh, le mythe de l’âge d’or, etc.) est donc par définition historiquement erroné puisque justement c’est un mythe.

Pour cela, il faut évidemment que ces mythes et ces croyances donnent une image plutôt positive de la communauté en question et de son histoire, de manière à susciter une forme d’enthousiasme et d’adhésion. Et il faut, bien sûr, que ce mythe n’entre pas en conflit avec l’histoire familiale et personnelle de ceux qui sont censés y croire.

Que se passe-t-il quand, au contraire, s’affaiblit ou disparaît la croyance à ce mythe fondateur ? Eh bien, cet affaiblissement entraîne ispo facto celui de la conscience d’appartenir à la nation ou au peuple concerné. Et, de fil en aiguille, la disparition ou le morcèlement de ce peuple en fractions antagonistes, rassemblées chacune autour de sa propre mythologie, c’est-à-dire en plusieurs peuples différents, susceptibles de rentrer en conflit pour le contrôle du même territoire …

Que nous dit tout cela sur Napoléon ?

D’abord, que le personnage se prête idéalement – et presqu’indépendamment de la valeur réelle de son action historique – à la construction d’une mythologie séduisante : de beaux uniformes, des paroles sublimes, des batailles gagnées contre toute l’Europe, des actes d’héroïsme magnifiques, une succession d’aventures épiques… Tout ce qu’il faut pour faire rêver, pour donner à l’histoire de France la saveur d’une épopée, donnant du même coup aux nouvelles générations l’envie d’y participer… C’est exactement ce qui m’est arrivé lorsque je jouais, enfant, avec mes soldats de plomb, sans pour autant que je me sois transformé plus tard en ganache militariste…

Ceci dit, comment traiter maintenant le rapport à une réalité beaucoup plus négative, celle où Napoléon se révéla, in fine, comme un bourreau des peuples européens et comme un fossoyeur de la puissance française ?

On peut tout d’abord plaider la complexité de l’héritage napoléonien réel, où les apports positifs- et tout particulièrement la construction solide d’un Etat moderne, contrebalancent sur la durée les désastres des aventures impérialistes.

On peut ensuite réclamer des circonstances atténuantes, en soulignant que des choix qui nous paraissent aujourd’hui inacceptables (l’impérialisme, le colonialisme, le bellicisme, etc.) doivent être replacés dans un contexte historique et idéologique différent de celui d’aujourd’hui.

Enfin, si l’on est un peu de droite, on peut revendiquer comme une valeur positive l’idée d’une grandeur nationale redoutée, capable de s’imposer par la force à des voisins mal intentionnés et affirmer du même coup un respect patriotique assumé à l’armée et au drapeau… Et, si l’on vire carrément à l’extrême-droite, on peut aussi déclarer, un coup de menton bien marqué à l’appui, que ceux qui insultent l’Empereur se sont ainsi placés d’eux-mêmes en dehors de la communauté nationale.

On peut par ailleurs, et de manière plus pragmatique, acter du fait que la gloire des armes continue, qu’on le veuille ou non, à susciter un intérêt marqué des publics scolaires, notamment masculins, et parier que l’évocation de quelques victoires glorieuses susciteront peut-être plus d’enthousiasme patriotique et de vocations civiques que, disons, le vaccin contre la rage ou la déclaration des Droits de l’homme…

Tout cela justifie amplement, à mon sens, qu’on conserve à Napoléon une place importante dans l’enseignement de l’histoire et dans la transmission de la conscience d’une identité nationale.

Il est à craindre, cependant, que ces arguments un peu rhétoriques n’emportent pas la conviction de ceux qui portent dans leur propre héritage national ou familial une vision irrémédiablement critique du personnage, comme par exemple les noirs antillais qui se souviennent de l’expédition de Leclerc en 1802, visant au rétablissement de l’esclavage. On ne peut nier à ceux-ci le droit de structurer leur propre identité autour de la mémoire, pour eux également glorieuse, de la révolte victorieuse de leurs ancêtres contre les troupes de Leclerc. Or, la valeur d’un mythe, c’est d’unifier les âmes, sinon il ne sert à rien !!! Et si le mythe de Napoléon ne fonctionne plus, tel qu’il est aujourd’hui transmis, auprès d’une fraction importante de la jeunesse française, alors il est à craindre que la notion même d’identité nationale et de destin collectif partagé s’effondre avec lui.

Il faut donc trouver une autre manière de présenter les choses, mieux adaptée aux attentes et aux interrogations des publics contemporains qu’une simple liste de batailles gagnées ou perdues.

Les français toujours attachés à cette grande figure qu’est Napoléon, et désireux de le conserver comme l’une des pierres angulaires de notre roman national, devraient donc, me semble-t-il, réinventer un discours, attractif  pour toutes les populations qui peuplent aujourd’hui la France et capable de les fédérer dans une croyance partagée à un roman national commun. Il me semble que ce « nouveau roman national » pourrait se structurer autour de la notion d’une quête historique de valeurs universelles telles de « l’Etat de droit » ou « les droits de l’homme ». Une France héroïne de la mondialité démocratique, en quelque sorte. Mais une héroïne, qui à chaque époque, tout en ouvrant de nouvelles voies de progrès, peut se tromper, hésiter, revenir en arrière, commettre elle-même ce qui apparait aujourd’hui comme des crimes (qualification d’ailleurs parfois injuste ou inadaptée, tout simplement parce que le passé ne peut se juger uniquement à l’aune de nos valeurs présentes). Un pays divisé aussi, où à chaque époque, des forces de progrès et de régression s’opposent, parfois à l’intérieur même de personnages ambivalents comme Napoléon. Un pays, enfin, soumis aux aléas des menaces extérieures qui parfois conduisent à des catastrophes. Bref, un pays qui se construit peu à peu, dans le bruit et la fureur de l’histoire, mais où émergent progressivement, avec beaucoup de contradictions, les idées positives du monde moderne.

Et cet enseignement devrait aussi laisser sa place à une réflexion, voire à un débat, sur les ambigüités, les impasses, les échecs et les inachèvements de cette construction nationale…

Et Napoléon, là-dedans, jouerait justement le rôle-clé d’un personnage fondamentalement ambigu, porteur de modernité et de fierté nationale, mais également d’erreurs, d’injustices et de désastres sans nom. Bref, le héros d’une histoire infiniment bousculée, mais, qui, sur la durée, se structure positivement autour de l’idée de progrès.

Cela permettrait de remettre quelques belles images d’Austerlitz dans nos manuels scolaires.

Et moi, je pourrais tranquillement continuer à rêver chez moi en regardant ma collection de soldats de plombs et en la montrant de temps en temps à mes copains antillais et espagnols …

 

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